‹ Rabelais et son uvreChapitre 88 sur 187 · TOUTES CHOSES SE MEUVENT EN LEUR FIN · texte numérisé non relu

TOUTES CHOSES SE MEUVENT EN LEUR FIN

Le pavé du temple où ils étaient entrés était en mosaïque et représentait du pampre et des rai-

sins avec de petits lézards , de petits limaçons courant ou glissant parmi les branches, tout cela fait avec tant d'art que les voyageurs levaient involontairement les pieds pour ne pas écraser les objets figurés. La voûte et les murs étaient également en mosaïque et représentaient les victoires de Bacchus dans les Indes. Le dieu était sur un char traîné par des tigres et entouré d'une multitude de Bâchantes, Thyades, Ménades, etc. — L'auteur les compta, il y en avait 69,227. L'avant-garde était commandée par Silène, petit vieillard, tremblant, courbé, gras, ventru , etc. «Sa compagnie était de jeunes gens agrestes , cornus comme chevreaux , cruels comme lions, toujours chantans et dansans la cordace . .» L'auteur les a comptés aussi ; il y en avait 85,133. Pan marchait à l'arrière-garde. D'autres tableaux représentaient la bataille et le triomphe du dieu. A quelques détails près, ces descriptions sont prises de Lucien.

Une lampe splendide éclairait, comme un soleil, les tableaux et tout le temple souterrain. Cette lampe figure la splendeur allégorique de l'empire de la vérité. Elle avait une mèche d'asbeste, qu'il était inutile de renouveler. L'auteur nous dit que l'huile n'avait pas besoin non plus d'être renouvelée, et il prétend qu'une lampe à huile également inconsumptible existait dans le temple de Minerve Poliade, qui se trouvait sur l'Acropole d'Athènes , non loin du Parthénon. Rabelais se trompe. La lampe de Pallas était seulement disposée de façon qu'on n'avait besoin de renouveler la provision d'huile que tous les ans. Si notre auteur veut faire de cette lampe à l'huile inépuisable , l'emblème de la vé-

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rite , il se trompe encore. Il y a une part de vérité qui est durable , qui ne change jamais et qui peut être représentée par la mèche d'asbeste; mais il y a des vérités relatives que Ton découvre de temps en temps et qui doivent être ajoutées à la vérité générale, et sont symbolisées par l'huile qu'il faut de temps à autre ajouter dans le réservoir.

Au dessus de la lampe centrale, de la lampe solaire, étaient suspendues quatre petites lampes de moindre éclat, et le jeu de ces lumières d'intensité différente tombant sur les marbres, les mosaïques, les pierres précieuses, y produisait des reflets bizarres et charmants et une série de gracieux arcs-en-ciel.

Sur la partie renflée de la lampe cristalline l'artiste avait ciselé «une prompte et gaillarde bataille de petits enfants nus , montés sur de petits chevaux avec lances et virolets [ou fers de flèches] de pampre , avec gestes et efforts puérils , tant ingénieusement par art exprimés, que nature mieux ne le pourrait. > — Ces enfants sont aussi un symbole, en vertu du proverbe: La vérité est dans la bouche des enfants.

Pendant que les voyageurs considéraient ces objets, la prêtresse de la Bouteille, Bacbuc, avec sa compagnie, s'avança vers eux, la face joyeuse et riante. Elle les mena auprès d'une fontaine merveilleuse qui sourdait au milieu du temple. Il serait trop long de la décrire , mais on retrouvait dans les colonnes et dans la matière dont elles étaient faites les nombres et les métaux sacrés. Il y avait entre autres, parmi les ornements, une statue de

266 LIVRE V. — VOYAGE A l'OKACLE DE LA DIVE BOUTEILLE.

Saturne en plomb avec une grue d'or à ses pieds ; une statue de Jupiter en étain avec un aigle émaillé d'or, une statue du Soleil en or, tenant un coq blanc dans sa main droite; une statue de Mars en airain corinthien avec un lion à ses pieds ; une statue de Vénus en cuivre avec une colombe ; une statué de Mercure en vif-argent rendu solide, avec une cigogne à ses côtés, enfin une statue en argent de la Lune avec un lévrier.

La fontaine était entourée de colonnes et surmontée d'un dôme. A l'intérieur de ce dôme on avait figuré les lignes du zodiaque, 1 equateur, les deux équinoxes, la ligne écliptique et les principales étoiles, entre autres celles qui sont voisines du pôle antarctique.

L'eau coulait de la fontaine par des canaux en hélice et en coulant elle charmait les oreilles par une douce mélodie, en même temps que les détails de l'architecture et de la sculpture charmaient les yeux. Les voyageurs , sur l'ordre de Bacbuc , burent de cette eau, et la trouvèrent délicieuse.

Elle leur dit alors d'en boire en pensant à un vin quelconque ; ils suivirent ce conseil , Panurge s'écria qu'il buvait d'excellent vin de Beaune, frère Jean qu'il buvait du vin de Grave, Pantagruel que c'était du vin de Mireveaux. — Désirez d'autres vins et buvez, leur dit la prêtresse Bacbuc. Ils suivirent son conseil et chacun trouva à la source merveilleuse le goût du vin qu'il avait imaginé. Les magnétiseurs n'ont pas, comme on voit, le mérite d'avoir inventé le prodige de la transmutation des goûts sous l'influence de l'imagination surexcitée.

Quand on se fut assez émerveillé sur les propriétés de la fontaine, Bacbuc demanda qui voulait avoir le

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