LE ROMAN DE LA ROSE
nombreux adhérents , puisqu'il est aussi impossible de la détruire par la force qu'il est inutile de l'attaquer par la persuasion , il faut lui laisser sa place au soleil, et tolérer les réformés, pourvu qu'ils ne se fassent pas intolérants eux-mêmes. Cette Exhortation directe de Tasquier fut aussi peu efficace que les exhortations détournées de Rabelais: les guerres de religion éclatèrent malgré tout, mais ils avaient fait l'un et l'autre tout ce qui était en eux pour les prévenir.
Rabelais ne cite nulle part le roman de la Rose. Cette allégorie raffinée et quelque peu sèche devait peu lui agréer. Il l'avait lu cependant, car l'œuvre de Jean de Meung et celle de Rabelais ont des tendances communes. Il y a dans les deux livres la même réaction violente contre le moyen âge, la même haine de la paresse et de l'hypocrisie monacales , le même enthousiasme de la science et de l'antiquité. La dissertation de Panurge sur les forces de la nature, l'épisode de l'île des Ferrements, les devises inscrites dans le temple de la Dive Bouteille , semblent aussi se rattacher à la théorie exposée par Jean de Meung sur l'origine des choses et le gouvernement général du inonde. Dans le poème, la Nature raconte à son prêtre Genius que Dieu
Quand il si bien fist ce beau monde
Dont il portait en sa pensée
La belle forme pourpensée [arrêtée],1
lui imposa des lois fixes et immuables, et la chargea, elle Nature, qui est la chambrière de Dieu, de
1 Le Roman de la Rose, seconde partie, v. 17071 et s. il 19
veiller à leur maintien, et de lutter par la reproduction incessante des êtres contre l'action de la Mort, qui vole sans relâche sur le monde et frappe impitoyablement autour d'elle. Cette théorie des lois inhérentes aux êtres et auxquels rien ne peut les soustraire, n'est formulée nulle part dans Rabelais, mais on la sent sous tous les détails du livre.
Ainsi Rabelais a pu se croire parfaitement chrétien ; il a pu croire qu'il avait la foi du charbonnier. Mais était-il aussi complètement orthodoxe dans l'esprit qu'il paraît l'être dans la lettre ? Les aspirations qu'il exprime, la conclusion même de son livre ne passent- elles pas par dessus le christianisme, tel du moins qu'il avait été compris jusqu'alors ?
L'Evangile au chrétien n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités,
nous dit Boileau au nom de ses amis de Port-Royal. Rabelais tourne le dos à cette interprétation de la vie. Ce qu'il prêche ce n'est pas la pénitence; loin de là, c'est la joie, c'est la gaîté «confite en mépris des choses fortuites>. Il est en réaction complète contre l'ascétisme. Il n'admet pas que celui qui n'a pas fait de mal, ait une pénitence quelconque à faire. Dans sa conception de la vie, il n'y a pas de trace du péché originel. S'il le mentionne une fois, c'est par pure habitude, comme ces mots d'une leçon apprise qu'on répète machinalement sans y attacher de sens. Pour lui l'homme est essentiellement bon ; sa destinée est de s'épanouir dans tous les sens, de jouir de tous les biens de la matière et de l'intelligence. En paroles, Rabelais