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CHAPITRE IL

La Langue et le Style.

La langue française, au temps de Rabelais, traversait une crise fort délicate. Elle atteignait en quelque sorte la puberté. Depuis un certain nombre d'années, elle croissait et se fortifiait avec une singulière rapidité. La prose encore gauche et déjà fine de Philippe de Comines marque les derniers jours ingrats de son enfance. En Calvin, dont la plume devance le siècle, et en général chez les écrivains calvinistes, elle montre souvent une virilité austère qui étonne : la langue aimable, subtile, un peu maniérée, et d'une naïveté douteuse, de Montaigne et d'Amyot, s'accorde mieux avec la grâce molle et étudiée de l'adolescence. Entre Rabelais et Descartes, la langue met cent ans à

* entrer en sa pleine maturité : Descartes lui-même n'est qu'un commencement; il s'écoulera encore près d'un siècle jusqu'à Voltaire. Il n'y a rien de pareil dans l'histoire des langues modernes, dont la croissance fut à la fois plus précoce et plus prompte que chez nous. La prose italienne était déjà fixée dans la Fita nuova : Boccace y effaça bientôt les dernières traces d'archaïsme; la langue fraîche et nerveuse du Don Quichotte est de la fin du XVI® siècle ; il y a moins de différence entre l'anglais de Shakespeare et celui de Byron, l'alle-

. mand de Luther et celui de Gœthe qu'entre Comines et Rabelais, Rabelais et Calvin.

Cette crise organique fut précédée d'un travail de déformation et de renouvellement qui dura de la fin du xiii® à la fin du xv* siècle. Nos premiers temps littéraires avaient possédé une langue aux formes assez précises, mais tenant encore étroitement au latin, comme les autres idiomes congénères du bassin de la Méditerranée. Joinville en fut l'un des derniers représentants. Dès l'âge de saint Louis, le français déchira peu à peu son enveloppe latine. Les nuances des cas pour le sujet et le régime, la terminaison féminine des adjectifs, les débris de conjugaison dans les verbes, les comparatifs et les superlatifs disparurent comme des

appendices désormais inutiles : on unit le pronom possessif masculin au substantif féminin ; Ve muet se multiplia; l'article remplaça les désinences; les mots empruntés aux écrivains anciens, à la vénerie, au blason, au langage judiciaire, envahirent le vieil idiome qui, altéré, désemparé, dépourvu d'esprit de méthode, donna au xiv* siècle le spectacle d'une véritable anarchie grammaticale ('). « Le firançois qu'ils avoient appris chez eux d'enfance, disaient les Anglais du temps de Froissard, n'eftoit pas de telle nature et condition que cil de France eftoit Q). »

Cependant la confusion n'était qu'apparente : un instinct obscur précipitait le français, avec la rigueur logique d'une loi naturelle, vers la transformation la plus singulière qu'une langue ait jamais subie : synthétique à l'origine, tout à fait impropre au raisonnement, à l'abstraction, il devint l'instrument d'analyse le plus ptécis que possèdent les modernes. Nos grands prosateurs du xvi^et du XVII® siècle ont seulement achevé sur ce point

(0 V. LiTTRÉ, Dictionnaire de la langue française, complément de la Préface, 49.

Q) Froissard, IV, 35. — V. Le Clerc, Hist. litt. au XIV" siècle, II® partie. — Ch. Gidel, Hist. de la littér. franc., p. 452 et suiv.

l'œuvre des temps antérieurs. Le xiv* siècle, qui fut témoin des progrès de la royauté nationale, vit aussi le déclin des dialectes provinciaux, le picard, le champenois, le bourguignon, dont les formes deviennent alors plus indécises et tendent à l'unité. L'emploi des termes abstraits est chaque jour plus fréquent. On traduit d'Aristote et de Tite-Live les mots nécessaires aux idées politiques et à la morale Q). La scolastique, décidément condamnée à l'éternel débat sur les universaux, le roman allégorique, avec ses héros abstraits, sont autant de preuves du progrès constant de l'esprit français dans le sens des conceptions générales. La prose française recevait successivement les organes nécessaires à l'analyse. Toutes les formes du dis- (^ours propres à déterminer clairement les rapports et les différences des choses et des pensées, les transitions, les prépositions, les conjonctions jouaient un rôle toujours mieux défini. Déjà, sous Louis XI, dans les contes et les nouvelles, notre prose est capable d'une critique moins spirituelle, il est vrai, mais plus mordante que celle de Boccace. Sous Charles VIII et Louis XII, Comines, mêlé un instant par ses missions d'ambassadeur à la

(') Oresme, Pierre Berchcur.

subtile politique de l'Italie, raisonne sur la diplomatie en un style délié qui, rapproché des Légations de Machiavel, fait encore une figure assez honorable.

La Renaissance fit courir à la jeune langue un sérieux danger. Au temps même de Rabelais, quelques lettrés du groupe de Ronsard, ravis des belles formes du grec et du latin, tentèrent de refondre tout d'un coup la matière du français et de la jeter violemment dans le moule antique. Le manifeste révolutionnaire de Du Bellay (') dénonçait notre langue comme « si pauvre et si nue qu'elle a besoin des ornements et, s'il faut ainsi parler, des plumes d'autrui. » Il indiquait les moyens de donner à la France un langage illuftre et aulique. Ronsard appliqua les préceptes de son ami par le travestissement de mots anciens, la formation synthétique de vocables composés à la façon des Grecs, et par ce qu il '<xppç:hit\e provignement de nos vieux termes. Une langue archéologique et pédantesque eût été établie de la sorte,

Q) Défenfe et iUuftration de la langue françoife, 1549.

au lieu d'un idiome vivant et populaire. Du Bellay et ses partisans, s'ils méconnaissaient les lois naturelles de la génération et de la croissance du langage, — lois que la science n'a fixées que récemment, — portaient néanmoins jusque dans leurs erreurs, une prévision assez juste de l'avenir du français. Il devait, en effet, devenir pour l'Europe l'idiome noble par excçUence. Il y a, dans l'ordre des idées, une hiérarchie, comme des degrés de beauté dans celui des formes.

Toutes les langues ne sont pas également propres à l'abstraction, et la plus haute en dignité est celle qui rend l'idéal aussi intelligible que possible. De toutes les œuvres de la Grèce, la première est peutêtre sa langue, qui interpréta des conceptions trèssubtiles, accessibles seulement à l'élite des âmes. On n'imagine point Platon , Aristote , Plotin , réduits, pour l'expression de leurs doctrines, à l'instrument sonore, mais incomplet, des Latins. Le français est, chez les modernes, hors de ligne pour la morale, la politique, l'histoire, la critique. Mais cette primauté, que lui valurent les prosateurs du xvii*^ siècle, n'eût point été obtenue si les réformes singulières de la Pléiade avaient réussi.

Longtemps avant le judicieux traité d'Estienne sur la Conformité du langage françois avec le grec,

(1565), Rabelais poussa le cri d'alarme contre les novateurs ('). Il écrivait au prologue du V^ livre : «Je prouveray en barbe de je ne fçay... quels rappetafleurs de vieilles ferrailles latines, revendeurs de vieux mots latins tous moifis et incertains, que noftre langue vulgaire n'eft tant vile, tant inepte, tant indigente et à mefprifer qu'ils l'eftiment.» Vingt ans plus tôt, dans le personnage de l'étudiant limousin (*), il avait signalé l'affectation des pédants qui gâtent la langue, croyant l'ennoblir. Cet « efcholier tout joliet » est le précurseur de Ronsard et de Du Bellay . « Je révère, dit-il, les olimpicoles, je venere latrialement le fupernel aftripotent, je dilige et redame mes proximes. » Ce galant, observe l'un des compagnons de Pantagruel, « ne faid que efcorcher le latin, et cuide ainfi pindarifer; et luy femble bien qu'il eft quelque grand orateur en françoys parce qu'il dédaigne l'usance commun de parler Q). » Lorsque Panurge,

(') Henri Estienne critique surtout les altérations que la cour, le palais, l'imitation espagnole et italienne font subir à la langue. Indirectement il atteint Du Bellay et ses partisans. V. surtout l'excellente préface de cet ouvrage.

(5) Comp. VEpislre du Limosin de Pantagruel, grand excoriateur de la lingue latiale, attribuée vraisemblablement à Rabelais, t. VI.

pareil à un virtuose, a joué en présence du géant de tous les idiomes connus des philologues de la Renaissance, « Dea, mon amy, dift Pantagruel, ne fçavez vous parler françoys ? — Si faidz très-bien, feigneur, refpondit le compaignon. Dieu mercy : c'eft ma langue naturelle et maternelle, car je fuis né et ay efté nourry jeune au jardin de France : c'eft Touraine('). »

Rabelais goûta au jardin de France à Tune des sources premières de la bonne et vieille langue ; il en savoura la naïveté piquante , il en éprouva l'étonnante richesse. Le moyen âge, dans sa gaucherie à produire les idées abstraites, avait porté toute sa curiosité d'esprit sur l'expression concrète des choses visibles, de leurs qualités, de leurs façons d'agir. La multiplicité des mots qui fixent les aspects momentanés et les évolutions fugitives de la réalité , est le luxe des langues encore pauvres en patrimoine philosophique : elles suppléent ainsi

Q) II, 9. Comp. le galimatias parlé au palais de Quinte Essence, V, 20. Sur ce point, la critique de Rabelais précède celle de Cervantes, Don Quijote, I, cap. i.

par l'abondante variété dés termes particuliers à l'unité du terme général qui groupera, dans une forme à la fois plus noble et moins déterminée, les vues nombreuses mais plus étroites de la pensée en sa première jeunesse. Le vieux français possédait donc un vocabulaire immense. « Il en ha à rechange », dit Henri Estienne ('), qui énumère sous le mot avare : avaricieux^ efchars, taquin, tenant, troptenant, chiche, vilain, chiche-vilain, Rabelais fait pleuvoir sur un substantif ou sur une idée les épithètes et les participes; il dénombre, sans en oublier une seule, une masse de choses simultanées (*). Il aligne, comme des litanies, de longues listes de jeux, de métiers, de qualités, de vêtements, d'ustensiles, d'adjectifs grotesques travestis en noms d'hommes, de poissons, de volailles, d'œuvres de cuisine. Le lecteur, étourdi, est tenté de s'écrier : Quand aura-t-il tout vu ? Au besoin, il forgera des mots nouveaux, comme Ronsard. Gargamelle n'a point allaité son fils : c'est une proposition mammalletnent scandaleuse {f). Toutes les ressources analysées et vantées par Estienne, les

(}) De la preceîîence du Langage françois. Paris, 1 579, p. 73 . (*) V. Alb. Réville, Rabelais, etc. (Revue des Deux-Mon~ des, 15 octobre 1872.)

termes de chasse, les verbes formés à l'aide de particules latines ('), les substantifs composites (^), les verbes tirés des substantifs ('), les vocables provinciaux venus d'Orléans, de Picardie, de Champagne, de Lorraine, les vieux mots descendus du haut moyen âge (^), les proverbes enfin, légués par la sagesse des ancêtres trop malhabiles pour frapper la vive sentence morale des Grecs, Rabelais a tout accumulé dans le trésor prodigieux de sa langue. Il entassera, s'il le faut, trois proverbes l'un sur l'autre: irriter les frelons, mouvoir la camafine, efveigler le chat qui dort (f). Il profite heureusement, pour s'enrichir, de cette période d'indécision où l'usage et le goût n'ont pas encore classé les mots, en leur assignant un emploi déterminé; il n'y a pas, pour un écrivain original, d'heure plus propice. « A cefte retraite, iQJour efclairci et purgé des fumées et parfums de la canonnerie (f) ». Telle expression, réservée maintenant au sens moral, lui sert de trait plaisant utile à la

(I) Forvoyer, forligner, forcîore.

(^) Pittcemaille, songeinalice, serremiette.

(3) Omhroyer, paumoyer.

(4) Ex. : guilU et harat pour tromperie.

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