LA TEMPÊTE PHILOSOPHIQUE
bien nécessaire pour lui d'y revenir? Qu'il ait frappé à coups redoublés sur les abus de la justice , sur l'oisiveté des moines, les iniquités de la guerre, cela se conçoit ; il avait affaire à forte partie, mais la goinfrerie méritait-elle l'honneur d'une double attaque? Les goinfres, les gourmands, les viveurs sont des ennemis de la vérité philosophique, Rabelais a dû le dire, mais à quoi bon le répéter ? Notez d'ailleurs que nous sommes à l'entrée des terres de la philosophie; quelques pages plus loin, nous aborderons au port d'Entéléchie. Qu'ont à faire avec ce domaine, de bons vivants qui n'ont guère l'habitude de se préoccuper des questions philosophiques? Le pays d'Outre n'a pas dû avoir dans l'esprit de Rabelais le sens qu'on lui donne dans ces pages.
Le titre du chapitre nous indique d'ailleurs que le manuscrit de l'auteur était en désordre en cet endroit Ce titre est ainsi conçu:
Comment nous passasmes Outre et comment Panurge faillit être tué.
Or il n'y a pas, dans tout le chapitre, un seul mot qui nous fasse prévoir un danger pour notre ami Panurge. Son nom n'est même prononcé qu'une fois et tout à fait en passant. Les commentateurs supposent le chapitre incomplet; nous croyons qu'il y a ici plus qu'une lacune. Poursuivons.
Après avoir passé Outre, nos voyageurs se dirigent vers l'île de la Quintessence ou Métaphysique, appelée ici par abrévation : la Quinte.
Avant d'y arriver, ils sont assaillis par un terrible ouragan ; les vents soufflent de tous côtés avec une
telle violence que le navire de Pantagruel est poussé dans les sables, où il demeure échoué.
En ce moment ils sont accostés par un autre navire. L'auteur reconnaît parmi les passagers diverses personnes qu'il avait rencontrées autrefois, entre autres un savant, un astrologue , Henri Cotiral , qu'on prétend être ce même Corneille Agrippa que nous avons vu figurer au tiers livre sous le nom de Her Trippa- On échange quelques paroles et quelques observations. L'auteur adresse à Cotiral quatre questions sans attendre la réponse :
D?où venez-vous ? — Où allez-vous ? — Qu'apportez vous ? — Avez- vous senti la tempête ?
Cotiral répond à toutes quatre en une fois : De la Quinte. — En Touraine. — Alchimie. — Jusqu'au cou.
Cette plaisanterie — qui n'était pas neuve au temps de Rabelais — a été souvent reproduite depuis. Nous n'en citerons qu'un exemple, l'épitaphe de Marot par Jodelle, calquée sur celle de Virgile :
Mantua me genuit, Calabri rapuere : tenet nunc, Parthenope. Cecini pascua, rura, duces ;
mais coupés comme les réponses de Cotiral :
Quercy — la cour — le Piémont— l'Univers Me fit — me tint — m'enterra — me connut.
— Et quels gens avez-vous là sur le tillac ? demande Rabelais. — Toutes sortes de gens qui tiennent de la Quinte : musiciens, poètes, astrologues, rimasseurs, géomanciens, alchimistes, horlogers [inventeurs d'horloges compliquées] ; tous rapportent de la Quinte belles et amples lettres d'avertissement [des diplômes].
Tanurge lui dit : Vous qui faites tout jusqu'au
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beau temps et petits enfants, pourquoi ne nous retirez-vous pas d'ici ? — Volontiers, dit Cotiral.
Les amis de la Quinte aiment à faire du bruit et à attirer l'attention sur eux-mêmes; ceux-ci avaient à leur bord force tambours. Cotiral en fit défoncer un certain nombre. On les attacha au navire échoué au dessous de la ligne de flottaison, et comme ils étaient maintenus sur l'eau par leur légèreté, ils soulevèrent peu à peu le navire et le mirent en état de poursuivre sa route. C'est le moyen qu'on emploie encore aujourd'hui pour relever un navire échoué , excepté qu'au lieu de tambours, on se sert de tonneaux vides. Seulement on se demande pourquoi Cotiral fit crever les tambours, ils n'en étaient pas plus légers et, étant défoncés , ils avaient l'inconvénient de pouvoir se remplir d'eau par suite de l'agitation des vagues et de devenir ainsi tout à fait inutiles.
Pour remercier ses sauveteurs, Pantagruel fit remplir leurs tambours défoncés d'andouilles et des saucisses. On allait aussi leur donner du vin, mais deux cétacés souffleurs, qui survinrent, leur jetèrent p!us d'eau que n'en contient la Vienne de Chinon à Saumur et les forcèrent de s'éloigner.
Nous ne saurions reconnaître Rabelais dans cette partie du récit. A toute force, on pourrait lui laisser le chapitre sur l'île d'Outre, bien que ce ne soit pas du Rabelais des bons jours, mais pour les incidents qui suivent, il est impossible d'admettre que, même en ses heures de défaillance, il n'eût pas tiré meilleur parti d'une situation où sa verve avait si beau jeu pour s'égayer. On ne retrouve dans ces pages ni sa pensée ni son style.
Voici ce qui nous semble probable. Rabelais qui n 16
a placé une tempête à l'entrée du monde des querelles religieuses, a songé à en placer une également à l'entrée du monde des querelles philosophiques. Mais comment naissent les tempêtes dans Homère et dans Virgile ? Les vents s'échappent des outres dans lesquelles Eole les tient renfermés. L'idée de tempête a naturellement rappelé l'idée des outres d'où elle sort. Mais les systèmes philosophiques ambitieux ont été aussi comparés à des outres pleines de vent. Voilà un rapprochement tout trouvé. Les voyageurs n'ont qu'à passer par le pays des Outres symbolisant les systèmes philosophiques, quelqu'un crèvera ces Outres , Panurge par exemple, l'ennemi juré de la Métaphysique; il courra un danger à ce propos — de là l'indication : «Comment Panurge faillit être tué.> Les systèmes philosophiques ennemis , une fois déchaînés , engageront la lutte , il en résultera une tempête , une tempête terrrible , qui aura pour effet de jeter les navires à la côte. Des amis de la philosophie les relèveront et ils pourront entrer à toutes voiles dans le port de la Métaphysique ou de la Quintessence. Ce plan est si simple et si naturel qu'il a dû venir à l'esprit de Rabelais. Mais Rabelais sera mort sans l'avoir mis à exécution. Après son décès, on aura trouvé les points de repère qu'il s'était tracés : «le pays d'Outre, tempête, naufrage, remise à flot.> L'arrangeur, qui n'avait pas été initié à la pensée de l'auteur , aura cherché à remplir ce programme ; il se sera tiré assez convenablement d'affaire pour le pays d'Outre, tout en faussant la pensée originale; ne sachant comment expliquer le danger de Panurge, il l'aura passé sous silence ; mais il aura
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essayé de raconter la tempête et n'aura trouvé que le piètre récit que nous venons d'abréger.
Cette supposition expliquerait tout : le manque de suite entre les idées, la seconde et inutile protestation contre la goinfrerie, la faiblesse du style, la fadeur des plaisanteries, la marche incertaine de la narration et jusqu'à l'indication placée en tête du chapitre XVII, et que rien ne vient justifier.
Mais ce n'est là qu'une supposition , il faut en convenir. Au reste, qu'elle soit fondée ou non, cela n'entame en rien l'explication générale que nous proposons de l'ouvrage. Ce n'est qu'un petit détail qui se perd dans l'ensemble.
Reprenons notre récit.
Le navire relevé, nos voyageurs mettent le cap sur le royaume de la Métaphysique, et y abordent heureusement. On vient au devant d'eux, mais avant de les admettre auprès de la reine, on les soumet à une épreuve, renouvelée de la Bible et de l'histoire des Vêpres siciliennes. On leur fait prononcer le mot Entéléchie , qui est le nom de la reine et du pays.
Ce mot ('EvreXé^eto, le principe actif de tout ce qui se produit en nous), inventé par Aristote, repris plus tard par Leibnitz, était devenu assez familier au XVIe siècle pour que Ronsard , poète pédant à la vérité, l'adressât comme un compliment à la dame qu'il aimait :
Etes-vous pas ma seule Entéléchie ?
Les voyageurs étant sortis victorieux de l'épreuve, sont reçus en grande cérémonie par un capiii 16*
244 LIVRE V. — YOTAGE A l'ûRACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.
taine des gardes et conduits solennellement au palais de la reine. Là, en attendant de lui être présentés , ils la voient exercer son pouvoir sur une foule de malades qu'on lui a apportés ou amenés- Tous attendaient d'elle la guérison de leurs maux. Elle leur sonna des «chansons sur l'orgue , et ils se déclarèrent guéris.» — La conviction philosophique donne le repos de l'esprit.
La Quinte était une jeune dame, — quoiqu'elle eût dix-huit cents ans pour le moins, — belle, délicate et splendidement vêtue. En lui voyant opérer ces cures, les voyageurs s'étaient prosternés en terre, comme ravis en extatique contemplation. La dame s'avança vers eux, et touchant Pantagruel d'un bouquet de roses franches [cultivées] , qu'elle tenait à la main, elle leur restitua le sens, à tous; elle les fit se relever , puis elle leur adressa cette petite harangue, qui pourrait tenir une place honorable dans les œuvres des Précieuses :
L'honnesteté scintillante en la circonférence de vos personnes certain me fait de la vertu latente au centre de vos esprits : et voyant la suavité melliflue de vos discrettes révérences, facilement me persuade le cœur vostre ne pâtir vice aucun, n'aucune stérilité du savoir libéral et hautain , ainsi abonder en plusieurs peregrines et rares disciplines : lesquelles à présent plus est facile, par les usages communs du vulgaire imperit, désirer que rencontrer; c'est la raison pourquoy je, dominante par le passé à toute affection privée, maintenant contenir ne me peux vous dire le mot trivial au monde, c'est que soyez les bien, les plus, les tresque bien venus.
— Je ne suis point clerc, me disait secrètementPanurge, répondez, si vous voulez. Je ne répondis point; Pantagruel non plus.» Il était difficile de répondre à ce pathos amphigourique. La dame les prit pour
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des Pythagoriciens, elle les félicita à ce titre et termina en leur promettant de leur «expliquer ses pensées. »
Elle s'excusa ensuite de ne pouvoir dîner avec eux, mais on ne servait à sa table que quelques catégories , abstractions , secondes intentions , antithèses , métempsychoses , et autres plats du même genre, très nourrissants pour elle, mais qui ne seraient probablement pas du goût des convives. On servit à ceux-ci un dîner plus substantiel, qui fat suivi de danses antiques , exécutées par les dames d'honneur de la reine.
Les personnages qui composaient la cour, de la dame accomplissaient cent travaux merveilleux. Ils «refondaient les vieilles femmes édentées, chassieuses, ridées, et en faisaient de belles jeunes filles tendrettes, blondelettes, gracieuses. > Mais les hommes ne pouvaient rajeunir qu'en se faisant aimer de ces jeunes filles. L'antiquité fabuleuse nous offre, dit l'auteur, de nombreux exemples du rajeunissement d'un vieillard par l'amour d'une jeune femme : Titon, Jason, Eson, Phaon, etc.
D'autres blanchissaient des Ethiopiens en leur frottant le ventre d'un panier; il y en avait qui attelaient des renards à la charrue et labouraient les champs par ce moyen, ou qui coupaient le feu avec un couteau , recevaient de l'eau dans un crible sans en rien perdre ; d'autres mesuraient la hauteur du saut des puces, gardaient la lune des loups, ou faisaient de vessies des lanternes.
Cette énumération critique des inventions saugrenues de quelques savants, a été imitée par Swift (Voyage à Laputa), par Voltaire et nombre d'autres.
La darne inscrivit gracieusement nos amis au nombre de ses abstracteurs. Puis elle dit à ses gentilshommes :
L'orifice de l'estomac , commun ambassadeur pour Ravitaillement de tous membres , tant inférieurs que supérieurs, nous importune le leur restaurer par apposition d'iJoines alimens, ce que leur est decbeu par action continue de la naïfve chaleur en l'humidité radicale. Spodizateurs , Cesinins , Nemains, et Parazon?, par vous ne tienne que promptement ne soient tables dressées, foisonantes de toute légitime espèce de restaurans. Vous aussi, nobles Pregustes, accompagnés de mes gentils Massiteres, l'espreuve de vostre industrie passementée de soin et diligence, fait que ne vous puis donner ordre, que di sordre ne soyt en vos offices et vous teniez tousjours sur vos gardes. Seulement vous ramenter faut ce que faites.
Ces phrases précieuses, enchevêtrées dans des tournures latines, signifiaient qu'il fallait donner un bon dîner aux visiteurs.
Après le dîner, il y eut un bal en forme de tournoi. Ce tournoi de la Quinte, qui est fort longuement décrit, n'est autre qu'une savante partie d'échecs. L'abbé de Marsy se récrie sur la clarté de cette description, et assure qu'une personne qui ne saurait pas jouer aux échecs , pourrait apprendre, rieu qu'en lisant attentivement cette description. M. Rathery prétend au contraire que les marches sont telles que les plus habiles n'y peuvent rien comprendre. Quoiqu'il en soit, nous croyons qu'une analyse semblerait plus fatigante qu'amusante à nos lecteurs et nous nous en abstenons. Ce chapitre ne se trouve pas dans les premières éditions du cinquième livre.
Les subtilités de la scolastique sont impuissantes