‹ RabelaisChapitre 3 sur 9 · HA15ELA1S G · texte numérisé non relu

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pièce, d ailleurs, acquérait plus de comique encore à être représentée par une troupe de médecins, puisque le sujet est une femme muette à qui, par une opération chirurgicale, on fait recouvrer la parole ; mais la dame parle tant et tant, que le bon mari, éperdu de ses cris, veut qu'on la rende muette de nouveau. Les médecins n'ont point, disent-ils, de remède là contre ; ils ne peuvent que le rendre sourd, ce qu ils font. La femme, dans sa fureur de ne pouvoir plus se faire entendre, devient enragée ; puis, comme les médecins demandent leur salaire au mari, celui-ci répond cju il est véritablement sourd et qu'il n'entend pas ce qu'ils disent. Les médecins, au désespoir, voulant lui rendre Fouie, à force de drogues pour cela, le font devenir fou. Adoncques le fol mari et la femme cnraigée se rallièrent ensemlle, et tant battirent les médecins et chirurgiens , qnils les laissèrent à demi morts.

Je ne ris oncques tant qtie je fis à ce

patelinage , ajoute maître François, dans l'analyse que, quinze ans plus tard, il en a donnée lui-même dans \e Pantagruel.

Un des condisciples de Rabelais, Guillaume Rondelet, qui, je crois, ayait joué un rôle aussi dans la comédie de la Femme muette, était alors occupé d'un travail sur riîistoire naturelle des poissons, qui devait plus tard Fillustrer. Rabelais se mit à étudier les poissons avec lui. Il les étudia si bien, il observa avec tant de soin les œufs d'une sorte de petit hareng, au museau pointu, nommé picarel; il connaissait, d'ailleurs, si parfaitement tous les livres grecs et latins qui avaient traité des sciences naturelles, qu'il retrouva, avec ces œufs, la manière de préparer le g arum des anciens. Le pauvre petit poisson, dans tout cela.

perdit son nom de picarel pour prendre désormais celui degaron. Cette découverte semi-médicale, semi-culinaire, valut à son auteur les plus grands éloges. Clément Marot et Dolet — le célèbre imprimeur de Lyon, devenu son ami, — lui adressèrent des félicitations en vers. Rabelais, luimême, à cette occasion, avait envoyé à Dolet une belle épigramme latine, accompagnée d'un flacon de garum.

Il eut à Montpellier une chose qu'il n'avait pas eue encore : la mer. Il y étudia bien autre chose que les 2^etits poissons. Ce spectacle de Timmensité plaisait à son àme. Ces bruits solennels, mystérieux, ré vélateurs d'un Dieu puissant, étaient juste à son diapason. Il aimait, après la tempête, à voir le terrible élément s'apaiser :

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il observait avec joie qu'au milieu de ces convulsions, de ces colères, de ces menaces lx>rmidables à toute créature , les plus petits êtres étaient épargnés ; qu'il retrouvait h son rocher le coquillage fragile et Therbe plus fragile encore qu'il y avait remarqués la veille. Il prenait foi à l'équilibre du monde. Il comprenait mieux ainsi les doctrines nouvelles oii quelques sages commençaient à montrer que la nature entière est réglée en son cours par les lois immuables, éternelles, de la géométrie la plus savante.

Il aimait à se promener en mer. Dans ces petits voyages, il faisait, lui aussi, ses découvertes. Mais, un jour, avec quelques amis, le voilà qui veut s'embarquer à la (iécouverte des îles, comme il le disait en riant ; ils s'en vont intrépidement jusqu'aux Iles d'Hycres.

Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'études : ces îles sont, et étaient encore plus alors, rc-

nommées pour leurs plantes médicinales.

Je ne sais quelles plantes ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta (le cette navigation ; mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites, lui plurent tellement, qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque île dont ils se feraient rois ou empereurs; Cjue, pour lui, il s'en tenait à ces belles Stcecliades; qu'à partir de cette lieure, et de son p'opio motte, il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, mais bien le calloïer (petit père.) Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rahelaîs, calloïe?' des îles d'Hier es. Il conserva même ce titre en tête du Garfjanlua.

Aucun de ses biographes n'a dit un mot de cette promenade ; mais (outre ce titre qu'il se donna) j'en retrouve partout la trace dans sa Chro^iùpie. II ne parle de

ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : Mes îles d'Hières, mes Stœcliades. En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il ne les avait aimées? Ce voyage ne fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères lies.

Pendant qu'il étudiait ainsi toutes choses— plantas, animantia et ]^liarmaca, — il arriva que, comme les deux universités de Paris et de Montpellier étaient toujours quelque peu en rivalité l'une contre l'autre, luniversité de Paris obtint du chancelier Duprat une ordonnance très-dommageal>le à l'université languedocienne. Grande rumeur dans Montpellier; assemblée de docteurs ; discussion , résolution rapide ; députation vers le chancelier du plus ha-

bile ambassadeur qu'il se pourra trouver. Rabelais, par acclamation , est désigné pour remplir ce message ; il part, il arrive à Paris. On annonce au chancelier un envoyé de Tuniversité de Montpellier. Celuici, très-mal disposé, on ne sait pourquoi, contre cette université, refuse de donner audience à son ambassadeur. Qu'imagina maitre François? Il s'est fait à ce sujet une histoire que chacun a racontée à sa manière et que voici :

Il s'habille d'un costume extraordinaire; chausse d'énormes besicles, et se va promener de long en large devant la porte du chancelier. Ce siècle était le temps des grandes crédulités populaires — il se voyait alors tant de choses inouïes et merveilleuses ! — Voilà la foule autour du personnage, qui se montrait, du reste, plein de grandeur. A ceux qui osèrent l'interroger, il répondit avec majesté qu'il était Vécorcheur de veaux y que ceux qui voulaient être écorchés se hâtassent, qu'il n'avait que

peu d'instants à rester dans la ville.. . ; qu'il venait de Jérusalem et s'en allait aux iles du Brésil.

La foule ne faisait qu'augmenter. Le chancelier, qui, de sa fenêtre, avait aperçu ce riche étranger perdu dans un flot de curieux, s'informa qui ce pouvait être, et le lui fit demander à lui-même par quelqu'un de ses gens. L'étranger répondit en latin. Le chancelier, jugeant plus que jamais que c'était sans doute un très-illustre personnage, envoya vers lui un clerc de sa maison. L'écorcheur de veaux, cette fois, parla grec, mais avec les plus douces manières, les plus polies, les plus nobles. Le chancelier observait tout de sa fenêtre. Quoi ! cet étranger parlait grec ! Il l'envoie quérir sur-le-champ, le fait monter dans son cabinet. Rabelais ôta ses lunettes, avoua son stratagème, s'excusa, exposa les raisons de l'université de Montpellier dans une harangue si pleine d'autorité, dit un vieux biographe, que le chancelier ne le put

refuser. Et, bien plus, à partir de ce jourlà, il aima, comme tout le monde, ce gentil maître François.

Outre ses travaux sur Hippocrate et Galien, il était encore occupé à traduire, avec notes et préface, les œuvres de Jean Manardi, un médecin de Ferrare.

Cependant, maître François a quaranteneuf ans ; deux années d'études et de professorat lui ont suffi. Le voilà, non pas (iocteur, mais en état de Têtre. Il se dispose à quitter Montpellier. Où va-t-il aller? Ceci est très-remarquable : il quitte Montpellier, malgré son cours, malgré l'estime qu'il s'y est acquise, pour aller s'établir à Lyon. N'y serait pas un peu attiré par les imprimeries d'Etienne Dolet, de François Juste et de Sébastien Giyphe? On dit (][u il

corrigea, chez ce dernier, les épreuves de ces admirables éditions de livres grecs publiés pour la première fois. Il faut se reporter au temps : l'imprimerie venait d'être inventée i^ar inspiration divine.

Quelques contemporains avaient ressenti, à la vue de cette machine, une joie telle, que plusieurs conçurent pour elle une sorte de passion et de culte. Je ne sais comment exprimer d'une autre manière le sentiment qui, par exemple, poussa Érasme à ne vivre, écrire, penser et se plaire qu'au milieu des presses de Froben. Cette passion porta de nobles esprits, des hommes héroïques à se faire imprimeurs — Dolet en est la preuve. Ce n'était point pour eux un métier; c'était une sorte d'apostolat qu'ils exercèrent avec le dévouement des martyrs. Etienne Dolet, encore, me servira de preuve, puisqu'il fut brûlé.

J'ai prononcé tout à Theure le nom d'Érasme. Ceci m'est une occasion de dire qu'en ce moment même l'illustre vieillard, grâce aux presses de Froben, tenait, depuis plusieurs années, l'Europe attentive à ses publications. Arriverait-il à concilier Luther et la papauté? ferait-il accepter la Réforme à l'Église ? Jamais il ne s'était vu que deux hommes, rien que par leurs écrits, eussent, d'une telle manière, empli le monde de leurs noms. C'était un premier et merveilleux phénomène de l'imprimerie: la chrétienté, divisée en deux camps prêts à se déchirer, et les deux camps retenus à la voix d'un seul homme , entendue à la fois sur tous les points de l'Europe, sans qu'il eût à sortir de l'arsenal nouveau dans lequel il s'était établi. Mais Érasme était

vieux, mourant d'infirmités, de faiblesse et de fatigues. Sa mort n'allait-elle pas faii-e un grand vide ? Quel moment pour prendre la parole !

Dans un certain sens, quoique avec plus de verve populaire, Eabelais fut le continuateur d'Erasme. Elevés tous deux par les moines, ainsi que Luther, ils commencèrent avec lui la révolte contre eux. Rabelais n'y mit point la raillerie amère d'Erasme ; mais sa Chronique n'en fut pas moins la continuation agrandie d'un livre d'Erasme qui dut faire sur lui l'impression la plus vive. Yl' Éloge de la Folie se terminait par ces mots : « Fols très -illustres, tous tant que vous êtes, applaudissez, allez en paix, vivez et beuvez. » Rabelais reprend : « Beuveurs très- illustres, « etc.

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Avant de quitter Montpellier, Rabelais fit imprimer, d'après les conseils de l'Uni-

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versité, sa traduction des lettres médicales de Jean Manardi. Ce fut là sgn début, début bien modeste, ce semble, pour un si savant homme ; mais Ton y voit appa ■ raitre et son génie et son bon cœur. Ici, je n'en suis plus réduit aux conjectures et aux biographies; le voici qui s'exprime lui-même. La dédicace de cette traduction montre toute son âme. A qui devait-il I:i vie? à qui devait-il d'être sorti des oubhettes de Fontenay -le -Comte? A Tiraqueau. Il lui dédia son premier ouvrage. Je transcris ici quelques lignes seulement de répitre qu'il lui adresse à cette occasion :

« Très-cher, très-savant, très-équitable Tiraqueau,

» Comment se fait-il qu'au milieu de cette belle lumière de notre siècle, dans lequel, par un bienfait des dieux , toutes sciences se sont améliorées et agrandies, on rencontre encore çà et là des malheureux ainsi disposés, qu'ils ne veulent ou ne

peuvent, des ténèbres obscures des âges gothiques, lever les yeux vers le soleil?...

» Serait-ce que la puissance des ténèbres où ils ont vécu est telle, que les yeux, une fois enveloppés par elles, se trouvent condamnés à demeurer dans une irrémédiable hallucination?... »

L'impression de ce livre à peine terminée, il publie une édition latine d'Hippocrate et YArs parva de Galien, avec commentaire. Nouvelle dédicace; à qui adressée? Le cœur tout seul le devine : à celui qui, au sortir du cachot des moines, l'avait recueilli, au bon évoque de Maillezais.

Mais, deux mois après cette seconde publication, quelques efforts qu'on employât pour le retenir comme professeur à l'université de Montpellier, il fît ses adieux, avec promesse de les revoir quelquefois, et de rester en relation avec eux : d'abord au noble Schyron, le régent, puis

H Guillaume Rondelet, à Antoine Saporta, à Tolet, etc.

Professeurs et disciples, également affligés de son départ, voulurent, par l'institution d une cérémonie singulière, perpétuer le souvenir de la présence, dans leur université , du docte et éloquent maître François, si bon, si joyeux et si habile, et qui avait fait rendre à l'université ses anciens privilèges. Le fait principal de cette cérémonie, qui avait lieu aux réceptions pour le doctorat, consistait à faire revêtir, en signe d'honneur, au docteur nouvellement reçu, une robe portée autrefois par Rabelais. Cet usage subsistait encore au siècle dernier. Longtemps aussi on a montré, dans Montpellier, la maison qu'il avait habitée.

A Lyon, avec Dolet et quelques autres, les conversations pantagruéliques reprirent

leur cours mieux que jamais. Dolet n était pas seulement un habile imprimeur, c'était un philosophe, un poète, un des esprits les plus élevés et les plus nobles du siècle. On a de lui plus de vingt ouvrages, latins et français, en prose et en vers. Il traduisit Cicéron et Platon ; Tun des premiers, il mit rÉvangile en langue vulgaire. Il conseillait donc à Rabelais de ne s'en plus tenir à des traductions et commentaires, mais de lancer dans la mêlée intellectuelle un livre véritablement sien. Il voulait qu il résumât la philosophie du siècle, qu'il donnât au monde ébranlé un mot de consolation nouvelle,

— Oui, disait Rabelais, mais un livre vraiment humain se doit adresser à tous. Les temps sont venus oii la philosophie doit enfin sortir de l'école et rayonner comme le soleil sur l'univers entier. Nous devons, à cette heure, tenir suspendus fraternellement aux mamelles de vérité les ignorants et les doctes. Je voudrais, pour

ce qui est de moi, si je faisais un livre de philosophie, qu'il put amuser, consoler, instruire mes braves vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, aussi bien que les plus savants; quil fût le 2)iot universel; que princes, rois, empereurs et pauvres gens y vinssent d'eux-mêmes boire ensemble gaiement. La vérité — d'accès assez difficile et scabreux — doit être, ni plus ni moins que dans l'Evangile de Dieu , présentée sous forme vivante si humaine et débonnaire, qu'enfin, acceptée de tous, elle réveille l'âme de tous à la pensée commune. Quel moyen y a-t-il, sinon en s'appuyant sur l'éternelle conscience, de conter aux bonnes gens les histoires qu'ils aiment qu'on leur conte, des histoires qu'eux-mêmes ils ont faites? Par exemple, ces chroniques de géants, tant et tant imprimées en notre âge, depuis la découverte de cet art divin que vous pratiquez, me semblent très-propres à cela. Par toute la France, j'entends conter les

prouesses é])ouvantables de V énorme géant Gargantua; il faudrait s'emparer de cette histoire, y enfermer le monde tout entier, et la rendre, ainsi anoblie, aux bonnes gens qui l'ont inventée. Voilà le véritable secret : emprunter aux plus simples leur idée, et la leur rendre ornée de tout ce que l'étude et la philosophie nous ont révélé. La pensée rustique et villageoise, tel est le point oii je voudrais rattacher tous les trésors enfouis, cachés jusqu'ici par les ennemis de lumière.

— Eh bien, disait Dolet, voici mes presses; elles vous attendent. Contez-nous l'histoire de Gargantua, emplissez-la de pantagruélisme, faites-en notre chronique, notre chrême ^philosophai. Courage ! le monde périt de soif et de rage, à vous de le désaltérer. Je me fais vôtre, pour tout imprimer. Soyez le propagateur invincible de la vérité : avec vous, s'il le faut, je braverai le feu.

Jusqu'à quel point est vraie, dans sa forme, la conversation précédente? Je l'ignore ; mais, ce qui est certain, c'est que Rabelais et Dolet parlèrent beaucoup de ces choses ; c'est que Dolet excita Rabelais à écrire sa Chronique, et que le Gargantua parut au mois de décembre de la même année 1532.

Si cette conversation manque de vérité en quelque chose, ce n'est pas en prêtant à l'auteur du Gargantua des pensées trop sérieuses. Je trouve dans une lettre qui nous est parvenue de lui, datée précisément de ce mois de décembre, une bien autre élévdtion. C'est une lettre à Barthélémy Salignac — encore une vieille amitié, mais dont j'ignore l'origine ; — il l'appelle son père. tt Je vous appellerais ma mère, lui

dit- il, si votre indulgence m'y autorisait. Ce que nous voyons arriver aux mères qui nourrissent leur fruit avant de l'avoir vu, avant de savoir ce qu'il sera; qui le protègent, l'abritent contre les incommodités de Fair ; s'est reproduit en vous pour moi : vous m'avez pris informe et sans nom, vous m'avez élevé, vous m'avez nourri aux mamelles de votre science divine ; tout ce que je vaux, je le dois à vous seul; si je n'en convenais, je serais le plus ingrat des hommes. Salut, deux fois salut, tendre pere.^.jSaJve itaque etiam atque etiam.pater amantissime, pater decus yatria, littcrarum adserto7\ aXe^ixccxog. Veritatis

PROPUGNATOR INVICTISSIME. »

Champion indomptable de la vérité! cet admirable mot, écrit en présence des bûchers et qui montre si bien et sa pensée et son courage , me rappelle un autre mot contemporain, celui de Corneille Agrippa, écrivant à Mélanchthon : Sahiezdemapart cet invincible hérétique Martin Luther

(jui, comme Paid dit dans les Actes, sert JHeu dans la secte q%on appelle hérésie.

Quel tableau il y aurait à faire de l'état du monde au moment où parut ce livre étrange de Gargantua! L'Euroife, épuisée de guerres, de meurtres, de famines, de pestes, de misères morales, présentait l'aspect d'une immense maladrerie. La pauvre France surtout, à ce moment, est accablée : elle avait eu son roi en prison. Sans la peur du Turc, Vempereur et l'Angleterre eussent tenté peut-être de la démembrer; que (iis-je ! la chrétienté tout entière, défendue contre les barbares par la seule Hongrie, paraissait sur le point d'être submergée. (Jn venait de voir des événements sans nom : le siège de Rome par les soldats de î3ourbon en délire; le schisme, la diète

de Worms, celle d'Augsbourg ; anabaptistes , communistes , etc. Luther avait excommunié le pape et brûlé publiquement le livre des Décrétales. La multitude, frappée de vertiges et de manie, devenait furieuse. Dans ce trouble universel, un sage était mort de douleur en répétant : Ah! que de mauxl Ce n'était point assez : des maladies nouvelles, contagieuses, venaient, apportées par Colomb, d'empoisonner les sources de la vie; les ravages en furent terribles.

Voilà au milieu de quelle situation extérieure Rabelais, dans un mouvement de pitié, publie son Gargantua. Aussi le commence-t-il par ce beau et mélancolique dizain, oii, s'excusant de ressusciter le rire, il dit :

Autre argument ne peut mon cœur élire,' Voyant le deuil qui vous mine et consomme, Mieux est de ris que de larmes écrire.

Rabelais, duns le Gargantua, tendit un piège à son siècle, mais piège paternel et charitable : il appelle à grand bniit la terre entière à entendre des fables, et c'est la vérité, riiistoire, la tradition du monde, la philosophie la plus haute qu'il distribue à tous si gaiement. Les hypocrites prétendaient annoncer la parole divine et n'enseignaient aux âmes que mensonge et diaholologie. Maître François ne promet que contes, bourdes, billevesées énormes; mais, jusqu'au doute, tout est vrai dans son livre. C'est la voix sincère d'un homme; tous sentiments humains ici sont restés invincibles. C'est un puissant seigneur — il le dit lui-même — en guerre contre tous mensonges anciens et nouveaux, d'où qu'ils viennent, d'ignorance ou de malice. Il leur

ti

lance son artillerie d'une forteresse fantastique, entourée à plaisir, comme un monument égyptien, de chimères, de sphinx, harpies, satyres, oisons dridés, lièvres cornus, canes hâtées, loues volants, cerfs Umonniers. On croirait qu'il a voulu bâtir le temple du délire. Mille fantômes terribles et menaçants s'agitent au dehors. L'énigme des Fanfreluches, dès l'abord, vous est présentée ; mais, si vous êtes hors de crainte et beuveurs de franc alleu, pénétrez là dedans, vous y trouverez une céleste et impréciahle drogue. Si l'on y voit des énigmes en forme de prophéties, songez que Eabelais fut le contemporain de Nostradamus. Si vous y rencontrez des plaidoyers en baragouin, rappelez-vous combien de fois, oyant discourir MM. les avocats, vous vous êtes dit, exactement comme en enten dant les plaideurs de maître François : « Qu'est-ce donc que cela signifie? » Un juge, au temps de Racine, commentait trèsbien ce passage du Pantagruel, en disant :

— Après que le demandeur a dit bredibreda, et le défendeur bredibreda , nous disons bredibreda : TJt sit sententia conf or mis lïbello...

Ce qu'il faut voir avant tout dans ce livre, c'est que le monde entier, au moment où il fut écrit, répétait la parole suprême du Dieu des affligés : Sitio (j'ai soif), et que, sur son temple, maître François inscrit : Ici Von boit {hic lilitur). Alors, on comprend qu'un leuteur eut raison d'écrire les vei'S suivants sur les oeuvres de cet inépuisable arcJiitriclin :

Le livre de maître François

Est une hôtellerie immense, '

Où l'on trouve tout à la fois :

Secours, asile et subsistance.

Secours aux pauvres souffreteux, Asile à tous ceux qu'on oublie, Subsistance aux nécessiteux, Pour tous la parole de vie.

0 vous, altérés, en ce lieu Entrez, si vous voulez m'en croire, C'est le cabaret du bon Dieu, Chacun gratis y trouve à boire.

Le joyeux hôte de céans, Des buveurs véritable père, Guérit, console ses clients, Les instruit et les désaltère.

La fal)le de Gargantua était une des plus répandues en France , même avant Rabelais : chaque province, chaque localité avait sur ce géant sa légende particulière que Ton retrouve encore. Il est, en effet, peu de pays où Tonne montre quelque témoignage de son passage, un monument élevé ou détruit par ce voyageur seigneurial, quelque roche taillée au bord de la mer pour lui servir de chaise, etc. Ces légendes locales

uiit toutes pour traits communs la grancVj-imient, l'enlèvement des cloches de Notre- Dame. Rabelais dut conserver, quelque bizarre qu'il fût, ce canevas populaire, ces épisodes universellement adoptés. Mais il eut tout de suite l'heureuse idée de ne prendre la tradition que comme point de départ et de s'en affranchir. Il annonça, dès le premier chapitre, que Gargantua engendrerait le bon Pantagruel , dont il écrirait aussi la chronique. Ce personnage de Pantagruel est tout à fait de l'invention de Rabelais; jamais, avant lui, il n'en avait été question dans la légende gargantuine.

Dès le prologue, on voit bien, sous une apparence bouffonne, que la Chronique n'est tant folâtre. Et le premier chapitre n'est pas lu, que voilà les bonnes gens ini-

tiés à toute l'histoire ancienne : le monde, pour eux, s'agrandit dans le temps , dans l'espace ; ils entendent parler de droit et de justice. Ah ! que Dieu soit béni ! un peu de lumière va se faire dans leur âme.

Les premiers chapitres renfei-ment la naissance miraculeuse de Gargantua : cette naissance est accompagnée des plus admirables circonstances; mais je ne puis m'arrêter chapitre à chapitre, on ne terminerait jamais. J'ai hâte d'arriver à l'éducation du géant ; c'est là que le génie de Rabelais se déploie ; il avait senti que les destinées de l'Europe étaient suspendues à ce problème d'une éducation nouvelle.

Gargantua est d'abord soumis au sjsihme gothique; mais son père Grandgousier reconnaît bientôt que ces rêveurs mathéologiens lui abâtardissent l'entendement. Il le retire de leurs mains, lui donne un précepteur du temps présent, appelé Ponocrate, des mots grecs ponos^ travail, et' lirai éo , je commande, pour signifier au

jeune seigneur que le travail est le roi du monde.

Ponocrate tâche d'abord de lui faire oublier ce qu'il a appris chez les co?Tupteurs de jeimesse. Il l'instruit surtout par la conversation, visite avec lui les gens doctes, les artisans de tous métiers.

Il a soin aussi de Télever dans la propreté, chose rare alors, principalement dans les collèges. Les étudiants, au collège Montaigu, par exemple, étaient dévorés de poux.

Pendant sa toilette, le matin, avant les leçons, il fait lire à haute voix, devant lui, quelques pages de l'Ecriture sainte. Dans le reste du jour, tout leur est travail et plaisir à la fois, tant sont bien mêlées les deux éducations physique et morale. L'étude est humaine et facile, mais incessante, universelle. Les sciences, telles que physique, pharmacie, histoire des bêtes, botanique, médecine, astronomie, etc., leur révèlent la grandeur de Dieu ; de même

qu'en étudiant la philosophie, Thistoire, la poésie, la vie des héroS, les relations des lointains voyageurs, ils prennent connaissance de l'étendue, et de la force, et de la variété infinie de Tâme humaine. Ils admirent la nature, en recherchent les lois^ étuclient les arts, sculptent, jouent des instruments de musique, et terminent leurs repas en chantant à quatre et cinq parties, ou sur un thème, à plaisir de gorge.

Aux plus belles heures du jour, maître, disciple et compagnons, jouent à la lalle, à la 'paume ^ à la file trigoney s'exercent à sauter les fossés, à grimper, à courir, à chasser, à faire des armes, à se battre, à monter à cheval, à nager, à fendre du bois, à botteler du foin, à battre du blé, à l'entrer dans la gxange, car ces occupations, suivant maître François, aucun homme ne les doit ignorer. Le pain, le vin, les jeux, les combats et les consolations de l'àme, cela importe à tous, et tous doivent être initiés à ces arts sacrés de la vie.

Un jour, chaque mois, est consacré à la liberté, à la spontanéité la plus entière.

Ponocrate s'applique à faire un homme, et non pas un moine ni un scribe ; au lieu de rien étouffer, de rien diminuer chez cet enfant aimé de la nature entière, pour la création duquel se sont entendus les quatre éléments, il veut développer d'hai'monie toutes les forces physiques et morales, déposées mystérieusement en ce résumé dii^ monde.

Pourquoi a-t-on répété que l'histoire de Gargantua n'était qu'une histoire de mangeurs? Où a-t-on vu cela? Je sais bien que l'ancien Gargantua, antérieur à Rabelais, n'était qu'une sorte de personnification de la mangerie monacale et seigneuriale ; mais Rabelais ne prit point ce personnage

en mauvaise part : il en voulut faire, tout au rebours, le modèle des rois et seigneurs. Il fit, de sa Chronique, non pas une œuvre de critique et de négation, mais une œuvre d'aifirmation , d'éducation , d'espérance.

Lui-même a dit de son livre : Bon espoir y gît au fond. Il affirma, témoigna que le bien était possible, montra, comme Dieu l'avait reconnu au commencement, que le monde était bon, et voulut en Gargantua, anoblissant le héros populaire, comme il l'avait promis à Dolet, montrer le guide de toutes perfections humaines. Loin donc d'en avoir fait un mangeur, je lis ( chapitre 23 ) : Notez que son dîner était solre et frugal. Au chapitre 24, il dit que, dans les jours pluvieux, ils mangeaient plus sobrement encore.

Les promenades causeuses et savantes de Pouocrate avec son élève et ses compa-

RADKLAIS 9o

g'iions rappellent le séjour de Rabelais à Legugé chez le bon évoque d'Estissac, au milieu de ses amis :

« Passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont écrit, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer, Galien, et en emportoient leurs pleines mains au logis ; desquelles avoit la charge un jeune page nommé Rhi • zotome ; ensemble des houes , des pioches , des cerfouettes , bêches , tranches et autres instruments requis à bien herboriser. »

Après le dernier repas, après la causerie du soir, « en pleine nuit devant que soi retirer, alloient au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel. . . Ils prioient Dieu le créateur, en Tadorant, et ratifiant leur foi envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendant grfice de tout le temps passé , se recommandoient à

m RABELAIS

sa divine clémence pour tout Tavenir. Cela fait, entroient en leur repos. »

Gargantua, toujours dirigé par Ponocrate, vient achever son éducation à Paris ; c'est alors que son père le rappelle, ses Etats étant envahis par Picrochole. Il y a là des discours pleins de sagesse, d'admirables récits de batailles ; après quoi, la victoire demeure à Grandgousier, parce qu'il est juste, parce qu'il est actif et courageux, avec l'esprit de paix.

XXXVIIÏ

C'est ici qu'il faut se reporter au temps, si Ton veut se représenter l'effet que put avoir, pour les contemporains, la harangue à Picrochole, répandue entre les deux armées envahissantes de Soliman et de

Charles-Quint : « Foi, loi, raison, humanité, Dieu vous condamnent, et vous périrez, leur dit-il ; le temps n'est plus d'ainsi conquêter les royaumes. Cette imitation des anciens est contraire à la profession de rÉvangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarasins et Barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous rappelons briganderies et méchancetés.

» Mieux eût fait Picrochole soi contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne hostilement la pillant; car, par bien la gouverner, Teût augmentée ; par me piller sera détruit. »

La victoire gagnée, le noble Gargantua, avec ses compagnons, parmi lesquels est

maintenant frère Jean, fonde le temple de la Liberté. Ici, la prose ne suffit plus à Tenthousiasme de maître François, il lui faut la parole créatrice des dieux : c'est aux sons de la lyre, comme Apollon et Neptune, qu'il bâtit Yabhaye de Thélème, c'est-à-dire l'abbaye de la Volonté ; s' élevant au ton des prophètes, il grave en dithj^rambes les lois de ce libre séjour. Par des strophes rapidement cadencées, il en exclut les hypocrites, cafards, scribes, clercs, pharisiens, lawchiens, usuriers, mangeurs dîo populaire, puis les séditieux, larves, lutins, mutins. Mais de quelle voix séduisante il y appelle, en chantant, tous nobles et francs chevaliers, avec les belles et vertueuses dames, puis les bons et doctes prêcheurs humains et débonnaires, qui savent, quoiqu'on gronde, interpréter l'Evangile ^«^r^ment, entièrement et simplement /Il inscrit sur la porte :

entrez! qu'on fonde ici la foi profonde!

HÂP.KLAIS 1)9

Le QarganUia eut un succès immense :

— Il en fut 'i^lus vendu far les imprimeurs en deux mois, qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans, disait en souriant maître François.

Je l'ai quitté à Lyon, pantagruélisant chez Dolet ; je l'y retrouve encore, étonné lui-même de l'avidité du public à boire au tonneau pantagruélique. Cela lui donna le goût des livres populaires. Il se mit sur-lechamp à composer un almanach pour 1533. Ceci, d'ailleurs, était indispensable. Les almanachs et astrologues, depuis quelques années, ne pronostiquaient que désolations. En 1524, un astrologue allemand nommé Stofler avait annoncé que, la conjonction de Jupiter, Saturne et Mars devant avoir lieu cette année-là dans le signe des Poissons, il en devait résulter un débordement de la mer.

et, par suite, un déluge universel. L'approche de cette conjonction des trois grandes planètes dans lesPoissonsjeta l'épouvante et la terreur en Europe. Rabelais voulut confondre ces fols: il s'était fait le gardien des âmes; il les protégea comme un père, autant qu'il put, contre toutes erreurs, contre toute hallucination, contre les vaines tristesses ; le monde avait assez de ses malheurs réels sans s'en forger encore d'imaginaires. La croyance à un cataclysme universel était quasi générale.

« Oui, disait Rabelais, s'il n'y avait que les rois pour gouverner la terre; mais, quelque chose que vous disent ces fols astrologues de Louvain, de Nuremberg, de Tubingue et de Lyon, ne croyez pas que, cette année, y ait autre gouverneur del'universel monde que Dieu le créateur, lequel, par sa divine parole, tout régit et modère, par lequel sont toutes choses en leur nature, propriété et conditions, et sans la maintenance et gouvernement duquel toutes choses seraient

en un moment réduites à néant, comme de néant elles ont été produites en leur être. Car de lui vient, en lui est, et par lui se parfait tout être et tout bien, toute vie et mouvement.

» Sans doute, continue-t-il, si Dieu ne nous aide, nous aurons prou d'affaires; mais, au contre- point, s'il est pour nous, rien ne nous pourra nuire : Si Deiis pro ndbis quis contra nos? dit Tapôtre snint Paul. »

Et je le vois, en effet, la même année, inscrire en tête d'une édition nouvelle du Gargantua, sa belle devise grecque : Ajaô;^ rvxv} auv &£cp : Que Craindre de la destinée avec Dieu ?

Cet almanach pour 1533, qui nous est parvenu, nous montre une fois de plus qu'il ne faut point chercher les personnages réels de Rabelais parmi les rois et les grands personnages du temps. Si l'on veut absolument qu'ils aient existé, on les trouverait bien plutôt parmi ses amis les plus simples.

qu il se sera plu, dans cette fantasmagorie, à habiller en puissants et invincibles empereurs. Plusieurs, en effet, étaient, à ses yeux, des souverains indomptables dans le royaume de Vérité. Si les villages de son enfance deviennent, dans son livre, de puissants empires, il est bien naturel aussi qu'il transforme en monarques tous ses amis.

D'ailleurs, c'est des petites gens qu'il aime à s'occuper :

« La plus grande folie du monde, dit- il dans cet almanach, est penser qu'il y ayt des astres pour les roys, papes et groz seigneurs, plustout que pour les paoures et souffreteux... le laisseroy es aultres folz prognosticqueurs à parler des roys et riches, et parleroy des gens de bas estât... »

Quoique le Gargantua n'eût paru que sous le nom ^Alcofri'bas Nasier — ana-

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gramme de François Rabelais, — personne n'avait eu le moindre doute sur son auteur; il reçut des félicitations en vers, en prose, en latin, en grec. Le plus heureux de tous, ce futle cardinal Du Bellay. Il n'avait pas vu Rabelais depuis longtemps ; il arrivait justement de son ambassade d'Angleterre : il nomma le livre de Rabelais un nouvel Evangile. Il disait avec respect, le livre, le livre de vie ; il y trouvait, disait-il, le véritable élixir contre toute blessure. Maître. François, lui- môme, ne put s'empêcher de sourire un peu à tout cet enthousiasme ; néanmoins, voyant cette soif ardente, il continua la Chronique, et donna tout de suite le deuxième livre sous le titre de Pantagruel, roi des Di^sodes (altérés).

C'était la même année que l'almanach, en 1533 ; Rabelais avait cinquante ans,

Le deuxième livre se ressent un peu de

cet empi'essement ; excepté le prologue où maître François s'éga3''e lui-même de Tenthousiasme du bon cardinal, ce deuxième livre est long, languissant; la fin même, en plusieurs endroits, semble peu digne de son auteur. Je croirais aussi volontiers à quelques interpolations.

Mais Torigine, la généalogie, la nativité du grand Pantagruel, le deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badehec, les faits du nolle Pantagruel en son jeune âge, quelle veine !

Pantagruel étudie d'abord à Poitiers ; il vient à Maillezais, à Legugé ; il visite le nolle Ardillon; il traverse Sansay, Celles, Colonges. AFontenay-le-Comte, il salue le docte Tiraqueau. Altéré de science, mais calme en son âme et plein de confiance aux destinées d'un monde où Dieu seul préside, le royal promeneur cherche en tous lieux où apaiser sa soif : il voyage d'université rn université, c'est-à-dire de heuverie rn ieuverie. Il arrive à Montpellier, et il

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y séjourne quelque temps ; mais, toujours grand amateur de pérégrinité, il recommence ses promenades : il voit Avignon, Valence, Bourges, Orléans, etc., etc.

Enfin il vient à Paris : il y visite avec respect la belle librairie Saint -Victor, si chère aux pantagruélistes et à laquelle Jean Bouchet légua tous ses livres, à la condition qu'elle serait rendue publique. — Ceci, parmi tant d'autres choses, nous montre ce qu'étaient les pantagruélistes, combien toute leur vie ils eurent à cœur l'éducation du genre humain. Désaltérer fut véritablement leur devise. Qu'on songe à l'amour de Dolet pour Vimp'imerie m • ventée, dit Rabelais, ^mr inspiration divviie; qu'on se rappelle l'ardeur qu'il mettait à dissiper les ténèbres gothiques, en publiant pour la première fois la plupart des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

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C'est à Paris que le géant reçoit une admirable lettre de son père Gargantua ; c'est là aussi qu'il rencontre Panurge, qui lui dit, en quatorze langues, sa faim, son dénùment, ses misères qui sont celles du peuple, et lequel il aima toute sa vie; car un trait distinctif des mythologies pantagruéliques, c'est combien on s'y aime. Les voilà donc voyageant ensemble, Pantagruel et Panurge — toute soif et toute œuvre ; — ils ne se quitteront jamais. Quoi que puisse faire Panurge, le bon Pantagruel l'aimera toujours. Ce n'est pas seulement la fi*aternité, dans Rabelais, qui est enseignée, c'est la paternité. Il fait sentir que le don d'être amis, c'est avoir dans l'àme les uns pour les autres un souffle de la Providence. « Aimer quelqu'un, disait- il, c'est veiller sur lui d'un œil paternel. »

Pantagruel et ses compagnons, augmentés maintenant de Panurge, apprennent à Paris que les terres de Gargantua ont été envahies par les Dipsodes (altérés), ayant à leur tête le roi Anarche. Ils partent pour les repousser, il les battent, les poursuivent jusque sur leurs terres, détrônent ce malheureux Anarche, et Pantagruel, à sa place, est proclamé roi de Dipsodie.

Mais les interminables détails de cette victoire sont inventés trop à la hâte. Rabelais, du reste, s'en aperçoit lui-même ; il dit en terminant : La tête me fait tm peu mal, et sens lien que les registres de mon cerveau sont quelque jpeu Irouillés.

Il comprit qu'il s'était trop pressé, que tout écrit durable devait être préparé longuement. Désormais, il n'aura plus ces

pi'écipitations. Il promet une suite , en finissant ce livre, et il en donne le programme ; mais sa Chronique, lorsqu'il la continuera, prendra un tout autre cours. On peut dire qu'à partir du livre m, une nouvelle histoire commence, plus vaste en toute manière ; les personnages y gardent leurs noms, mais ils se transfigurent.

Rabelais va quitter la France, Pan tagruel et Panurge la quitteront aussi, et ; sur la nef qui les emporte au milieu des orages à la recherche de la vérité, nous ne verrons plus, que comme souvenirs, apparaître le Chinonnais, tous ces villages de son enfance : Cinais, Beaumont, Gravant, Panzoust, l'ile Bouchard, la Vienne, le pont de Vède, oii il allait courir. Il donne pour théâtre à son Gargantua les pays que lui-même avait habités jusque-là.

Grandgousier est seigneur de Narsay, de la Roche-Clermand, de Sevillé, de Vaugaudry, du Couldray, de Montpensier, de Ligré, de Cande, etc. , villages tourangeaux

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qu'il transforme en royaumes; ses États sont traversés par la Vienne. Picrochole est roi de Lerné, etc. Les voyageurs de la nef pantagruélique voguent par tous les pays du monde, bientôt même le monde ne leur suffit plus, malgré les découvertes qui viennent de Tagrandir, il leur faut des îles imaginaires ; mais si loin qu'ils voyagent au pays des chimères, toujours ils reviennent à la chère Touraine, au Chinonnais. Perdus au milieu des contrées les plus lointaines et les plus merveilleuses, c'est de Chinon cju'ils s'entretiennent. Personne n'eut un génie plus vaste que Rabelais, et personne ne fut plus de son fays.

Mais, avant qu'il reprenne son livre, quatorze années s'écouleront, et Rabelais apprendra bien des choses. Une vie nouvelle va commencer pour lui, vie d'action, de voyages et d'aventures.

Malheureusement, nous avons peu de détails sur cette période de sa vie, et encore est-il arrivé que souvent ses propres

lanterneries , comme il disait, se sont mêlées au peu que l'on en sait. Cela s'explique très-bien : de son vivant, on se plaisait à lui faire raconter ses aventures; mais, s'il voyagea beaucoup , s'il observa beaucoup, le joyeux conteur fantasia bien plus encore.

D'ailleurs, ses aventures les plus mémorables, n'étaient-ce pas les aventures de son esprit? En ce sens, il fut certainement le plus terrible voyageur de son siècle. Mais il y avait un peu de difficulté à raconter de semblables expéditions; aussi faisait-il quelquefois, de lui-même, dans ses récits, une véritable chimère qu'il revêtait de ses imaginations naïves et folles. Car, il faut le dire, ce somptueux génie aimait les pompes de l'âme ; sa raison inébranlable, mais humaine, paternelle et compatissante, n'était dédaigneuse d'aucun des amusements, des ornements où se plait notre éternelle enfance. Le tout de notre être n'était pas trop, suivant lui, pour instruire et conso-

1er le monde. Voilà pourquoi, dans ses créations, il porte souvent le luxe jusqu'à Texubérance.

Partout où il s'arrêtait , il se plaisait à repaître ses hôtes de lelles lîllevesées. Or, souvent, arriva-t-il sans doute que, se laissant aller aux chimères, le fond, le vrai de ses histoires était emporté dans une sorte de féerie joyeuse. C'est ainsi que nous sont venues plusieurs anecdotes bizarres que Eabelais put très- bien, dans ses confàbulations, appliquer à ses fantaisies sur luimême, auxquelles, dans son livre, il donnait ensuite les noms de Panurge, frère Jean , Xénomanes , Gymnaste , Épistémon, etc. ; mais nous ne pouvons point, sans lui manquer de respect, attribuer ces anecdotes à sa propre personne, c'est-àdire à la personne du savant illustre, ami des hommes les plus considérables de son siècle, et qui, jusqu'à cinquante ans, ne fut point du tout, pour ses contemporains comme pour nous, l'auteur du Qargantua^

mais un écrivain de livres sérieux, un trèsdocte et très-éloquent professeur.

Tous les grands esprits, au xvi^ siècle, par un sentiment de curiosité sainte ou profane, se sentaient attirés vers l'Italie ; la splendeur des arts, les souvenirs de Tancienne Rome, l'éclat et peut-être la ruine imminente delà Rome papale, en faisaient le centre du mouvement universel.

Mais ce voyage était terrible : de ceux qui Taccomplissaient, disait-on, les uns revenaient fous, les autres hérétiques — tels,sans doute, que leBiscayen Loyola et l'Allemand Luther. — Mais la France, en maître François, y sut conserver son bon sens et sa joie. On imagine s'il désirait de connaître Papimanie ! Par bonheur, le cardinal Du Bellay est nommé, cette année-là, ambassadeur à Rome. Il passe par Lyon, propose

à Rabelais de remmener avec lui en qualité de médecin ; Rabelais accepte, plein de joie, plein de reconnaissance. C'était, dit-il au cardinal, la chose que depuis longtemps il désirait le plus. Quelques-uns cependant lui représentaient les dangers qu il j avait pour lui à ce voyage ; il oubliait donc ce qu'il avait dit des moines dans ses deux premiers livres! Non; mais il comptait sur sa joyeuse humeur, et, d'ailleurs, il savait bien que la protection du cardinal, représentant le roi, serait toute-puissante. Aussi ne put-il être ébranlé dans sa résolution de le suivre, voire allât- il à tous les diables.

Le malicieux docteur avait, en partant, plusieurs projets, disait-il : d'abord celui de faire un livre sur les plantes, sur les animaux, sur les drogues particulières à l'Italie. Cela rentrait, ajoute-t-il, dans la médecine qu'il appelait son art (quod erat artis mece). Il se proposait aussi de faire, pour monseigneur le cardinal qui le dési-

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rait fort, une topographie de la ville éternelle et une histoire des antiquités romaines. De plus, il manifestait l'intention de connaître plusieurs personnages illustres des contrées que ce voyage lui ferait parcourir, avec lesquels il voulait, disait-il, s'entretenir familièrement de certains problèmes qui, depuis longtemps, le tenaient en grande perplexité. On voit cela dans une épître en latin adressée au cardinal.

Mais ce qu'il n'avouait à personne, et ce qui le poussait le plus vers Rome, c'était le désir d'étudier par lui-même les animaux curieux de Yîle /Sonnante ; il appelait ainsi les Etats de l'Eglise.

Le voilà donc en route, le voilà chez les bons papimanes... Use mita observer toute chose avec une curiosité juvénile, interrogeant la nature, les hommes, les monuments, les cérémonies, les usages. Il n'eut point de repos qu'il ne se fût fait un tableau complet et de la ville , et de ses édifices , et de ses habitants. Il écrivait, il dessinait

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sans cesse. Si l'on eût vu les notes recueillies par ce singulier voyageur, — farraginem annotatiomim , — que de choses étranges ! des signes inconnus ! du grec ! de l'hébreu ! de l'arabe ! peut-être de l'astrologie et de la magie ! puis des conversations reproduites, des fragments de lectures, des dessins; fantasmagorie, sorte de rêve où tout était à demi déguisé, à demi et tout à fait î Dans le Pantagruel, oii plusieurs de ces notes ont été transportées, on sait et l'on ne sait ce que c'est ; la réalité vacille, comme au sortir d'un cauchemar terrible.

Les maisons chantent ; je dis maisons, et ce sont cages grandes, riches, somptueuses et faites par merveilleuse architecture.

Quant aux oiseaux, uniques habitants de ces cages, à les voir de prime-face, eussiez dit qit ils fussent hommes, mais ils ne Vétoie7it mie.

On eût vu, dans ces notes, plusieurs de

ces oiseaux dessinés tels qu'on les trouve encore dans les Songes drolatiques de Pantagruel , et, sans doute, on eût été saisi d'épouvante à ce renversement des lois de la nature.

«Hélas ! pauvres papimanes, disait maître François, d'où vous peuvent venir tous ces oiseaux? — Ils nous viennent de l'autre monde : partie d'une contrée grande à merveilles, laquelle on nomme jour sans imin; partie du pays des oiseux (paresseux). Tous les ans, par volées, ces oiseaux ici nous viennent, laissant père et mère, tous amis et parents. La manière est telle : quand en quelque noble maison de cette contrée dernière y a trop d'enfants, soient mâles, soient femelles, de sorte que, qui à tous part feroit de l'héritage — comme raison le veut, nature l'ordonne et Dieu le commande , — la maison seroit dissipée ; c'est l'occasion pourquoi les parents s'en déchargent en cette île Bossard. Je l'appelle Bossard; car, ordinairement, ils sont bossus,

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borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléfîciés, poids inutile de la terre. »

Mais ce qu'il ne se lassait point d'admirer en Papimanie, c'étaient ces beaux évesgauts et cardingauts, et surtouiV miîqiie, le grand Papegaut. Ce qui faisait, pour les contemporains, le piquant du mot Papegaut, c'est que le perroquet alors s'appelait d'un mot quasi pareil: on disait un papegai. Le papegai était devenu un oiseau à la mode depuis la découverte de l'Amérique. Les anciens ne connaissaient que le perroquet vert à collier rouge; celui qui reçut spécialement le nom de papegai était le gros perroquet parleur du Brésil, à couleurs si variées, mais oii le rouge et le jaune dominent. Il parle mieux et plus facilement que les autres. C'était l'oiseau le plus ad- " miré alors : ceux qui pouvaient se le procurer à grand prix lui faisaient bâtir de magnifiques cages. Le Papegaut aussi, suivant Rabelais, est logé dans une cage somptueuse.

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