LES CHEMINS QUI MARCHENT
à résoudre la question que les voyageurs se sont posée , ils s'éloignent de l'île d'Entéléchie et les voilà dans le pays d'Odes (c'est le nom des chemins, en grec). Ici la locution : Tout chemin mène à Rome , n'est pas une métaphore. Pascal a dit : Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller. » A Odes , ce ne sont pas seulement les fleuves qui marchent, les chemins ordinaires sont dans le même cas. Vous vous mettez sur un chemin et il vous emporte.
Ici encore nous nous trouvons en présence d'un symbole. Ces chemins qui vous emportent, bon gré mal gré, une fois que vous les avez choisis, nous représentent le flot d'idées courantes par lesquelles nous sommes emportés. Si au début on a choisi une mauvaise voie, on se sent entraîné de plus en plus loin de la vérité. Quelques-uns s'en aperçoivent, il est vrai , et sautent d'un chemin sur l'autre. Ce saut n'est pas très difficile au commencement du chemin, mais la difficulté augmente à mesure que l'on avance, et le plus souvent on continue à faire fausse route, même lorsqu'on en a conscience, uniquement parce que le hasard a voulu qu'au point de départ on ait fait un mauvais choix.
Nous retrouvons ici quelques-uns de ces jeux de mots auxquels l'auteur se complaît. Les routes d'Odes avaient des ennemis, c'étaient les guetteurs de chemins, les batteurs d'estrade (strada, chemin en italien), les batteurs de pavé. Les chemins les craignaient et les fuyaient, mais ces brigands les épiaient au passage , comme on fait les loups à la traînée et les bécasses au filet. J'en vis un, ajoutet-il, qui avait été appréhendé par la justice parce
qu'il avait pris le chemin de l'école, c'était le plus long. Je vis aussi brûler à petit feu un grand coquin, qui avait battu un chemin et lui avait rompu une côte.
C'est à propos de ces chemins mouvants que Pantagruel se prononce pour l'avis de l'astronome Séleucus, — renouvelé par Copernic en 1543 — que c'est la terre qui se meut véritablement sur ses pôles. Il nous semble , dit fauteur , que c'est le contraire qui est vrai ; mais c'est là un faux jugement de nos sens. Il en est de nous comme de ceux qui voyagent sur la Loire, ils croient voir les arbres voisins se mouvoir , et , en réalité, ce sont eux qui se meuvent emportés par le bateau.
Rabelais avait déjà employé cette comparaison dans une Epître à Jean Bouchet, le traverseur des voies périlleuses :
Ne plus ne moins qu'à ceux qui sont sur l'eau Passans d'un lieu à l'autre par basteau, 11 semble advis, à cause du mirage, Et des grand flots, les arbres du rivage Se remuer, cheminer et danser.
Nous n'en avons pas encore fini avec les moines. Les voyageurs rencontrent , dans l'île des Esclots ou des Sabots, un monastère d'un ordre nouvellement fondé, celui des frères Fredons. Leur fondateur les avait ainsi nommés en signe d'humilité. Il y avait déjà les petits serviteurs et amis de la douce Dame (les Servites), les glorieux et beaux frères Mineurs, les frères Minimes, mangeurs de harengs fumés , et les frères Minimes crochus ; pour se mettre au dessous, il n'y avait plus que le nom de Fredons à leur