C) II
«m, 13; IV, 58.
chaque genre, et ne s'arrête qu'après avoir réuni en un groupe complet toutes les formes semblables. On n'ajouterait guère d'exemple notable à sa liste des oracles, des antres et fontaines prophétiques de l'ancien monde ; il dénombre et dépeint toutes les sortes de bacchantes qui bondissent autour du char de Bacchus, les jeunes satyres de l'avantgarde de Silène, les « Satyres, Hemipans, Argipans, Sylvains, Faunes » , de l'arrière-garde de Pan ('). Il recherche les plus célèbres cas de mort subite. «Fabius, prêteur romain, lequel mourut fuffoqué d'un poil de chievre, mangeant une efculée de laid... Zeufis le paindre, lequel fubitement mourut à force de rire, confidcrant le minoys et pourtrait d'une vieille par luy reprefentée en paincture... (*)» Mais, à propos d'une mort fameuse, il rappelle les cas analogues, et range dans une même catégorie Hérode, roi de Judée, « L. Sylla, Pherecydes Syrien, praecepteur de Pythagoras, le poëte gregeoys Alcman et aultres (') » .
Cependant, il ne suflGit pas encore de puiser à toutes les sources, de considérer et d'énumérer tous les faits : une dernière condition est néces-
e) IV, 17.
saire à Tesprit de critique, rappréciation juste des faits eux-mêmes, le sentiment vrai des réalités de l'histoire. Sans doute, on ne saurait demander aux lettrés du xvi* siècle cette notion précise de Tantiquité dont nous avons aujourd'hui l'ambition, et qu'achèvent chaque jour sous nos yeux des sciences encore récentes, mais dont la méthode est définitivement instituée. Il faut étudier désormais en dehors des historiens anciens une partie des fondements de l'histoire qu'ils ont édifiée, et ni les poètes, ni les philosophes ne nous donnent plus le dernier mot des symboles sacrés de la Grèce et de Rome. La Renaissance, privée des instruments que Champollion, Eugène Bumouf, Ottfried Mûl- 1er et leurs disciples ont mis aux mains des modernes, dut borner son oeuvre critique à la restitution des textes, à l'interprétation des philosophies, à l'intelligence des mœurs et des institutions politiques de l'antiquité. Elle accomplit des travaux philosophiques de premier ordre, mais l'érudition militante de ses humanistes, si souvent mêlés aux agitations de leur temps, s'égara parfois assez loin de la vérité historique. Le Florentin Machiavel, dans ses Discours sur la première Décade de Tite- Live, ne voulut voir chez les Romains qu'une république démocratique, pareille à celle de Florence,
au lieu d'y reconnaître un État aristocratique semblable à celui de Venise. Le calviniste Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote^ fit seulement le procès aux mœurs de ses contemporains. «J'ai voulu, dit-il, eftre Tadvocat d'Hérodote (').» Et tout aussitôt, oubliant la cause et le nom même du vieil historien, il commençait de requérir en un véhément et long pamphlet contre les gens d'Église. Rabelais s*est moins préoccupé d'histoire et de politique que de morale et de science, et c'est dans ses vues sur lesdoctrineset les cro3rances religieuses des anciens qu'il faut mesurer la valeur du sens critique. Si Pic de la Mirandole crut trouver dans la Kabbale à la fois Platon et saint Paul , il n'est pas surprenant que Rabelais, par une interprétation conforme à l'exégèse hardie de la Renaissance, reconnaisse, dans les Dieux tutélaires des platoniciens, les Anges gardiens de la religion chrétienne (*), et que le grand Pan, dont la mort fut annoncée, sous Tibère, au pilote Thamos par un cri miraculeux, lui semble une figure de Jésus-Christ (f). Il est très-rare
(0 Édit. de La Haye, 1735 ; 1. 1, p. XLVi.
(0 T. VI, p. 24.
(3) « De celluy grand Servateur des fidèles, qui feut en Judée îgnominieufement occis par Tenvie et iniquité des pontifes, dodeurs, prebftres et moines de la loi mofaïcque...
cependant que Tïmagination altère ainsi en Rabelais la rectitude du jugement. Lui-même il signale les illusions et les témérités des critiques anciens et de leurs modernes imitateurs. «Croyez-vous en votre foy qu'oncques Homère, efcrivant Y Iliade et Odyssée, penfaft es allégories lefquelles de lùy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Euftatie, Phornute, et ce que d'iceulxPolitian a defrobé? Si le croiez, vous n'approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles aufli peu avoir efté fongées d'Homère que d'Ovide en fes Metamorphofes les facremens de l'Evangile ('). » Il aperçoit le trait essentiel des doctrines, et retrouve la physionomie originale des chefs d'écoles. Il nous montre « Heraclitus le pleurart (f) », « grand Scotifte et ténébreux philofophe Q) » . Au fabuleux pays de Satin, « en un coing là prés vifmes Ariftoteles tenant une lanterne,... efpiant, confiderant, le tout rédigeant par efcrit (f). » Il sait indiquer.
Car à bon droid peultil eftre en languaige gregoys didPan, veu qu'il eft le noftre Tout. Tout ce que fommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce que efperons, eft luy, en luy, de luy, par luy. » IV, 28.
(0 I, Proî.
e)IV, I.
WV, 31.
par la gradation même des expressions , les aspects divers d'une théorie particulière chez plusieurs philosophes. « La terre defiftoit leur prefter nourriflement par vapeurs et exhalations, defquelles difoit Heraclitus, prouvoient les ftoïciens, Ciceron maintenoit, eftres les eftoilles alimentées ('). » Il a peu de goût pour les systèmes « obfcurs comme les nombres de Pythagoras (*) » ; il exprime par de fréquentes images le caractère subtil de la science grecque, même au sein des écoles les plus opposées. Socrate, « lequel premier avoit des cieux en terre tiré la philofophie , et d'oifive et curieufe l'avoit rendue utile et. profitable, employoit la moitié de fon eftude à mefurer le faux des pulces, comme attefte Ariftophanes le Quinteffential Q) » . Pantagruel, la veille de son duel dialectique avec Thaumaste, « de toute la nuid ne faifoit que ravafTer après... le livre de Plotin De InenarrabUibus, le livre de Procle De Magia, de Anaxagoras, mpi 2>j|txe«a)v;... tant que Panurge luy dift : Seigneur, laifTez toutes ces penfées, et vous allez coucher (f) » . Epistémon achète, sur le port de l'île fantastique
C) ni, 3.
0) V, Prol
de Médamothiy un tableau « on quel eftoient au vif paindes les Idées de Platon et les Atomes de Epicurus Q) » .
Un point considérable à étudier en toute recherche sur le génie critique d'un humaniste du XVI® siècle, est le suivant : A quelle cause s'est-il dévoué dans le débat philosophique que provoqua la restauration des lettres grecques et du platonisirie, et où la scolastique reçut ime mortelle blessure? A-t-il accepté sans réserve les idées généreuses, l'enthousiasme et les préjugés de ses contemporains? Et, si parfois la Renaissance a erré, s'est-il trompé toujours en même temps qu'elle?
Cette lutte mémorable qui fut, à côté de la crise religieuse, l'événement capital de l'époque, n'a pas été, en effet, exempte d'idées fausses et de malentendus. Les humanistes, tels qu'Érasme et Ramus, qui voyaient de près la stérilité de la vieille philosophie, réduite depuis Okam au jeu stérile du syllogisme, semblent tout d'abord injustes à l'égard de la première période où s'agitèrent avec grandeur
les plus hauts problèmes. Antérieurement à Tâgc de déclin où, comme dit Ramus, de « cefte boutique fortirent heiccitates, quidditates, fuppofitalitates, et infinis autres monftrueux vocables, ne fervans que de terreur » ; avant même que l'École ne se fut enfoncée en ces ténèbres de Duns Scot signalées par Rabelais (*), le moyen âge n'avait-il pas retrouvé le problème métaphysique par excellence, et disputé durant deux siècles sur la réalité substantielle du monde idéal ? Mais si l'on observe avec quelque attention les éléments premiers et la faute originelle de la scolastique, on est moins frappé de la sévérité des humanistes, et l'on aperçoit plus clairement à la fois les côtés justes de leur critique et les préjugés de leur doctrine.
Il est vrai que les scolastiques, en posant la question du Réalisme, s'étaient rattachés, sans le savoir, à la partie essentielle de la philosophie de Platon, et avaient un instant ranimé la tradition de la sagesse grecque, de Parménide à Proclus. Malheureuse-, ment pour l'École, elle ignora toujours la véritable méthode platonicienne, la Dialectique (*), et, comme l'Église adoptait alors Aristote et cherchait
(*) Elle conserva ce mot, sans Tentendre, pour désigne;ia troisième division du Trivium,
en ce maître, mal connu et mal interprété, des modèles de raisonnement et des aperçus de métaphysique, on appliqua sans prudence les procédés rigoureux de la méthode de démonstration à une recherche transcendante que cette méthode même avait jadis détruite entre les murs du Lycée. C'était se condamner à n'élever qu'un édifice ruineux. Il n'est point de proposition générale, c'est-à-dire abstraite, qui puisse exprimer les réalités vivantes que seule atteint, à travers les choses sensibles, l'intuition de l'esprit, et aucun syllogisme n'enfermera jamais l'absolu dans sa majeure, pour donner Dieu dans sa conclusion. Dès qu'une science est soumise à une fausse méthode, l'objet qu'elle poursuit ne pouvant être obtenu, la méthode, de plus en plus raflinée, envahit bientôt la science tout entière, et le génie du savant s'épuise à multiplier des procédés inféconds, à compliquer des instruments inertes. Des la fin du xiv* siècle, la philosophie n'était plus que l'art de raisonner et de déraisonner, et l'esprit humain, fatigué et gâté, s'appliquait avec une sorte de stupeur maladive à débrouiller les prodigieux arguments des Cornificiens. Cependant l'alliance compromettante conclue par la théologie avec la philosophie peu religieuse d'Aristote devenait plus étroite à mesure
qu'augmentait la détresse de la scolastique. Il fallait bien recevoir des mains du Stagirite la vérité, qui semblait fuir éternellement. Ce n'était pas assez du syllogisme, de la théorie du premier Moteur, des profondes conceptions sur la matière et la forme : on prit encore en lui toutes sortes de notions et d'hypothèses sur la nature et le ciel; une cosmologie fausse, une physique caduque passèrent en symboles de foi scientifique et durèrent jusqu'au procès de Galilée, jusqu'à Descartes et Pascal. On n'oublia qu'une chose, de comprendre et de s'assimiler l'Aristote observateur, le maître de l'analyse, l'inventeur de tant de notions justes sur l'âme humaine, le gouvernement des sociétés politiques, la vie des animaux et des plantes (*). Tandis que, selon l'expression de Pierre de Celle, la forêt d'Aristote finissait par étouffer V autel du Seigneur (f) y les scolastiques cherchaient confusément à saisir dans l'ombre les réalités de l'ordre terrestre, et n'embrassaient que des fantômes.
Mais Aristote devait être à la fois l'apôtre philo-
(0 Les ouvrages de métaphysique et de physique furent même interdits plusieurs fois. (V. la Légende d* Aristote au moyen âge. [Annuaire de V Association pour V encouragement des études grecques en France, 1874.])
(*) J. V. Le Clerc, Hist, litt, de la France au xiv« siècle, I, p. 371.
sophique et la terreur du moyen âge. Du fond des grandes écoles arabes d'Asie, d'Afrique et d'Espagne, il revenait aux universités de l'Europe chrétienne, traduit, interprété, altéré par Avicenne, Averroës et leurs disciples musulmans ou juifs. Une doctrine inquiétante, sortie d'une exégèse excessive de la psychologie et de la théologie du Lycée, la théorie de l'Intellect unique et universel, se glissait dans les écoles, s'alliait mystérieusement aux hérésies d'Amaury deChartres, de David de Dinant, et des rêveurs de V Évangile éternel; par elle l'indépendance substantielle des âmes particulières, et par conséquent l'une des parties fondamentales de la foi était compromise ('). Les docteurs scolastiques mesurèrent clairement le danger : Guillaume d'Auvergne, Albert le Grand, saint Thomas, Gilles de Rome, Raymond Lulle, afin de sauver l'orthodoxie d'Aristote, réfutèrent l'auteur du Grand Commentaire, dont les idées, propagées encore par les écoles médicales qu'encouragea Frédéric II, déconcertaient évidemment les contemporains de Dante : au temps même où l'opinion attribuait à Averroës le livre : Des Trois Imposteurs, le poëte florentin n'osait lui refuser une place ho-
0) V. Renan, Averroës.
norable parmi les hommes de grande valeur qui n'ont pas échappé à la damnation.
Ippocrate, Avicenna e Galieno, Averroe che'l gran Comento feo (*).
Le moyen âge donna dès lors un singulier spectacle : Aristote, dont on violentait la méthode et la doctrine, glorifié, et Averroës, le maître audacieux du péripatétisme arabe, décrié et maudit. Les peintres mystiques du xiv* siècle placèrent le Commentateur, au Campo-Santo de Pise, dans une fosse infernale, à côté de Mahomet et de l'Antéchrist ; à Santa-Maria Novella, au nombre des hérétiques vaincus par saint Thomas, près d'Arius et de Sabellius ; dans les tableaux de Traini et de Gozzoli (^), Averroës séparait terrassé par l'Ange de l'École, tandis qu'Aristote se tient debout, illuminé par un rayon céleste.
Les Arabes avaient été médecins non moins que philosophes. Padoue, Venise, Bologne, Ferrare, l'Italie lombarde, d'esprit positif et enclin au naturalisme, adoptèrent des doctrines qui semblaient favoriser le progrès des sciences de la nature. Mais l'attention des docteurs, ainsi ramenée à l'étude de
Q) Infer., iv.
(2) A Sainte-Catherine de Pise et au Louvre.
rhomme, se porta d'autant plus curieusement sur Tétude de l'âme. Vers 1500, le problème de l'immortalité domine de très-haut dans l'enseignement des universités italiennes. La science penche décidément, au sein des écoles péripatéticiennes, du côté du matérialisme. Les disciples d'Àverroës sont même dépassés en ce sens par les commentateurs directs d'Aristote, qui cherchent dans le texte grec du Stagirite, enfin restitué, et les gloses d'Alexandre d'Aphrodîsias, des preuves pour leurs négations. Durant tout le xv* siècle, la Renaissance put choisir entre Platon et Aristote. Théodore Gaza, Georges de Trébizonde, Argyropule, Barbaro, Léonicus Thomaeus, Pomponazzi, avaient renouvelé le Lycée antique ('); GémisthePléthonet^Bessarion, puis Marsile Ficin, Politien, Patrizzi, avaient promené dans les jardins de Florence les nobles entretiens de l'Académie. Il n'est pas douteux que nom-
bre d'esprits généreux n'aient été alors disposés à accueillir d'un égal respect ces deux maîtres de la pensée humaine, et à confier à chacun d'eux la direction d'une partie de l'âme et de la science. Il eût été sage de réaliser la belle conception de Raphaël en son École d'Athènes, et de grouper
Q) TiRABOSCHi, t. VII, p. II, lib. II, cap. i.
libéralement le xvi** siècle autour de Platon et d'Aristote. Mais la Renaissance italienne montait, d'un coup d'aile trop puissant, vers Tidéal : la langue de Platon l'enchantait comme une musique; le charme divin dont s'étourdit Alexandrie de nouveau était évoqué. Le raisonnement sévère d'Aristote, les subtilités ou les formes barbares de ses commentateurs perdaient le péripatétisme. Pour les uns, Aristote avait inspiré les impiétés choquantes de l'averroïsme; pour les autres, il était le père de la scolastique. Le premier de ces préjugés est adopté formellement par Marsile Ficin ('); le second reparait à chaque instant dans Ramus. Les humanistes passèrent donc en grand nombre du côté de Platon : Louis Vives, Pic de la Mirandole, Mélanchthon, Érasme (*). La philosophie de la Renaissance, toute d'imitation au cours de sa première période italienne, dédaigneuse de l'expérience qu' Aristote lui eût enseignée, ne s'arrêta même pas à Platon, et se plongea bientôt dans l'éther pur de Plotin et de Proclus. La Réforme, à son tour^ traita durement Aristote : Luther, Calvin, Zwingle, Pierre Martyr, songèrent à supprimer
(0 Prafatio in PJotinutn.
(») Brucker, Hist, de la philos., t. IV, 308. — V. Tira- BoscHi, loc, ciL, cap. 11. — Erasmi Epist., 1$ octob. 15 19.
renseignement du péripatétisme. Un dernier malheur était encore réservé à cette grande doctrine. Ses médiocres défenseurs en France, au temps de Ramus, la déclarèrent, « au jugement de l'ordre très-sacré des théologiens, intimement unie à la religion Q) » . On ne pouvait l'attaquer « sans déclarer en même temps la guerre aux Souverains Pontifes». Ramus écrivait, en 1543, dans un manifeste contre les scolastiques et les péripatéticiens : « Pour détruire de fond en comble ces repaires de sophistes, c'est une mort intrépide et glorieuse qu'il faut accepter au besoin (^). »
Il y avait, en dehors de ce violent conflit des écoles et des doctrines, une position excellente réservée aux humanistes libres des entraînements de la passion. Il nous semble que Rabelais, guidé par un esprit véritablement critique, sut l'adopter pour lui-même, et que, dans le choix d'un parti philosophique, il a surpassé le plus grand nombre de ses contemporains par l'indépendance et la modération de la pensée.
La scolastique fut peut-être la plus illustre victime de son livre. Mais nulle part il ne confondit avec elle le péripatétisme. Il eut, sur ces deux phi-
(') Waddington, Ramus, p. 127.
(2) /(/., ibid., p. 36.
losophies, un. discernement plus juste que les platoniciens de son siècle. Ce qu'il reproche à la science de l'École , l'obscurité des doctrines , la médiocrité des docteurs , le jargon impénétrable , l'abus ridicule du syllogisme, n'atteint pas Aristote. « Après avoir bien ergoté pro et contra, feut conclue en Baralipton que l'on envoyroit le plus vieux et fuffifant de la Faculté vers Gargantua, pour luy remoiiftrer l'horrible inconvénient de la perte d'icelles cloches ('). » Et Janotus de Bragmardo d'argumenter à toute outrance. « Omnis clocha dochabilis in clocherio ,.tx.c, (^)» La fureur de raisonner hors de propos étant la maladie trop apparente des scolastiques, il suffisait, pour la juger, d'une bonne part de sens commun. La satire était plus difficile dès que le satirique abordait la doctrine elle-même : îl courait le risque de frapper du même coup sur Aristote, et lés parties de sa philosophie qu'entendirent et discutèrent profondément ses . vrais disciples au moyen âge. Rabelais saisit, avec pénétration, le côté faible de l'École, le point même où elle commença de méconnaître et d'altérer le péripatétisme. La seule allusion qu'il ait faite au nom de saint Thomas n'a aucune portée philosophi-
que (.'). Duns Scot, au contraire, fut en son livre le bouc émissaire chargé de tous les péchés d'Israël. Seul, à côté de Raymond LuUe, il représente la métaphysique à la « fort magnificque librairie » de Saint- Victor (f) : Barbouillamenta Scoti, le Gâchis de Scot, « les fentences fcotines et obfcures » (f) du Docteur subtil , qui troubla d'une façon irrémédiable la notion péripatéticienne des scolastiques. Il affirma , contre l'école dominicaine, que les universaux sont les seuls êtres réels; il inventa, pour expliquer les individus, une entité particulière, distincte de la matière et de la forme , Y essence, type éternel du genre et de l'espèce (f). C'était, par un rafiSinement inutile, réduire à une pure abstraction la forme d'Aristote, et, par conséquent, bouleverser de fond en comble la doctrine du Lycée. A dater de ce jour la scolastique, divisée en deux factions, s'était rapidement détruite dfe ses propres mains. Pantagruel en visita les ruines, au royaume d'Entéléchie, ou palais de la Quinte Essence, cette cinquième cause inconnue du Stagirite, en dépit des prétentions de ses disciples infidèles : « Aristo-
(0 in, 2.
0)1, 6; m, 17 ;V,Pro/.
(4) Opéra., t. III, Quast. 7.
ET LA RENAISSANCE. 6l
teles, prime homme et paragon de toute philofophie, feut parrin de Noftre-Dame Royne; il très bien et proprement la nomma Entelechie ('). » C'est ici le séjour de la rêverie, la contrée éthérée de l'abstraction. Quinte Essence y guérit les maladies par chansons : à sa table on ne sert que « cathegories, fécondes intentions, antithefes, metempfichoses , tranfcendentes prolepfies (f) ». Ses officiers s'exercent aux œuvres les plus sublimes : « Autres tiroient laid des boucqs, et dedans un crible le recevoient à grand profit de mefnage... Autres chaffoient aux vents avec des rets, et y prenoient efcrevices decumanes... Autres de néant faifoient chofes grandes, et chofes grandes faifoient à néant retourner (f) » . Ames bienheureuses, si l'insolence des ennemis d'Entéléchie n'inquiétait leur félicité, « Theodorus Gaza, et Argyropile, et Beflarion, et Politian, et Budé, et Lafcaris, et tous les diables de fages fols, le nombre defquels n'eftoit aflez grand s'il n'euft été recentement accru par Scaliger, Bigot, Chambrier, François Fleury », tous les lettrés de la Renaissance coalisés contre la vieille science ('^).
Sous quel drapeau philosophique s'enrôla donc cet adversaire éclairé de la scolastique ? On l'aperçoit tour à tour au camp des platoniciens et parmi les derniers adeptes du péripatétisme; il honore Platon du surnom de divin, de prince des philosophes ('), et place à l'entrée de son œuvre, comme un symbole, la figure ironique de Socrate, et la parabole d'Alcibiade au banquet d'Agathon (f). Il invoque l'autorité du fondateur de l'Académie avec le respect d'un disciple, cite le Cratyle, le Philébe, le GorgiaSy les Lois, le Criton, le Tintée, la Republique (5). Il rappelle les plus hautes doctrines du platonisme, le mythe de la naissance de l'Amour (+), les consolations religieuses du Phédon Q). Il interprète la théorie des idées dans la langue à demi mystique d'un Alexandrin. L'âme, dit-il, par le sommeil « receoit participation infigne de fa prime et divine origine, et en contemplation de cefte infinie et
(^) I, ProL
(3) I, Proî., I, 8, 46; 111,5, 10, 36; IV, 57 ; t. VI, p. 94.
(5) Les bons daemons... voyans les humains prochains de mort, comme de port très ceur et falutaire, port de repous et de tranquilité, hors les troubles et follicitudes terriencs, les faluent, les confolent, parlent avecques eulx, et jà commencent à leurs communicquer art de divination. III, $1.
intellectuelle fphaere, le centre de laquelle eft en chacun lieu de l'univers, la circunférence poind (c'eft Dieu, félon la doctrine de Hermès Trifmegiftus), à laquelle rien ne advient, rien ne pafle, rien ne dechet,tous tems font prasfens (') ». Dans Aristote il ne cherche aucune inspiration transcendante, mais seulement des notions d'histoire naturelle ou de morale, des témoignages sur les animaux et les plantes, les esprits vitaux, la vie du cœur, les songes, le tempérament des femmes ; à peine mentionne-t-il en passant quelqup point de métaphysique, la théorie de l'infini ou celle du mouvement spontané (^). Il est certain cependant que Rabelais appartient plutôt au groupe des péripatéticiens. Le néoplatonisme des Italiens manquait de vues précises sur les choses de la nature ; Marsile Ficin y fit rentrer les subtilités pythagoriciennes , les rêveries alexandrines , la théurgie de Jamblique. «Je ne veulx difputer, dit Thaumaste, en la manière des academicques par déclamation , ny auffi par nombres, comme faifoit Pythagoras, et comme voulut faire Picus Mirandula à Romme ('). » De Plotin