FIN DE LA TABLE
L'impression causée par Rabelais a toujours été très-vive; mais ou a cru longtemps ne le pouvoir admirer qu'en cachette. Racine s'en délectait, le savait par cœur, mais n'en parlait jamais. Voltaire lui-même n'avoua son admiration que très-tard; il écrivait à soixante et dix ans à madame du Deffant :
« J'ai relu quelques chapitres de Rabelais, comme •» le combat de frère Jean des Entommeures et la tenue » du conseil dePicrochole (je les sais pourtant presque » par cœur); mais je les ai relus avec un très-grand » plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus M vraie... Je me repens d'avoir dit autrefois trop de )' mal de lui. »
Le simple des simples, la Fontaine, avait seul, par distraction , laissé entrevoir son admiration pour maître François. Se trouvant un jour avec des théologiens qui faisaient un grand éloge de saint Augustin, il leur demanda naïvement s'il avait plus d'esprit que Rabelais. Un éclat de rire fut la seule réponse. Le bonhomme baissa la tête, se tut et retourna à ses bêtes.
Un autre personnage du même temps semble avoir pressenti la puissance de Rabelais : c'est le pape Urbain VIII. Un évêque français qui se préparait à réfuter l'hérésie, ayant demandé et obtenu l'autorisation de lire tous les livres condamnés en cour de Rome, le pape n'excepta de cette dispense que deux auteurs : Charles Dumoulin et Rabelais.
Je ne sache pas qu'il ait jamais été fait de plus grand éloge de ces deux hommes, le pape les ayant ainsi déclarés au-dessus de toute polémique.
La gloire de Rabelais est d'avoir le premier, en face de nos religions tristes, posé, dans son Pantagruel, l'idée et exemple de toute joyeuse perfection. Aussi n'at-il été jamais aussi bien compris, aussi applaudi qu'en nos jours : trois siècles de transformations sociales ont servi de commentaire à son livre.
Un mot suffit pour montrer sa grandeur : il arracha les hommes de son temps aux ténèbres, aux jeûnes formidables du vieux monde; et, d'une voix humaine, charitable, il reprit, en l'agrandissant, l'humble cri des paysans du moyen âge, chantant à la fête de Vâne, qui était la leur même :
Assez mangé d'herbe et de foin, Quitte les vieilles choses et va.
Au milieu des tristes réalités où languissent les peuples, Rabelais pose hardiment l'idéal des rois ; c'est le puissant, le sage et bon Pantagruel.
Nourrir, consoler, guérir, voilà sa devise.
Dans ses voyages, Pantagruel, qui est roi d'Utopie, vient à Paris : il y trouve le peuple, -en la personne de
Panuige {Panourgos, celui qui fait tout) ; mais il l'y trouve dans un tel état de misère, qu'on le croirait, dit-il, échappé aux chiens. Rien qu'en l'apercevant, le bon Pantagruel s'intéresse h lui ; il le prie de lui raconter son histoire.
Tous les rois de l'Europe purent entendre le cri du peuple, par la bouche de Panurge ; il répond à Pantagruel en quatorze langues :
'< Maître, l'histoire que vous me demandez est une chose triste et digne de compassion. Il faudrait remonter haut, vous dire trop de choses, qui, peut-être, seraient pour vous blessantes à entendre, et pour moi pénibles à rappeler. Je ne sais, d'ailleurs, si vous n'êtes pas de ceux qui facilement s'irritent ; et, si je parlais, j'aurais à vous faire des propositions dangereuses, des propositions sans nom. ;
» Sans m'interroger, il ne faut que me secourir, il ne faut qu'apporter du remède à mes maux. Si vous aviez au dedans les sentiments aussi élevés que votre extérieur l'annonce , aurais-je besoin de vous rien dire? Mon dénûment, mes vêtements en lambeaux, la maigreur de mon corps, les troubles de mon âme ne vous montrent-ils pas ce dont j'ai besoin? C'est de boire et de manger et d'être consolé, ô maître ! Ayez pitié de moi ! Celui-lk prête au Seigneur qui a pitié du pauvre. Il ne me reste pas même assez de force pour raconter mes maux, et je suis fatigué de tant de paroles. A défaut de ma voix, qu'au moins les préceptes de l'Evangile, la foi, la pitié naturelle vous émeuvent en voire conscience ! La nature nous a faits égaux;
mais une destinée fortuite et passagère a élevé quelques-uns, rabaissé quelques autres.
» Pourquoi ne me donnez- vous pas de pain? Vous me voyez misérablement mourir de faim, et cependant vous n'avez pas pitié de moi, vous me demandez et qu'il ne faut pas.
» Je vous ai déjà bien des fois conjuré par ce qu'il y a de plus sacré, par tous les dieux et par toutes les déesses, si quelque pitié peut vous toucher, de me soulager dans mon indigence ; mais mes cris et mes lamentations ne servent à rien.
» Laissez-moi, je vous prie, hommes impitoyables, laissez-moi aller où les destins m'appellent... »
Ceux qui étudieront Rabelais dans ses couvres et dans celles de ses amis, verront qu'il n'y a pas, dan:? les pages suivantes, un mot qui ne soit vrai.
J'aurais pu ajouter beaucoup aux détails recueillis dans ce travail ; d'autres le feront sans doute, mais on n'aura jamais tout dit sur ce vaste génie, qui inspira Molièi'e, Racine, la Fontaine, Voltaire...
Son livre^ tout paternel, répond à ce cri de soif universelle du XVI* siècle : A boire au peuple ! Pour apaiser cette soif, il verse son âme et sa science, comme ferait un père parmi ses enfants.
— Behvez, dit-il, BEDVEz ! C'est la parole de' Dieu : Si quis situ, veniat ad me et bibat ! Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive l
Le moment où la pensée s'éveille dans une âme est celui où Ton s'arrête avec le plus de charme ; car, si nous ne croyons plus à l'influence des astres, au moins pouvons-nous admettre que la disposition des choses de ce monde autour d'un homme, à l'heure de ses plus ineffaçables impressions, n'est pas sans influence sur sa destinée.
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L'époque où François Rabelais commença de penser nous le fait mieux comprendre ; le plus grand événement qu'il y ait jamais eu dans Tunivers venait de s'accomplir. Il atteignait sa onzième ou douzième année, lorsque tout à coup la nouvelle inouïe se répandit de la découverte d'un nouveau monde, d'un monde existant en dehors de toutes les religions connues et, pour ainsi dire, malgré elles, puisque toutes avaient décrété l'impossibilité de ces terres lointaines, déjà rêvées par quelques hérétiques.
Malgré les railleries de saint Augustin, de Lactance, d'Isidore de Séville, il fallait donc reconnaître des antipodes... Que devenait l'infaillibilité de l'Eglise? Rabelais était jeune, mais son bon sens fut précoce; il dut être assez étonné de voir le pape Alexandre VI (Borgia) déclarer solennellement qu'il a(]jugeait ce nouveau monde, de sa pleine autorité, à Ferdinand et Isabelle, et qu'il leur adjugeait non-seulement ce qui
était découvert, mais tout ce qui pourrait l'être encore par la suite. Chose singulière! juste au moment de la ruine , c'était se déclarer propriétaire universel de la création, mettre saisie et arrêt sur les œuvres de Dieu, De quel droit des nations inconnues à TEglise romaine, et niées par elle pendant des siècles, pouvaient-elles appartenir au chef de cette Eglise? Le sceptique Rabelais, quoique enfant, commença à sentir réclamer dans sa conscience le droit universel, lejtùsgentimn, qu'on le vit plus tard défendre jusque dans les moindres choses.
Cependant, ces doutes qui naissaient dans l'àme du jeune homme sur la puissance des papes, ces tendances vers un droit plus humain, vers une interprétation moins ténébreuse des livres sacrés, ces pressentiments d'une science nouvelle des lois de la nature, tout cela commençait à se l'épandre alors parmi les libres penseurs. C'est répoque où le pape Martin (it clore
brusquement le concile de Constance, parce que quelques docteurs y voulurent sonder les plaies de l'Église. Mais un concile qu'aucune puissance ne pourrait fermer allait s'ouvrir au plein soleil de la justice éternelle. La diète de Worms se préparait au fond de bien des consciences. Alors les bûchers s'allumèrent. Rabelais avait quinze ans lorsqu'on brûla à Florence le pauvre frère Hiéronyme (Jérôme Savonarole), pour avoir annoncé dans ses sermons qu'il était réservé à la France de châtier et de réformer l'Eglise de Rome.
F. Rabelais naquit à Chinon, en 1483,'' , suivant les meilleures traditions. Son père était cabaretier et aubergiste à la LaM-%^, fToie; car, en ce temps-là, les deux métiers tJ;r\^^ n'en faisaient qu'un, et même ils en com- -a^J*
portaient souvent un troisième, celui de vigneron. Ce fut le cas pour le père de Rabelais : il possédait auprès de l'abbaye de Seuillé (Sevillé), à la Devinière, à une lieue de Chinon, une métairie oii il récoltait lui-même le petit xin ^inecm, vanté dans le Pantagruel.
On n'a point de détails sur sa mère ; je pense qu'il la perdit de bonne heure, peutêtre dès le berceau. J'ai senti quelquefois, en lisant Rabelais, que l'influence de la femme avait manqué sur cette vie. Ceci fut l'histoire de tous ces docteurs du moyen âge élevés dans les cloîtres, loin de la femme, c'est-à-dire loin de la famille. Luther, le premier, rentra enfin dans la nature humaine. Ce fut le point véritablement important de sa réforme : le premier parmi les théologiens, il s'inspira du foyer domestique; Rabelais, de ce côté, fut moins heureux. Il n'eut point d'épouse, point d'enfants, et, je pense, ne connut pas sa mère. Quant à son père, ce dut être un
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homme plein de bon sens et de tendresse. L'attention qu'il eut de faire élever son fils à la campagne, dans la métairie de Sevillé, loin de l'auberge ; le culte filial que Raljelais, jusque dans sa vieillesse, conserva pour la maison paternelle, en sont des indices. Une autre chose encore peut affermir dans cette pensée : c'est de voir le curé de Meudon , jusqu'à l'âge de soixante et dix ans, après une vie si agitée, si pleine d'aventures, se rappeler toujours avec bonheur la loutique du pâtissier Innocent. Cela me semble le souvenir d'un enfant gâté.
Il passa donc sa première enfance à courir parmi les vignerons, à voir préparer la purée septemdrale, et à se dandiner au son des cloches de Sevillé, déjà peut-être écoutant en lui-même une musique plus
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absconse, fins céleste, et de plus loin apportée. Son ùme inquiète, rêveuse, hardie, se demandait quels mystères se pouvaient accomplir dans cette maison sonnante.
Les vignerons lui contaient sur les moines mille histoires bouffonnes. De bonne heure, ridée lui vint, pour en juger lui-même, d'entrer à l'abbaye. D'ailleurs, il ne pouvait apaiser que là sa soif ardente de connaître.
De temps en temps, il venait à Chinon dans le cabaret de son père .son imagination active était frappée singulièrement à la vue de tous ces gens attablés lewcans et gaudissans. Il lui semblait que ce fût le royaume des altérés. Son père, assis au haut bout de la table et sur un siège plus élevé que les autres, suivant l'usage d'a-
lors, lui paraissait comme un invincible empereur au milieu de ses sujets élaudis. Invincible est le mot. Ce père, à force d'habitude, était arrivé à une puissance de boire qui émerveillait le pauvre enfant. En sa qualité d'hôte, on plaçait devant lui le plus large et plus profond gobelet; il le vidait d'un seul trait, et souvent, pour engager son monde à boire. L'enfant, dans son coin, se disait à part lui, avec une admiration mêlée d'épouvante : Quel grand gousier !
Jamais il n'oublia cette lewoerie sempifemelle où trônait son père. La première chose qu'il se plut à raconter dans son Gargantua, ce furent précisément ces scènes de son enfance : les propos des ieuveurs. Et même, dans une sphère supérieure, il voulut continuer le métier de son père ; lui-même l'a dit. Il se fît Yarchitriclin joyeux des pantagn(élistes , c'est-à-dire des gens qui ont une bien autre soif que la soif du corps. Il se fit le cabaretier uni-
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versel, versant à tous à pleins bords la consolation nait^velle, et, pour satisfaire ses pratiques, voguant à travers les tempêtes à la recherche du divin Piot.
« — Beuvez, ô mes amis, s'écriait-il, sempiternellement, à tire-larigot. Je serai en cette beuverie seigneuriale votre échanson, je dis infatigable; et ne craignez que le vin faille comme aux noces de Cana; autant que vous en tireray par la dille, autant en entonneray-je par le bondon.
Ainsi demourera le tonneau inexpuisible ; il a source vive et veine perpétuelle. »
Rabelais, lorsqu'il entra chez les moines, n'avait connu encore que deux sortes de gens : les vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, les uns et les autres pleins de franchise et de joyeuse humeur.
Aussi, sa première impression fut-elle, dans cette tanière de Sevillé, de se croire parmi des masques hors de sens. Il se trouvait là en rapport avec trois nouvelles sortes de gens : d'abord les graves soutiens de Tordre monacal, habiles politiques, docteurs armés jusqu'aux dents des arguments de la scolastique; puis les naïfs du monachisme (Janotus de Bragmardo); enfin les insoumis (frère Jean des Entommeures), ceux à qui l'hypocrisie n'était point possible.
Rabelais, dans Gargantua, mit en scène toute Tabbaye de Sevillé, sans même prendre la peine d'en déguiser le nom. Aussi plusieurs commentateurs ont-ils prétendu que frère Jean avait existé réellement à Sevillé, et qu'il s'appelait Buinard. Rien de plus vraisemblable.
Pour Janotus (le naïf), la cloche était tout : c'était la loi suprême, la voix du bon Dieu dans les airs. Tout se réglait par cloches, et, si les cloches avaient failli au
monde, tout eût été perdu. Il n'a que cloches en l'esprit, que cloches en la bouche : la cloche lui tient lieu de la conscience supprimée. Il ne sait, n'entend, ne comprend que la cloche. Au moment où l'enthousiasme éclate dans sa harangue à Gargantua, préparée pendant dix -huit jours, il s'écrie :
— Omnîs clocha clocliabilis in clocherio clochando, clochans clochativo, clochare facit cloclialiliter clochantes.
Toutefois, ce luveux, grâce à sa soumission exemplaire, est considéré dans l'abbaye; pour son inutile harangue, on lui promet une lonne imire de chausses et six j)ans de saucisses.
Buinard, au contraire, comme je me le représente, semblable à frère Jean, était le
suspect dans la maison : plutôt que de se faire hypocrite, il aimait mieux tomber dans tous les autres péchés. Aussi disait-il et faisait-il, en tout, précisément Topposé des autres moines. Il abhorrait les cloches, trouvait que c'était folie sans pareille de régler l'existence humaine, toute libre en ses mouvements, sur cette sonnerie tyrannique. Il disait que les cloches avaient été faites pour l'homme et non l'homme pour les cloches.
Ses actions n'étaient pas moins contraires de tout point à ce que faisaient les autres moines. Quelles étaient leurs occupations? De molester tout le voisinage, de marmotter grand renfort de légendes et psaumes, nullement par eux entendus, de veiller, dût le reste du monde en périr de famine, à la conservation de leurs miches et bonnes soupes grasses ; de chanter pitoyablement au lieu de travailler au service commun.
Buinard, tout au rebours : point bigot, point défiguré, point malpropre, point
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cafard, point calomniateur, mais franc, joyeux, bon compagnon, actif, secourable en tous besoins. Les petits moinetons, dont était Eabelais, n aimaient que lui dans la maison. Il leur apprenait de bons tours, riait avec eux, les tirait des faussetés monacales pour les replacer dans la vraie vie ; il eût été un excellent soldat, mais le diable l'avait fait moine...
Je crois à ce Buinard. On voit que Rabelais ne put l'oublier. Il semble même, puisqu'il en fit dans G^argantîiale fondiiieiir de Tabbaye de Tliélème, c'est-à-dire le fondateur de la liberté, que Rabelais luiaitdii, au moins, le service d'un bon conseil, celui, peut-être, de quitter la tanière de Sevillé pour un autre couvent où il s'instruirait mieux : celui de la Bàmette, près d'Angers. Ce fut là que Rabelais continua ses études. S'il n'eût pas cru y trouver plus de ressources, de meilleurs maîtres et de meilleurs condisciples, il ne se fût pas ainsi éloigné du cabaret paternel, ni du bon
Biiinard, ni de ses amis les vignerons de la Devinière.
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Telles furent ses premières relations ; leur influence ne s'effaça jamais de son âme; jusqu'à la fin de sa vie, on en retrouve l'empreinte . Un autre souvenir encore se conserva à travers les événements de sa carrière agitée : c'est le souvenir de la Cave peinte de Chinon. J'ignore ce qu'il y eut pour lui à cette Cave peinte, mais il y eut quelque chose, son cœur y revient trop souvent. Dans tous les endroits solennels de son livre, cette maison reparaît. Il semble qu'il n'en puisse parler sans tendresse et sans émotion.
lî acheva ses études au couvent de la. Bàmette, et je crois qu'on peut lui appliquer ce qu'il a dit lui-même de Pantagruel en son jeune âge :
Le voyant étudier et ]^rovffitery eussiez dit que tel étoit son esprit entre les lirres,