COMME EST LE FEU PARMI LES BRÂNDES
tant il l'avoit infatigalle et strident.
Il trouva pour condisciples, à la Bàmette, les quatre frères Du Bellay, dont il se fît, pour toute sa vie, des amis et des protecteurs.
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Ses études achevées, il entra, pour y recevoir le noviciat, àrabba3^edeFontenay-
le- Comte , en Poitou, de l'ordre de Saint- François. C'est là véritablement que sa vie s'élève au-dessus de la vie commune des autres moines. C'est là que son génie commence à se montrer; mais c'est là aussi que commencent les persécutions.
Le véritable Rabelais date de Fontenayle-Comte. Déjà je l'y vois célèbre par son savoir, par son inébranlable sérénité, par sa gaieté courageuse. Le voici, dès Fontenayle-Comte , tourmenté par les moines et protégé par les frères Du Bellay ; il devient, à partir de cette époque, la consolation et l'espérance des plus savants hommes de son siècle. Tous attendent de lui on ne soit quoi d'extraordinaire; surtout on l'aime, cet excellent frère François. C'est là qu'au milieu de son étude du grec et des lettres anciennes, il fut ordonné prêtre en 1511, à l'âge de vingt-huit ans.
Il forma, dans l'abbaye de Fontenay-le- Comte, ses amitiés sérieuses avec Antoine Ardillon et Pierre Amy , amitiés bien au-
tremeiit profondes que les anciennes relations avec Buinard, et qui avaient de plus que celles avec les seigneurs Du Bellay, régalité de fortune et de rang.
Les voilà tous les trois dans leur cellule, voguant de conserve vers la connaissance suprême, i-etrouvant ensemble Fantiquité, saluant l'avenir au moment où des navigateurs intrépides continuaient la découverte du nouveau monde. Ceux-là seuls qui ont aimé se peuvent figurer leur joie , leurs causeries, Tépanouissement de leurs âmes, à contempler ainsi, non dans l'isolement, mais à plusieurs, mais du milieu de leur amitié, cet agrandissement soudain de la création. Le ciel, la terre, l'Océan, le monde religieux brisaient leurs vieilles limites. Les arts reparaissaient splendides et tous associés entre eux.
Comment s'étonner de l'ardeur passionnée qu'ils mirent au travail ? Il semble qu'ils se soient élevés dans leur enthousiasme audessus des troubles de la jeunesse ; que la
recherche leur ait tenu lieu de tout. Je vois, en effet, au chapitre xxxi du m" livre de Pantagruel, comment, par fervente étude, la fureur des sens peut être vaincue. Cette étude et leur joie les rendirent suspects dans l'abbaye. Tant de science, et le grec surtout, déplaisait. Comment! ils pourraient lire rÉvangile dans la langue même des apôtres, remonter au texte primitif! Quel danger! Il était urgent dy mettre ordre. Les trois amis avaient, en outre, ce qui aggravait leur affaire , quelques relations au dehors : 1" avec André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage de Fontenay-le-Comte ; 2" avec Jean Bouchet, procureur à Poitiers ; 3° avec Geoffroi d'Estissac, et enfin avec les quatre frères Dii Bellay, assez suspects eux-mêmes chez les moines. Le chapitre du couvent, indigné, leur confisqua leurs livres; puis on tâcha de jeter parmi eux la discorde, de changer, par la calomnie, s'il était possible, cette noble amitié en haine.
Après avoir brûlé aux trois amis leurs livres grecs, on fit chaque jour tant et tant de rapports à Pierre Amy sur Rabelais, et auprès de Rabelais (que l'on commença par châtier) , on insinua si habilement que ses conversations secrètes avaient été dénoncées par Pierre Amy, qu'on réussit, pour quelque temps, à navrer de tristesse les deux amis, en les portant à se défier lun de Tautre.
Heureusement, Guillaume Badé, un ami du dehors, savant illustre et secrétaire du roi Louis XII, intervint pour leur faire comprendre que leur défiance était mal placée de Rabelais sur Pierre Amy et de Pierre Amy sur Rabelais. Il leur fit parvenir ses conseils en grec, par prudence. Sa lettre à Rabelais, que Ton a conservée,
était à la fois amicale et sévère. Grâce à lui, ce nuage se dissipa donc ; mais les moines n'en furent que plus indignés : il leur fallait à tout prix briser cette amitié , séparer, par ruse ou par force, ces trois liseurs de livres écrits par Satan (les manuscrits grecs leur paraissaient tels à cause des caractères inconnus). Ils trouvèrent bientôt moyen de condamner le frère François à Vin-jMce perpétuel. On inventa, pour prétexte, quil avait voulu, par drogues diaboliques, pousser les bons pères à la concupiscence charnelle ; mais Rabelais, longtemps après, lorsqu'il racontait cette histoire, prétendait, enriani, qu ils avaient craint précisément le contraire.
Ils Taccusaient, outre cela, d'un crime épouvantable qui n'allait rien moins qu'à ruiner l'abbaye : c'était d'avoir outragé le saint du couvent ; d'avoir , par ses propos et par ses actions , cherché à discréditer, auprès des âmes fidèles, le bienheureux monseigneur saint François, patron du
monastère. Toucher au patron, c était toucher à l'éciieUe des moines. Ceux-ci, frémissant à cette pensée, répétèrent, promenèrent si bien, sous toutes les formes, leur accusation de sacrilège, les bonnes gens du pays en furent si épouvantés, qu'il s'en fit la belle légende de Rabelais prenant, dans l'église, la place du saint, le jour de la fête, et pissant sur les pèlerins. On crut cela, et des biographes n'ont pas rougi de rapporter ces fables. Mais qui n'a vu se former de ces contes? Quel homme illustre n'en a eu sur lui quelqu'un de cette espèce?
Que Rabelais, cependant, ait offensé par ses propos le patron de l'abbaye, qu'il ait osé même en rire, je le veux croire et je le lui pardonne de très-bon cœur, en songeant que le culte des saints était basé souvent sur des jeux de mots et — l'on est honteux de le dire — - sur de véritables caleml)ours.
Saint Marcou guérissait le mal au cou (les écrouelles) ;
Saint Genou, la goutte; Saint Bondon, Tobésité ; Saint Regnault, les maladies des rognons ; Saint Eutrope (eau trop), l'hydropisie ; Saint Main, la gale aux mains et la rogne ;
Saint Mammare, les maux de sein ;
Saint Quentin, la quinte;
Saint René, le mal aux reins;
Sainte Claire, les maladies des yeux ;
Etc.
Mais, en ce temps- là, il ne faisait pas bon rire! Voici donc Rabelais au cachot pour le reste de ses jours, privé de lumière, réduit au pain et à Teau. Heureusement, pour Tenlever à la fureur des moines, il avait des amis au dehors. La disparition de frère François ne tarda pas à être rc-
marquée dans Fontenay-le-Comte ; car déjà tout le monde le connaissait et Taimait dans les différents endroits qu'il avait habités. Cela s'explique très-bien : au milieu des visages faux, farouches et hideux des autres moines, monstres difformes, contrefaits en dépit de nature , personne n'avait vu, sans en éprouver de la joie, la figure franche, nette et sereine du frère François. Ses amis soupçonnèrent bien vite son emprisonnement.
André Tiraqueau, lieutenant général de Fontenay, parvint, malgré la résistance des moines, à se faire ouvrir le couvent; mais il fallut pour cela presque une émeute : Tiraqueau se rendit, au nom du roi, avec les principaux habitants de la ville, aux portes de l'abbaye, qu'il fît ouvrir de force, et Rabelais fut trouvé dans une des oubliettes de la pieuse maison, où il serait mort en peu de temps. Jamais il n'oublia ce service, et sa reconnaissance était aussi vive après vingt ans qu'elle le fut au mo-
ment même où Tiraqueau Tarrachait à son cachot. Il parlait de son libérateur, à la fin de sa vie, comme il en eût parlé au jour de la délivrance ; tous les sentiments de ce jour lui reviennent chaque fois qu il trouve occasion de nommer et d'immortaliser, dans son livre, le 1)071, le docte, le sage, le tant humain, tant déhonnaire et équitable André Tiraqueau,
Le frère François sortit, pour ny plus rentrer, de Tabbaye deFontenay-le-Comte.
Il implora et obtint du pape Clément VII un induit qui lui permettait de passer de l'ordre de Saint-François dans le savant ordre des Bénédictins, et d'entrer à Tabbaye de Maillezais, située dans le Poitou, comme celle de Fontenay.
Il pensa que, chez les Bénédictins, occu-
})és uniquement d'étude, il trouverait une vie plus conforme à ses goûts ; mais il n'y fut pas plus tôt, qu'il vit l'impossibilité pour lui de rester là dedans : il se sauva avant même d'avoir revêtu ce nouvel habit de Saint-Benoît. Il n'eut pas besoin de se sauver bien loin. Justement, son ancien camarade et ami, Geoffroi d'Estissac, était évêque de Maillezais ; il trouva chez lui un refuge. Aussi, le frère François renonçat-il pour toujours à la vie monastique ; et grâce à d'Estissac, qui lui donna le revenu d'une charge de secrétaire, il rentra dans le siècle., sous l'habit de prêtre ordinaire. D'ailleurs, son savoir, devenu immense à cette époque, lui avait acquis la considération de tout ce que la France comptait de plus illustre. Il avait des amis puissants à la cour, et tous étaient charmés de pouvoir protéger le docte, le facond, le sage, le divin, le gentil Rabelais. On lui donnait toutes ces épithètes.
Enfin, quoique tard, à quarante et un ans, il échappait aux moines, sain et sauf ! L'hypocrisie n'avait point trouvé prise sur son heureuse et franche nature; il était resté homme. Examinons ce qu'il fit de sa liberté, suivons-le d'année en année, dans ses travaux, dans ses courses aventureuses; car, après ces trente années de captivité, nous allons le voir se pourme^ier.
Préalablement, je le trouve établi chez le bon évêque de Maillezais, son ami, non à l'évêché, mais dans une petite chambre de sa maison de campagne, à Legugé.
Legugé est dans une vallée charmante, arrosée par le Clan, douce rivière que Jean Bouchet a rendue célèbre dans une épître en vers, adressée à Rabelais.
HABKLAIS ai)
Au lieu des murs de Tabbaye, il a maintenant les prairies en Heurs, les coteaux, les bois, un jardin qu il dirige à son gré. Je le vois, dans ce frais séjour, occupé avec ardeur d'études botaniques. Quel bonheur ! Au lever du soleil, plus de matines, plus de versets, plus de répons, plus de cloches, mais le chant des oiseaux ! plus de moines, plus de masques, mais des amis. D'abord le noble d'Estissac, puis, comme visiteurs fréquents : Tiraqueau, Budé, Ardillon, Clément Marot, Salel, Bonaventure Despériers, Jean Bouchet. Quelle réunion ! quelles causeries !
Il vécut là paisiblement pendant six années , comme Horace chez Mécénas.
J'aime à m'arrêter sur cette époque de sa vie, à le voir goûter à l'aise, pour la première fois, les charmes de la nature et de la liberté.
J'ai dit qu'il étudiait la botanique à Legugé ; il y joignit l'étude des langues étrangères : l'italien, l'espagnol, l'anglais,
Tallemand, le danois, le hollandais, Thébreu, le basque, le bas breton, les vieux dialectes de province.
Au milieu de tant de travaux, il savait se réserver les heures du plus charmant loisir ; il les donnait toutes à ses amis, par lettres, par vers ou par conversations, lorsqu'ils le venaient visiter dans cet asile, car il nen sortait guère. On peut dire quil vécut là d'étude, de poésie, de joie, d'amitié. Comme Horace et Catulle, il conviait ses amis, dans des cpîtres en vers, à venir avec lui , près de Texcellent d'Estissac, causer, se promener, vider tin ion pot de fîirée septemhrale, et s'instruire en toute clergie.
Son hôte le plus habituel parait avoir été Jean Bouchet, le procureur de Poitiers.
Mais il y venait bien moins encore qu'il ne l'eût voulu : les devoirs de sa charge et les soins d'une famille à nourrir le retenaient à Poitiers. Il écrivit cela un jour à Rabelais, de la manière la plus touchante.
« Pense bien, lui dit-il,
Que rien de moi n'a été détenteur De retourner voir le tien hermitage, Sauf seulemeut le petit tripotage De plaids, procès et causes que conduis De plusieurs gens, où peu je me déduis. Mais contraint suis le faire pour le vivre De moi, ma femme et enfans. Car le livre D'un orateur, ou son plaisant devis, Mieux aimerois, ainsi te soit advis. »
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Le fils du cabaretier de Chinon devint, en quelque sorte, parmi les hôtes de Legugé, le président d'une société de libres causeurs auxquels il donna le nom de fantagruélîstes. Il entendait par là qu ils étaient les représentants de la soif universelle, dont le monde, à cette époque, était dévoré Chose singulière ! soif se peut prendre ici dans
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tous les sens. Les deux dernières années que Rabelais passa àLegugé, 1528 et 1529, furent le commencement d'une sécheresse quasi sans exemple en nos climats. Dans les pays éloignés des rivières, on trouvait, parmi la campagne, les animaux morts de soif, et même beaucoup de rivières avaient tari. Mais, dans le monde moral, c'était bien pis encore. Ce grand fleuve de TEglise papale, où le moyen âge avait bu si longtemps, il était desséché. A loirel à doire! était le cri universel ; aussi sera-ce le premier mot de Gargantua.
Les conversations de Rabelais avec les pantagruélistes de Legugé ne nous sont point parvenues; mais on les devine, et, d'ailleurs, des traces s'en retrouvent partout dans le Pantagruel :
— Ne nous laissons point, disait-il, emporter à la male-7'aige comme ces tas de cafards, cagots et bigots. Arrière ces mâtins ! Si nous allons suivant notre petit pouvoir, le bon Dieu, créateur et conserva-
teiir de toutes choses, aura pitié de nous. A votre avis, les mamelles de sa bouté seraient- elles taries? Non ! non ! je resterai à cet endroit plus incrédule que saint Thomas. Cherchons bien, comme veut TEvangile, et nous trouverons les mamelles divines plus gonflées qu'on' ne les vit jamais. Embarquons-nous, compagnons, joyeusement, tous ensemble, malgré les cannibales, à la recherche du divin Piot.
Les voici qui tendent leurs voiles au souffle nouveau ; peut-être bientôt quelquesuns chanteront-ils, pendant la tempête, le psaume : Beati qid non dbierunt ! Heureux ceux qui n'ont point quitté le rivage ! Mais Rabelais, au plus terrible de la bourrasque, a'aura qu'un seul cri :
— Terre, terre, je wis la terre, amis!
Les entretiens des pantagruélistes de Legugé, quoique tout intimes et familiers, étaient d'un ordre très-élevé ; on n'en peut douter, à voir que ce fut l'un d'eux, Guillaume Budé, qui proposa à François P"", vers ce temps-là, de fonder le Collège de France.
Un autre, parmi eux, Clément Marot, fit aussi une chose grande et respectable en traduisant les psaumes en vers français pour le peuple. — Calvin mit lui-même une préface en tête de ces Psaumes.
— Il ne f mit pas, dit-il, q^lil y ait seulement un spectacle extérieur (dans les cérémonies religieuses), mais que la doctrine soit coiijoînte avecques, pour en donner r intelligence... c'est une pure latellerie d'amuser le peuple en des signes dont la signification ne lui soit point exposée. . .
Cette traduction était, d'ailleurs, de li part de Marot, un acte de courage, puisquelle l'exposait au feu, et que, malgré la protection d'amis puissants, elle lui valut encore la prison et Texil. L'importance de cette œuvre ne peut être mise en doute, lorsqu'on songe que les protestants, pendant deux cents ans, ont chanté les vers de Marot dans leurs cérémonies religieuses, qu'ils les ont chantés même dans les cachots, dans les déserts et au milieu des supplices.
J'ai comparé nos pantagruélistes à de hardis nochers ; eux-mêmes s'y comparaient. Jean Bouchet prenait avec ses amis le titre de traiter seur de voies périltetcses ; X°^ «^«^ peut-être n'était-il jamais sorti du PoitouC %'>^mX où il était né, et dont, en ce moment, il ' '
écrivait l'histoire. Mais, naturellement, ils ti'ouvaient de l'analogie entre eux et ces navigateurs que Ton voit, au commencement du xv!*" siècle, s'embarquer de tous les ports de l'Europe à la recherche de terres nouvelles. Tout était plein, dans les livres et dans les conversations, du récit de leurs voyages. On en a une idée, lorsqu'on voit le nombre d'éditions qu'eut en peu de temps le récit des expéditions de Christophe Colomb. Les voyageurs pantagruélistes ne couraient pas moins de dangers que les autres : la mer sur laquelle ils voguaient avait aussi ses tempêtes, ses rochers perfides, ses courants sous-marins; je dois ajouter, à la gloire de l'humanité, que ni les uns ni les autres n'étaient poussés à de telles entreprises par la fougue de l'âge, par les besoins de la jeunesse ; ce sont des sages, déjà bien avancés dans la vie : Colomb, lors de son départ de Cadix, a cinquante ans; Rabelais, lorsqu'il quitte sa retraite de Legugé, en a quarante-sept,
et ses compagnons me paraissent tous plus âgés que lui.
Cependant l'heure est solennelle ; TOcéan mugit, la foudre éclate avec Luther. L'Eglise, sous sa parole, est au moment de se déchirer en deux ; le schisme se manifeste en Angleterre ; on ne sait si tout ne va pas périr. Soliman arrive jusqu'en Allemagne. A ce moment suprême où toute âme a besoin d'un refuge, l'Eglise papale, toujours attaquée, mais que les peuples avaient crue éternelle et pure, leur apparaît, à travers sa grandeur, couverte de souillures. Le monde est saisi de vertiges. Des prédicateurs insensés, furieux, semblent, dans leur délire, vouloir demander compte aux couvents et au pape de leur raison perdue. Au milieu de cette démence, la raison cependant et l'humanité trouvent partout les plus illustres défenseurs. Mais l'Église éperdue les maudit, les tue et souille leur mémoire ; tout, par elle, est confondu dans l'universelle mule-
diction : elle brûle les sages, pêle-mêle avec les insensés, par milliers, sans pitié ni des uns ni des autres. Que de mart^^rs! Qui écrira cette histoire? qui saura tirer tant de nobles et saintes vies des abîmes de mensonges où les ont jetées les calomniateurs ?
Je ne voulais point rappeler ces choses terribles; mais un épisode de la vie de Rabelais my a conduit malgré moi. Le voici. Nos amis étaient devenus de plus en plus suspects ; Clément Marot, qui déjà avait été en prison, venait d'être de nouveau poursuivi criminellement sous le prétexte d'avoir mangé du lard en carême. Bonaventure Despériers, dénoncé par un moine, se trouvait aussi à deux doigts de sa perte pour des propos d'athéiste qu'il avait, disait-on, tenus avec des gentilshommes à Alençon, chez la reine de Navarre. Mais tout ceci n'était que le commencement.
Bientôt un homme illustre et des plus estimés à Legugé, Louis Berquin, est accusé
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(le propager des doctrines luthériennes.
On le condamne au feu. Rabelais et ses compagnons entreprennent de le sauver; Budé use, pour cela, de toute sa faveur auprès du roi, et tâche d'obtenir que Berquin soit condamné seulement à faire amende honorable à genoux, devant la Sorbonne. Il n'obtient rien que d'attirer le soupçon sur lui et sur ses amis. Berquin est brûlé, avec ses livres et ses papiers, sur la place de Grève, le 17 avril
Budé, qui avait été Tâme de toutes les démarches tentées pour sauver Berquin, sentit qu'il avait compromis, dans cette affaire, non-seulement lui, mais ses amis. Il les engagea aussitôt à prendre la fuite, à se disperser, à chercher, chacun où il pourrait, un asile contre les bûchers qui commençaient à éclairer le monde de si horribles lueurs.
Il semble que Rabelais, ébranlé à ce spectacle, éprouva le besoin de raffermir
son âme en se retrempant aux sciences naturelles. Déjà, la botanique les lui avait fait prendre à goût. D'ailleurs, il pressentait très-bien que les sciences, désormais, à tous chercheurs de bonne volonté, élargiraient connaissance de Dieu et de ses créatures.
Son refuge fut choisi bien vite ; il partit pour étudier la médecine à Técole de Montpellier, alors la plus célèbre de l'Europe.
Ainsi, pour la première fois, à quarante-sept ans, il s'éloigne des lieux de son enfance ; jusque-là, il n'avait, pour ainsi dire, jamais perdu de vue son clos de la Devinière. De Legugé, on sait qu'il allait encore, de temps en temps, revoir ses vignerons; du milieu d'eux, en eau-
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sant, il- contemplait de loin les murs de Sevillé ; le frère Buinard, le seul qu'il eût aimé à revoir, n'y était plus ; il était maintenant prieur à Sermaize.
Il visitait aussi quelquefois l'abbaye de Fontenay-le-Comte : son vieil ami, Antoine Ardillon en était devenu abbé, et, sans doute, elle avait bien changé sous un tel directeur. 11 aimait à séjourner quelques jours au cabaret de son père, quoique, sans doute, celui-ci n'existât plus. Puis, c'était de passer et repasser devant la Cave peinte, pensif et melancoUetix.
Aujourd'hui, il lui faut renoncer à ces lieux tant aimés. Aussi les emportera-t-il dans le fond de son cœur plus présents que jamais. Les villages du Chinonnais, et l'Anjou et le Poitou vont reparaître bientôt, dans le Crargmitua, embellis par tous les charmes de l'imagination.
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Il fit ses adieux, le cœur serré, au Ijrave et généreux d'Estissac, et il partit. Sa réputation Tavait devancé à Técole de Montpellier. Personne n'ignorait son prodigieux savoir, ses relations illustres ; on savait qu'il était le protégé, l'ami du cardinal Du Bellay et de son frère Guillaume, le puissant et redouté seigneur de Langey.
Maîtres et disciples l'attendaient avec impatience. Voici quels détails nous sont parvenus sur sa première entrée à la faculté de médecine : Rabelais avait suivi la foule dans une salle très- vaste, et fort remplie de public et de docteurs, dans laquelle avait lieu, ce jour-là, une discussion sur la botanique. Tous les yeux se tournèrent vers le nouveau venu. Le doyen de la Fa-
culte, informé de sa présence, le fait entrer dans Tenceinte réservée aux docteurs, et rengage, le sachant très-versé dans les études botaniques, à prendre part à la discussion. La figure noble, majestueuse, imposante de Rabelais, sa belle prestance, son regard souverain fixèrent si bien Fattention des orateurs, que les voici tous ne sachant plus oii ils en sont. Ils n'osent parler devant un tel auditeur. Tous, au contraire, le prient de prendre la parole à leur place. On sait que, touchant Tétude des plantes, il a joint, pend;int plusieurs années, la pratique à la théorie chez monseigneur révoque de Maillezais. Rabelais s'excuse, on insiste ; on le pousse vers la chaire, il y monte : alors il parle des plantes avec tant de charme, d'éloquence et de clarté, et présente la plupart des questions sous un aspect si nouveau, que les applaudissements éclatent de toutes les parties de la salle, et que l'auditoire en masse, docteurs, élèves et public, accom-
pagne maître François jusqu'au lieu de sa demeure.
Le régent de Funiversité, le noble ScJiyron, voulut Tavoir pour ami. Rabelais, dès le lendemain, prit son inscription, et, un mois après, fut reçu bachelier par une dispense spéciale, car les délais entre ce titre et Tentrée à Técole devaient être plus longs. Mais la science, Tàge, le mérite du personnage l'emportèrent sur le règlement. Schyron et les autres professeurs, qui voulaient l'avoir sans cesse avec eux, étaient ravis de l'entendre ; il avait le singulier avantage d'avoir, depuis longtemps, étudié Hippocrate dans le texte original ; et môme, sur un manuscrit ancien qui lui était venu dans les mains, il avait relevé beaucoup de fautes dans ce texte. La mé-
(ieciiie lui devait déjà d'avoir rendu aux écrits de son plus vénérable représentant leur véritable sens, dénaturé en plusieurs endroits, ainsi qu'il le prouva. Quand on songe, disait-il, à l'autorité d'Hippocrate sur ceux qui ont dans leurs mains tant de vies chancelantes, on comprend combien le texte a d'importance ici, puisque seulement une virgule retranchée, ajoutée, ou changée de place, peut causer la mort à des milliers d'hommes... Vocula îtnica, vel addita, vel exjpuncta, quin et apicuhïs inversns, aut prœj)ostere adscriptus onulta homimtm milita haud raro neci dédit.
Il laisse entrevoir, dans ces paroles, d'une manière bien naïve, sa sollicitude pour les l)aîwres souffreteux. Aussi l'Université (M'éa pour lui une chaire publique, dans laquelle, devant un nombreux auditoire, il expliqua, avec commentaires, les aphorismcs d'Hippocrate et YArsparva deGalien.
L'attrait, la nouveauté de ce cours, ce fut de le voir, au contraire des autres pro-
fcsseurs, oser enfin discuter les opinions de ces grands hommes, ne pas se soumettre aveuglément à leur autorité dans une chose aussi importante que Test celle de guérir les malades, placés, après tout, disait-il, non pas seulement sous le patronage d'Hippocrate, mais sous le patronage évangélique. Il prenait Hippocrate et Galien comme point de départ, légitime sans doute, mais en restant le libre continuateur de ce qu'ils avaient seulement commencé. Hippocrate, Galien, Aristote, disait-il encore, si grands qu'ils aient été, n'ont pu tout observer. Il faut à la science le travail successif des générations ; et ce qu'elle a de mystérieux dans sa grandeur, c'est que plus nous saurons, plus nous verrons se présenter à nous de nouveaux problèmes à résoudre. La science, comme la création, est infinie.
Il ne bornait pas son examen aux choses d'observation et purement scientifiques; quelquefois leurs opinions générales étaient
rejetées par lui avec vivacité. C est ainsi que toujours il reprochait à Galien d'avoir, dans un certain endroit de ses écrits, nié d'une manière absolue l'immortalité de Tàme. Oii avait-il trouvé l'assurance d'une chose semblable, demandait-il, pour se permettre d'en attrister le monde? La nature n'est-elle pas attentive à satisfaire toute soif, tout appétit, tout désir? L'immortalité est la soif de l'âme ; pourquoi cette soif, comme les autres, ne serait-elle pas satisfaite? Si rien ne démontrait à Galien qu'il en dût être ainsi, au moins devait-il l'espérer de la bonté divine.
On trouva, après sa mort, qu'il avait écrit en mai-ge de son exemplaire, à cet endroit : Hic, verè se Galemis 'plimibeum ostendit. Ici. véritaljlement Galien se montre de plomb.
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Outre ce cours sur Hippocrate et Galien, il ne manquait pas de se rendre aux conférences sur la botanique, occasion première de ses succès. Là encore, on récoutait avec une curiosité ardente : tant il savait donner d'attrait à toutes choses. Comment cela? En replaçant toutes choses dans la vérité. Il enseignait combien les plantes ont été chères à tous les hommes.
— Leurs noms en sont la preuve, disaitil; souvent ils sont empruntés aux souvenirs les plus touchants : Daphné, Narcisse, Smilax, Cynara, Pitys et autres. Au reste, ajoutait-il, les plantes sont nommées en diverses manières. Les unes ont reçu leur nom de celluy qui premier les inventa, cognent, monstra, cultiva, appriuoisa, et, appropria; comme mercuriale de Mercure;
pîinacéa de Paiiace , fille clEsculapius ; eupatoire du roi Eupator. .. Les aultres ont retenu le nom des régions desquelles feurent ailleurs transpourtées. Les aultres ont leur nom par antiphrase et contrariété : comme absyntlie, au contraire de pynthe, car il est fàclieux à boire... Aultres sont nommées par leurs vertus et opérations, comme aristolocliia, qui ayde les femmes en mal d enfant; lichen qui guarit les maladies de ce nom; etc., etc. Les aultres par les admirables qualités que l'on h:; veu en elles, comme héliotrope qui suyt le soleil... adiatum, car jamais ne retient humidité... Aultres, par similitude, comme hippuris (c'est presle) car elle ressemble à queue de cheval... Les aultres de leur forme : comme trefeuil qui a trois feuilles, pentaphyllon, qui a cinq feuilles ; serpouilet, qui herpe contre terre, etc., etc.
Puis, passant à la description de chaque plante, il disait ses vertus médicinales, ses propriétés dans les arts, la manière de
remployer, sa culture. Il était du petit nombre de ceux qui commençaient à croire à la sexualité des plantes ; mais les ■fleurs femelles, en ce temps-là, étaient celles que Ton prenait pour les fleurs mâles.
Je le vois indiquer aussi comment chaque plante a son ennemi naturel, auquel tous sages laboureurs et vignerons doivent faire la guerre avec soin. Cet ennemi est quelquefois un insecte, quelquefois une autre plante.
Le lin a pour ennemi les teignes et cuscutes ;
Le froment a l'ivraie ;
L'orge, régilops;
Les lentilles ont le securidaca ;
Les fèves, l'antranium ;
Et les pois, Torobanche.
Dans les prairies, il faut, autant qu'on peut, éviter la prêle.
Les choux ne se doivent point planter au pied des vignes.
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Il enseigne les vertus refroidissantes du nymphéa heraclia et de la semence du saule. Il dit les effets de la graine de fougère sur les femmes enceintes ; comment l'aconit empoisonne les léopards et les loups, etc., etc.
Croirait-on que, parmi ces études, il trouvait moyen de faire des comédies et de les jouer avec ses nouveaux amis, Antoine Saporta, Guy Borguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier, tous, comme lui, bacheliers en médecine? Il leur disait que le premier devoir des gens doctes est de penser au peuple, de créer pour lui des fêtes, des divertissements, des chants et des consolations; qu'on ne peut qu'ainsi l'enlever à de plus dangereux bateleurs.
— Rien de plus vain que de crier à ceux qui occupent la scène : « Vous jouez mal, vous jouez faux ! » En attendant, le peuple les regarde. Il faut, comme Thespis, sur le premier tonneau, sur la première charrette venue, monter un théâtre nouveau et faire mieux que les autres.
Disons, à la gloire de ces temps, que les plus grands hommes, par toute l'Europe, ne dédaignèrent pas de jouer la comédie. Cette coutume établissait entre les hommes d'étude et les simples une sympathie qui existe peut-être moins depuis que les savants ont cru indigne d'eux de communiquer avec le peuple autrement qu'en de doctes écrits — qu'il ne lit point.
Mais, à voir ces joyeux bacheliers jouer la morale comédie de celui qui avait épousé une femme mtcette — composée par Rabelais — je me figure le plaisir des braves habitants de MontpelHer, et aussi l'espèce d'amitié qui s'établissait, dans ces divertissements , entre les spectateurs et les acteui's. La