SOLUTION DE L'ÉNIGME
Grippeminaud ne fit pas semblant d'entendre et dit à Panurge : « Or çà, or çà, goguelu, n'as-tu rien à répondre?» — Or de par le diable là, reprit Panurge, continuant à parodier les locutions de Grippeminaud, je vois clairement que la peste est ici pour nous, puisque l'innocence n'y est pas en sûreté et que le diable y chante la messe. Laissez-moi payer pour tous, et permettez-nous de nous en aller. Il ne pleut plus, or de par le diable là.
[«Il ne pleut plus », c'est-à-dire nous pouvons continuer notre chemin.]
— Vous en aller ! dit Grippeminaud , il n'est pas encore advenu depuis trois cents ans en çà, or çà, que personne échappât d'ici sans y laisser du poil, or çà, et de la peau le plus souvent, or çà. Autrement ce serait admettre que l'on t'aurait injustement amené devant nous, or çà, et que tu aurais été par nous injustement traité, or çà. Tu es malheureux , or çà , mais tu le seras plus encore , or çà , si tu ne réponds à l'énigme proposée , or çà. Que veut-elle dire ? or çà, or çà.
«Eh bien, dit Panurge, c'est un cosson ou calandre (sorte de charançon, curculio) né d'une fève blanche, et qui sort par le trou qu'il a fait en la rongeant ; il vole parfois, or "de par le diable là, d'autres fois il chemine en terre ; c'est de lui , dit-on, que Pythagore, amateur de sapience, prit l'idée de la métempsychose pour les âmes humaines. D'après cette doctrine, si vous étiez hommes, vous autres, vos âmes, après votre maie mort, entreraient clans le corps des charançons, car en cette vie vous ron-
gez et mangez tout, et dans l'autre vous rongerez
Et mangerez comme vipères Les costes propres de vos mères,
or de par le diable là.
Panurge avait compris ce que signifiaient ces exclamations répétées : or çà, or là, or de par le diable là ! Il voyait bien que la meilleure explication de l'énigme ne mènerait à rien sans un complément nécessaire et qui aurait même pu le dispenser de parler ; il jeta au milieu du parquet une grosse bourse de cuir pleine d'écus au soleil. C'est ce que l'on attendait de lui.
Au son de la bourse commencèrent tous les chats fourrés à jouer des griffes comme si fussent violons desmanchés. Et tous s'écrièrent à hautes voix disans : Ce sont les espices du procès.
On appelait ainsi les présents faits aux gens de justice parce que, dans l'origine, on ne donnait, en réalité, que des épices, des condiments et des objets de peu de valeur.
On connaît l'épigramme de Saint-Amant sur l'incendie du Palais de Justice au XVIP siècle ; elle est dans le ton des plaisanteries de Rabelais :
Ortes l'on vit un triste jeu Quand à Paris dame Justice Se mit le palais tout en ffu, Pour avoir mangé trop d'épice.
— Le procès fut bien bon, bien friand, bien épicé, continuèrent les Chats fourrés. Les accusés sont gens de bien. >
«C'est de l'or, dit Panurge; ce sont des écus au soleil. — La cour l'entend, dit Grippeminaud : or bien, or bien, or bien. Allez enfants et passez outre ;