OUI
e) I, 3, 9, 10, 14, 23 ; m, 13, 27, 32, 47 ; IV, 8, 17 ; V, Prcl. 25, 30, 39.
et de Proclus, Rabelais mentionne particulièrement des traités de magie Q). La méthode et les doctrines d'Aristote répondaient bien mieux à cette curiosité de l'observation qui l'entraîna vers les sciences naturelles. La médecine le rattacha définitivement au péripatétisme. On peut relever dans son livre plus d'un trait conforme à la théorie du vitalisme, que Montpellier tira du philosophe grec, et qui fut, jusqu'à ces derniers temps, l'orthodoxie de cette école médicale (f). A Montpellier, Rabelais rencontra la science des docteurs arabes. Cette ville, qui fut de bonne heure en rapport avec les Sarrasins et les Juifs d'Espagne, vit traduire les œuvres médicales d'Averroës (f). Les médecins averroïstes, si nombreux au xvi* siècle
(*) Daremberg, Hist. des Sciences tnédic, ch. xxxii. Contemplez la forme d'un home attentif à quelque eftude : vous voyrez en luy toutes les artères du cerveau bandées comme la chorde d'une arbalefte, pour luy fournir dextrement efpritz sufiifans à emplir les ventricules du fens commun, de l'imagination et apprehenfion, de la ratiocinatiôn et refolution... et agilement courir de l'un à l'aultre par les conduidz manifeftes en anatomie fus la fin du retz admirable on quel fe terminent les artères, lefquelles de la feneftre armoire du cœur prenoient leur origine, et les efprits vitaulx affinoient en longs ambages pour eftre faifts animaux. III, 3 1 .
(3) Renan, Averroës, p. 173.
dans les villes de Tltalie septentrionale, attirèrent sans doute l'attention du secrétaire de Du Bellay au cours de ses voyages dans la Péninsule ('). On n'a pas oublié qu'il publia en 1532 les Lettres niéâicales de Manardi de Ferrarc, péripatéticien trèsdécidé (f) et très-indépendant, dont la critique sait mettre en lumière les sources grecques et les parties défectueuses de la «science arabe , et ne s'exerce pas moins sur Hippocrate que sur Avicenne. Rabelais ne repoussa pas la tradition des commentateurs du Stagirite, et, plus équitable que les médecins hellénistes, qui ne croyaient plus qu'en Hippocrate et Galien (') , il professa sur la médecine des Grecs, sans dédaigner celle des Musulmans et des Juifs. Il emprunte aux Arabes leurs opinions, leurs termes anatomiques Çf) et leurs drogues (5); il invoque les maximes d'Avicenne et
(') Sous Alphonse II, la cour d'Estc suivait encore les leçons d'Antoine Montecatino sur Averroës et Aristote. Au milieu du xvi* siècle, à Venise, nous trouvons Nicolas Massa.
(^) V., lib. III, cap. IV, de Tédition de Lyon, 1557, 1^ Passage sur Leonicus, medicina feciUi honarum arlium omnium cuîtor emineniiffimus, — V. Tiraboschi, t. VII, 11, 645.
(3) Daremberg, Op. cit,, t. I, 325.
(4) Al-Katim, pour le péritoine, III, 20 ; IV, 3 1 .
lUB. S
d'Averroës ('), les calculs astrologiques d'Albumasar, les interprétations des casuistes hébreux Rabi Kimy et Rabi Aben Ezrà Q. Voici enfin un dernier écho de la métaphysique singulière qui, sortie des écoles de Tislam , avait agité le moyen âge chrétien : « Je croy (dit Pantagruel) que toutes âmes intelledives font exemptes des cizeaulx de Atropos. Toutes font immortelles, anges, démons et humaines (3). » Rabelais fut donc, en philosophie, un esprit libéral et tempéré. S'il embrassa, par prédilection de savant, le péripatétisme, il se façonna néanmoins, autant que les plus lettrés parmi ses contemporains , à la culture platonicienne, et s'il attaqua les chimères de la scolastique, il ne jugea pas que tout fût à dédaigner dans l'œuvre intellectuelle du passé.
Le discernement critique en matière de philosophie et de science n'est pas, chez Rabelais, le seul témoignage de la virilité de la pensée. Il fut sur toutes choses l'un des plus libres esprits de la Re-
(0 I, 10; m, 46; V, Proî.; t. VI, p. 8, 11 ; IV, Épît. à Mgr. de CMlillon.
e)T. VI, p. 11; II, 17.
naissance. Comme il avait rompu avec la sagesse sénile des derniers scolastiques, il se détacha des illusions et des croyances enfantines que légua le moyen âge à quelques-uns des meilleurs représentants des temps nouveaux. D'étonnantes superstitions troublent, au xvi*' siècle, les humanistes, les théologiens, les platoniciens, les artistes et les politiques. Machiavel croit, comme Cellini, à Tinfluence des astres sur les destinées humaines ('). « Il y a, dit Guichardin, des êtres aériens qui s'entretiennent avec les hommes, je le sais par expérience (f). » Les philosophes du groupe de Marsile Ficin admettaient .la présence invisible d'esprits qui se manifestent par les présages et les songes ('). Ni les railleries de Pétrarque et de Sacchetti , ni la critique sensée des deux Villani, ni le livre de Pic de la Mirandole Contre les astrologues (^), ne guérirent les Médicis eux-mêmes de leur crédulité.
Q) Discorsi, I, 56.
(^) Ricordi politici, ccxi.
(3) FiciNi Theol. Platon, de Immort, anim. Duodevig. îib. Parisiis, 1559. — Machiavel, loc. cit. et Star, fier., IV et VIII. — PoGGii Facetta, fol. 174. — Politien, Conjur. Paciian. Comment, ap. RoscoÉ, Léon X. — Piero Valeriako, De InfeUcit. l itérât. — Ranke, Rœm. Papste, I, 247.
(4) Epist. senil., III, i. — NoveL, 151. — Giov. Villani, III, i;X, 39; XI, 2; XII, 4.
Marsile Ficin n'avait-il pas prédit au jeune Giovanni qu'il s'assoirait sur la chaire de Saint- Pierre (*) ? Pomponace, qui niait l'immortalité de l'dme, écrivit un traité de magie. Le^ sciences occultes, l'alchimie, la chiromancie, la divination, passaient de Trevisano à Paracelse , de Jérôme Cardan à Délia Porta. On évoquait les morts, on conversait avec les démons Q. Mélanchthon rapportait dans ses lettres de prodigieuses histoires; Marcello Palingenio rencontrait dans la campagne de Rome^ près du mont Soracte, trois personnages surnaturels (divi) , descendus de la lune ; un quatrième survint, qui leur donna des nouvelles de Clément VII ('). Luther se débattait contre Satan dont la voix ressemble, dit-il, au grognement du porc : il lui lançait son écritoire à la tête. Il mêle, dans ses Propos de table, à des légendes de couvents sur le diable , les vieilles croyances allemandes sur les génies familiers, les lutins et les Kobolds (+). Érasme raconte sérieusement
(') Paolo Jovio, Vita Léon. X, III.
Q) Corn. Agrippa, De occulta philos., cap. 39. — V. les Mémoires de Cellini,
(3) ZoDiACUS, Vita, X, 770.
(4) A la Wartbourg, les démons pénètrent dans son alcôve et brisent des noisettes aux solives du plafond. Tischreden, 1446, de redit, de Francfort, 1854.
comment le diable brûla une petite ville d'Allemagne, le Jeudi saint de Tannée 1533 (').
Rabelais a soufflé sur tous ces fantômes. Il se déroba aux séductions du merveilleux, et ne souffrit point des terreurs de la superstition. Il pensa, comme son maître Giovanni Manardi , que le médecin devait observer le battement du pouls plutôt que la figure des astres Q. Le savant ferrarais avait rappelé l'éclatante condamnation de l'astrologie par Pic de la Mirandole et Savonarole Q). « De aftronomie faiche en tous les canons, écrit Gargantua à son fils ; laifle moi l'dftrologie divinatrice et l'art de LuUius, comme abus et vanitez (f). » La Pantagrnéline prognoslication est une piquante parodie des prédictions que font les « Aftrophiles, Hypernépheliftes, Anemophylaces, Uranopetes et Ombrophores ». «Quelque chofe que vous difent ces folz aftrologues de Lovain, de Nurnberg, de Tubinge et de Lyon, ne croyez pas
(')Feugère, Érasme, p. 361. D'ailleurs il ne faut pas oublier Timportance du dogme du démon dans la théologie des docteurs de la grâce et de la tentation. — V. S. Augustin, Cité de Dieu, xv, 23, sur les Faunes, Sylvains et Incubes,
(2) Epistol. medicin., II, i.
(3) Ibid, et XV, 5 ; De Falsitate judiciaria astrohgia.
que cefte année y aie aultre gouverneur de Tuniverfel monde que Dieu le créateur ('). » Rabelais écrivait de Rome, en 1535, à Tévêque de Maillezais : « Je vous envoie un livre de prognoflics duquel toute cette ville eft embefongnée, intitulé : De Everjîone Europa. De ma part je ny ajoufte foy aucune ; mais on ne veit oncques Rome tant adonnée à ces vanitez et divinations comme elle cft de prefent (f), » C'est en vain que Her Trippa énumère pompeusement en présence de Panurge et d'Épistémon les mille sortilèges des sciences occultes, « comment par art de aftrologie, geomantie, chiromantie, metopomantie, et aultres de pareille farine, il praedid toutes chofes futures » ; Tami de Pantagruel maudit le devin dont la prophétie lui est aussi déplaisante que celle de la Sibylle. « A trente diables foit le marrane, forcier au diable, enchanteur de TAntichrifl: (3) ! » Si Rabelais se rit de l'impudence des faux prophètes, il prend aussi en pitié la crédulité des simples qu'épouvante l'apparition des esprits de l'autre monde. Pour lui, les possédés en qui s'agite et vocifère le démon ne sont que « abufeurs de fimple peuple ». Il cite
C) T. VI, p. 7 et 8.
C) Ihid., p. 68.
Texemple d'une femme de Ferrare 'qui, en 1513, portait dans ses flancs « la voix de refprit immonde » ; si on l'interrogeait sur les choses futures, « toujours mentoit, jamais n'en difoit la vérité... marmonnant quelques motz non intelligibles et de barbare termination » ('). La religion du Diable semblait grandir alors à mesure que baissait la foi religieuse. Panurge, chrétien trèsmédiocre, demeure fidèle aux enseignements du « révérend Père en diable Picatris, redeur de la Faculté diabologicque » de Tolède; il raisonne sur la nature subtile et aérienne des êtres infernaux Q), Mais Rabelais, moins crédule, signale, à la bibliothèque de Saint-Victor, le traité de Merlinus Coccaius sur la Patrie des diables, à côté du Boutavent des alchymiftes , et le manuel pour l'évocation des diables et diablejjes, près de V Apparition de fainâe Geltrude à une nonnain de Poijfy Q).
Il sut faire néanmoins sa part au scepticisme, et, tout en rejetant les superstitions de la Renaissance, il fut, pour les choses de la via morale, supérieur à un grand nombre de ses contemporains. Assurément les esprits délicats seront toujours choqués
de la crudité de ses peintures, charme de la canaille, dit La Bruyère. Il faut, pour retrouver un pareil cynisme, remonter au delà des conteurs du moyen âge, jusqu'aux poètes latins de la décadence. Les écrivains et les artistes les plus licencieux de l'Italie, l'Arétin ou Jules Romain , eussent méprisé ce moine qui étalait insolemment, avec une ricliesse inouïe d'expressions, les plus immondes vulgarités de la nature humaine. On peut cependant, et sans paradoxe, rendre, même sur ce point, justice à Rabelais. Certes, sa vie ne fut pas d'un anachorète; mais ni dans sa vie , ni dans son livre, on ne rencontre une seule trace des singularités morales qui égayaient Boccace au xiv^ siècle, et que l'Arioste et Henri Estienne reprochèrent sévèrement au xvi^ ('). La Renaissance avait agrandi le domaine des passions comme celui des idées. Tel sentiment étrange que Ton croyait enseveli dans le Banquet d'Athénée et la Satire de Pétrone, reparait sans embarras dans les Lettres familières de Machiavel et les mémoires de Cellini. Celui-ci prend sa flûte pour réjouir son apprenti Paulino, dont la beauté l'enchante. « Je ne m'étonne plus, dit-il, des folies que les Grecs ont contées sur les dieux du ciel... »
(*) Décam. giorn,, V> lo. — Satir., VII, 22. — Apol. pour Hérod., chap. xm.
Ni Sixte IV, ni Alexandre VI , ni la Florence de Savonarole ne s'en étaient étonnés plus que lui Q). La culture antique pénétra profondément ces âmes d'artistes et de lettrés que ne maitrisait plus la règle austère du vieux christianisme, que possédait tout entières la passion de la beauté, et qui, dans les spectacles d'une histoire tragique, se formaient chaque jour aux émotions violentes. Le paganisme exaltait les esprits, et altérait les mœurs, tandis qu'une ambition terrible troublait les consciences ; les bacchanales des Borgia, que rapporte Burckardt, sont bien à leur place au siècle de conspirations et de guets-apens politiques que raconte Machiavel. Sans doute l'Italie, enivrée par les grâces de la nature, s'abandonna plus éperdument que le reste de l'Europe civilisée à cette frénésie de la volupté. Mais partout ailleurs on remarque, dans l'épanouissement de la Renaissance, une recherche plus raffinée du plaisir, une ardeur maladive de l'imaginationinconnues aux écrivains des âges précédents 0. Il y a loin des récits de Chaucer aux sonnets énig-
(0 V. le semion fameux sur le chap. iv d*Amos, pour le carême de 1496.
(*) V., dans VErotopagnion, sive Priapeia veterum et receittiorum, Lutet. Parisior., 1798, la collection des poésies erotiques en latin des beaux esprits de la Renaissance.
matiques de Shakespeare, de la licence, naïve en sa grossièreté, de nos fabliaux, à la sensualité de YHeptaméron. II. y a plus de corruption dans l'art exquis et la malice voilée des Contes de La Fontaine, que dans Timpudeur énorme de Rabelais. Celui-ci ne présente de l'amour ni le mysticisme subtil, ni la tendresse douloureuse, ni le libertinage païen. Après tout, pour lui, moraliste et médecin , satiriqueet joyeux vivant, qu'est-ce quel'amour, sinon un appétit des sens dont la bonne nature, dans sa libérale indifférence, a gratifié l'homme au même titre que tous les êtres animés ? Que Ton reproche à Rabelais d'avoir méconnu cette réserve délicate qui est pour la vie un principe de dignité, et une condition de noblesse pour les œuvres de l'art ; du moins, s'il n'a exprimé qu'une forme inférieure de la passion, l'instinct impétueuxdela chair, il échappa aux séductions des voluptés que gâte trop d'esprit. Et si l'on cherche, parmi les ouvrages d'un art différent, des traits d'analogie propres à éclairer la question qui nous occupe, ce n'est pas du Bacchtcs de Léonard de Vinci, des Fénus du Titien et de VAntiope du Corrège que l'on rapprochera le Pantagruel; l'ineffable attrait de la morhide:(^a, mot profond, surtout au sens moral, et que seule put inventer l'ItaUe, n'appartient ni à Panurge,
ni à Frère Jean des Entommeures; on pensera plutôt aux scènes bruyantes des maîtres flamands, où s'étale hardiment, mais en toute sincérité, la convoitise sensuelle, où le plaisir enflamme toutes les figures, mais où jamais une pensée trouble ne glisse sur les fronts ; et le livre de Rabelais semblera mis à son rang entre un banquet de Jordaëns et une kermesse de Téniers.