‹ Rabelais, la renaissance et la réformeChapitre 20 sur 38 · III, S · texte numérisé non relu

III, S

(«) T. VI, p. 41.

peinture d'une grimace. « La vieille refta quelque temps en filence, penfive et richinante des dens ('). » Estienne ne pense-t-il pas à Rabelais quand il écrit : « Noftre langage eft tellement ployable à toutes fortes de mignardifes que nous en faifons tout ce que bon nous femble (^). »

C'est qu'il y avait comme une harmonie préétablie entre le génie de l'écrivain, et celui de la langue. Le vieux français, délaissé par les théologiens, les scoiastiques et les juristes , était devenu un idiome populaire au sens le plus rigoureux du mot. Le peuple l'avait façonné à son image, et il avait grandi sous un ciel pâle, dans les plaines monotones de nos provinces du Centre et du Nord, dans l'ombre des échoppes et des tavernes, le long des rues fangeuses de la Cité et des cloaques de la place Maubert. Langue dénuée d'éclat , sans fraîcheur ni suavité, qui fleurit tristement sur un sol pauvre, et que n'empourpre point la lumière divine de l'idéal; langue de bourgeois, d'écoHers, d'artisans, que la chanson de Geste et le roman chevaleresque charment sans doute, mais que le fabliau, la sottie, la nouvelle et h farce réjouissent, qui laissent au trou-

(0 ni, 17.

(*) Op. cit., p. 69.

vère le soin de tirer quelques accords d'un instrument ingrat, mais qui apportent au conteur, au satirique, tous les jours et à pleines mains, des mots nouveaux, excellents pour la raillerie, d'une saveur aigre, vulgaires de forme et d'une résonnance gouailleuse, des mots à face narquoise , d'une âpre malice. L'esprit de nos pères, si original qu'il s'est appelé l'esprit gaulois, créa ainsi une langue sans égale pour la critique des vices médiocres, pour la peinture des ridicules, la représentation facétieuse des appétits. Elle avait été si profondément pénétrée de sel gaulois, qu'elle raillait encore et mordait, même quand elle affectait la bonhomie, et faisait la chattemitte : sans paraître y toucher, à l'aide des mots les plus simples habilement soulignés, elle atteignit parfois au plus haut degré de finesse moqueuse. « En ce lieu là avoit ung maiftre curé qui faifoit raige de bien confeffer fes paroichiennes, et de fait il n'en efchappoit nulles qu'ilz ne paflaffent par là, voire des jeunes; au regard des vieilles, il n'en tenoit compte ('). »

Le livre de Rabelais fut le chef-d'œuvre et l'un des derniers monuments de cette langue et de cet

esprit dont le xvii* siècle entendit encore en La

(*) Cent nouvelles nouvelles. Édit. Leroux de Lincy, 64.

Fontaine comme un écho lointain. Chez lui, Tart d'écrire et de décrke s'est porté avec prédilection du côté de l'expression satiri.que. Il est à son aise dans la comédie, il rit naturellement et à pleines joues. Nulle trace en lui de l'amertume ni de la recherche voulue de l'ironie que l'on remarque dans la Ménippée. Nous savons qliele sens de la beauté pittoresque lui fut presque étranger ; il avouait franchement n'être point né poëte, comme Marguerite de Navarre : « à chacun n'eft odroyé hanter et habiter Corinthe Q) ». Bien qu'il se complût dans l'invention grandiose et qu'il fit mouvoir des géants, son imagination, moins épique que la légende de ses héros, montrait volontiers ceux-ci dans la familiarité de la vie commune : Grandgousier, Gargantua bavardent bonnement à la façon de gentilshommes campagnards ; Gargantua devenu veuf tout à coup, se lamente et se console, sourit et pleure à la fois comme un grand enfant. « Allez à l'enterrement d'elle, et ce pendent je berceray icy mon fils, car je me fens bien fort altéré, et ferois en danger de tomber malade Q. » Pour lui, le radieux Olympe n'est plus qu'un séjour de mine assez bourgeoise, où les dieux et déesses s'éclatent

(0 V, Prolog. •

de rire « comme un microcofme de mouches ».

« Juppiter, contournant la tefte comme un cinge qui avalle pillules, feift une morgue tant efpouyantable, que tout le grand Olympe trembla ('). » Bacchus, le maître de la joie divine, le libérateur des âmes, n'est plus que le bon homme Bacchus qui se promène sur son char, « riant, fe gaudiffant, et beuvant d'autant à un chafcun (*) » .

L'écrivain que son génie ramène incessamment à l'observation railleuse de la nature humaine peut se perdre dans les mille détails ridicules ou plaisants des personnages qu'il dépeint : la qualité maîtresse du style est dans le choix des traits dominants et profonds qu'il suffit de relever pour tracer un portrait. Rien de plus simple qu'un profil de Callot, et quelques lignes hardies, vivement entrecoupées, un nez aigu, une haute taille cambrée, un port insolent et des guenilles pendantes que traverse une longue rapière suffisent pour l'image accomplie d'un gueux. Cet art très-français d'esquisser lestement une physionomie vivante fut le don de Rabelais. Trois épithètes rapprochées en crescendo achèvent une figure grotesque. « Un âultre grand villain claquedens, monté sus haultes

(0 IV, Prolog,

mules de boys ('). » Quelques taches de couleurs éclatantes donneront le portrait plus complet de maître ^ditue, le camérier du pape. « C'eftoit un petit bon homme vieux, chauve, à mufeau bien enluminé et face cramoifie(*). » En quatre lignes nous avons un tableau d'intérieur. « Retoumans à la beuverie, apperceufmes un viel Evefgaux à tefte verde, lequel eftoit acroué , accompagné de trois Onocrotales , oifeaux joyeulx , et ronfloient fous une feuillade Q), » Le peintre a tant d'esprit qu'il fixe l'expression morale d'un visage avec la fine et malicieuse précision des artistes hollandais. « Arrivans au logis poëticque, trouvèrent le bon vieillard en agonie, avecques maintien joyeulx, face ouverte et regard lumineux (f), » Ces qualités exquises font souvent penser à Saint-Simon, et de fait, dans ses lettres datées de Rome, Rabelais jette parfois sur le papier de rapides dessins qui ne seraient pas indignes de l'historien. « Aujourd'huy font icy arrivez les ambaffadeurs de Venife, quatre

(2) V, 2. V. le portrait tout flamand du Chiquanous, IV, 12.

(4) III, 21. « Treflaillant tout de joye, comme un renard qui rencontre poules efguarées, ttfoubriant du bout du ne:(...n IV, Prolog.

bons vieillards tous grifons, lefquels vont par dcr vers l'Empereur à Naples ('). » Le cardinal Du Bellay envoie aux funérailles du marquis de Rance « et pour consoler la marquise sa femme », Tabbé de Saint-Nicaise. « C'eft un petit homme tout efveillé, qu'on appeloit l'archidiacre des Urfins (*).»

Rabelais recueillit donc la vieille langue que déjà méprisaient les lettrés, mais, à force d^art, il en accrut singuUèrement la valeur. Son vocabulaire satirique est du moyen âge; les procédés de son style sont de la Renaissance. L'influence des anciens est visible à chaque ligne de son œuvre, et le travail qu'il appliqua à la prose française fut plus fécond que tous les artifices de la Pléiade. C'est à lui, et en môme temps aux écrivains calvinistes, que le français dut la construction simple et logique de sa phrase. Un groupe considérable de mots abstraits ne suffît pas pour qu'une langue ait véritablement le génie de l'analyse. Il lui faut en outre

(0 T. VI, p. 73.

C) T. VI, p. 86.

cette architecture heureuse de la phrase qui établit entre chaque pensée des limites méthodiques et laisse pénétrer à flots la lumière dans l'intérieur du monument. Il faut qu'une seule pensée dominante soit enfermée dans une phrase distincte, que les propositions incidentes s'attachent à la principale, isolées ou par séries réguUères, mais ne troublent point par des saillies excessives l'unité et les grandes lignes du discours, et n'étouffent point l'idée générale sous la végétation touffue des idées particulières. Que l'on compare à Rabelais la langue de Comines, longue et lente, surchargée d'incidentes ('), coupée de parenthèses maladroites, embarrassée de redites, et l'on jugera du progrès de notre prose en peu d'années. C'est que le bon ordre dans les pensées, chez les écrivains disciplinés par la culture antique , produit la régularité du langage, et l'harmonie des parties du discours est en eux l'effet de la logique de l'esprit. On a remarqué le goût de Rabelais pour le balancement des expressions qu'il redouble en les déplaçant : « Pleurant, il rioit; il pleuroit riant. » « Rien ne mangeoit jeufnant, jeufnoit rien ne mangeant.» Une qualité manifeste encore en lui le développement harmo-

(*) Par ex., le début du chap. xix du liv. VIII : « J*ay dit en quelque endroit de cette matière d'Italie, etc.. »

nieux de l'idée par le rhythme de la langue. L'image qu'il présente se représente en un second ternie, ou reçoit tout aussitôt d'une image analogue une clarté plus grande. « Je rends grâces à Dieu, mon confervateur, de ce qu'il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta jeunefle(*). » « Le temps eftoit encores tenefbreux et Tentant l'infelicité et calamité des Gothz, qui avoieiit mis à deftruûion toute bonne literature ; mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a efté de mon eage rendue es lettres* (*). »

La langue, ainsi assouplie et affinée, maîtresse de toutes ses ressources, peut se plier à l'expression des hautes pensées, et l'écrivain atteint sans effort le style noble de l'éloquence. La période se développe avec ampleur et sécurité, comme une phrase musicale où tous les accords se répondent, et que soutient un rhythme précis. On retrouve en Rabelais la forme si fréquente chez les Romains, la grave énumération oratoire ('). Ou bien encore.

(^) Ibid,

(3) Aussi longtemps que les âmes injignes habitent leur corps, « eft leur demeure pacificque, utile, deledable, honorable ; fus rheure de leur difceflion, communément adviennent par les ifles et continens grans troublemens en Pair,

autour de quelque idée morale, la période se déroule majestueusement, et la cadence du discours accompagne le chant solennel de la phrase latine. « Quand par le plaifir de luy, qui tout regift et modère, mon ame laiffera cefte habitation humaine, je ne me reputeray totallement mourir, ains paffer d'un lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demeure en mon image vifible en ce monde vivant, voyant et converfant entre gens d'honneur et mes amys comme je fouloys. » « Parce que, ielon le faige Salomon, fapience n'entre point en ame malivole, et fcience fans confcience n'efl: que ruine de l'ame, il te convient fervir, a3Hner et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes penfées et tout ton efpoir, et par foy formée de charité eftre à luy adjoind, en forte que jamais n'en foys défamparé par péché. Aye fufpedz les abus du monde. Ne metz ton cueur à vanité, car cefte vie eft tranfitoire ; mais la parolle de Dieu demeure éternellement ('). »

ténèbres, fouldres, grefles ; en terre concuffions, tremblemens, eftonnemens ; en mer fortunal et tempefte, avecques lamentations des peuples, mutations des religions, tranfports des royaulmes, et everfions des republicques. » IV, 26. (') II, 8.

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