CHAPITRE PREMIER
LHistoire et la Légende de Rabelais.
La vie de Rabelais est connue de toutes les personnes lettrées: sa légende est presque populaire. La critique des derniers éditeurs a séparé de son histoire véritable les parties légendaires ('). Il importe à notre dessein de tirer de ces travaux une première esquisse très-rapide où paraîtront déjà plusieurs des traits originaux de l'écrivain dont nous voulons analyser l'œuvre et mesurer le génie.
(*) Nous renvoyons, pour les textes et les pièces justificatives, à l'édition de la collection Jannet. Paris, Alph. Lcnierre, 1873-1874. Ces dernières aux tomes VI et VII.
Il naquit à la fin du xv^ siècle ('), en Touraine, dans la vieille France (f). Il fut élevé par des moines ('), prit à Fontenay-le-Comte l'habit des franciscains, et, dans la décadence du monachisme, au sein d'un ordre peu favorable à la science, il étudia le grec, l'hébreu, l'arabe, le droit romain. Il fut contrarié, humilié, emprisonné même par ses frères, qui tenaient de tout leur cœur pour le précepte de leur fondateur : Et non curent nescientes litteras litterasdiscere. Il les tourmenta avec gaieté. Lepape lui permit de passer aux bénédictins : il fut chanoine, se lassa vite de la règle, et, sous les yeux de l'indulgent évêque de Maillezais, jeta le froc aux orties. L'évêque le recueillit, en qualité de simple prêtre, à sa petite cour lettrée et épicurienne de Legugé. C'était une sorte de Thélème : on y respirait un
(0 1490, date de Guy Patin; vers 1495, selcn Rathery et P. Lacroix ; 1483 est la date traditionnelle.
(2) A Chinon, « ville infigne, ville noble, ville antique, voyre première du monde ». IV, Prol. «J'y ai beu, dit Pantagruel, maints verres de vin frais. » V, 35.
(3) Les bénédictins de Seuille.
air très-libre, et parmi ces beaux esprits, ces humanistes qui fondaient la Réforme française, Rabelais fut heureux quelque temps ('). Vers 1530, il entra prudemment au nombre des familiers des Du Bellay, maison puissante qui possédait un évêque désigné pour le chapeau rouge. Ainsi rassuré du côté de l'Église, il reprit ses études et s'inscrivit à Montpellier sur les registres de la Faculté de médecine. Il fut bientôt bachelier, et professa, sans rien perdre de sa belle humeur, sur Hippocrate et Galien (*). En 1532, il était attaché à THôtel-Dieu de Lyon, publiait les Lettres d'un grand médecin, Giovanni Manardi, de Ferrare, mettait sous presse les ^/?/;{7rUmes, VArs parva, les deux premiers livres du Gargantua et du Pantagruel, et peu après, la Pantagruéline prognostication. Tout ce pantagruélisme déplut aux théologiens de la Sorbonne : les docteurs condamnèrent Rabelais. Il jugea bon de voyager, et Jean Du Bellay se rendant en ambassade auprès du Saint-Père, il alla à Rome, comme médecin, non comme moine. Il vit Clément VII,
(') Il connut alors Marot, Hugues Salel, l'cvêque de Digne Heroet, Despériers, peut-être même Calvin.
(2) V. aux Comptes rendus de l'Académie des inscrïpt.y séance du 24 septembre 1875, la communication de M. Germain sur le Liber procuratoris studiorum de Montpellier.
écouta le latin cicéronien du Vatican, enrichit son herbier, explora tous les recoins de la ville éternelle. Il revint en France avec des goûts d'antiquaire, et imprima en 1534 la Topographie de Rome antique de Bartolomeo Marliani, de Milan, l'un de ces nombreux érudits italiens du xvi® siècle qui préparèrent les découvertes de Lanzi et de Scipion Maffei ('). Il retourna à ses malades de Lyon, et donna en cette ville le spectacle assez nouveau d'une dissection en public. Mais les recteurs de l'Hôtel-Dieu lui enlevèrent sa charge pour s'être absenté « de la ville et dudid hofpital fans congé prendre pour la deuxiefme fois » . Il se consola de l'aventure en reprenant, avec le cardinal Du Bellay, la route de Rome.
C'était sous le pontificat de Paul III. Charles- Quint menaçait la France ; l'Europe était troublée, l'Italie en désarroi; le Sainc-Siége, préoccupé du concile, inquiet à la fois des progrès du protestantisme, des victoires des Turcs et des projets de l'Empereur, retombait dans la détresse de Léon X au lendemain de Marignan, dans l'effarement de Clément VII à la veille du Sac de Rome. Mais tout était au mieux pour un esprit que les lettres
Q) Marliani publia le premier et commenta en 1547 les Fastes consulaires. V. Tiraboschi, VII, 8J5.
et les sciences de la nature avaient formé à Tobscrvation. Rabelais, caressé par les cardinaux, absous par le pape, admis aux confidences d'un ambassadeur, porta sa curiosité vers le grand art du siècle et de l'Italie, la politique. Ses lettres ;\ Monseigneur d'Estissac ne sont plus alors d'un archéologue, mais d'un amateur de diplomatie. Il apprécie les signes du temps, s'efforce de deviner l'avenir, montre combien les fils de la politique sont embrouillés. Il ne prétend pas être un Machiavel, et cependant il ressemble sur un point au Secrétaire d'État : il demande franchement de l'argent à son patron : quelques écus l'accommoderaient fort ; la vie dans Rome est ruineuse; les meubles et les habits y coûtent fort cher, et aussi l'envoi des graines de salades de Naples, de citrouilles et de melons à l'adresse des jardiniers de Legugé.
Paul III lui permettait d'être en même temps médecin et bénédictin. Du Bellay lui offrit un canonicat à Saint-Maur-des-Fossés. Chanoine pour la seconde fois, mais toujours irrégulier, protégé par la cour et les évêques, recherché parles savants, les humanistes et les jurisconsultes, « honneur de la médecine », suivant Etienne Dolet, il goûta jusqu'à la mort de François P"" une vie très-douce. Marot célébrait son ami et leur commune sagesse.
plus laïque peut-être qu'il ne convenait à Rabelais :
.... fous belle ombre, en chambre et galerie Nous pourmenans, livres et railleries, Dames et bains feroient les paffe-temps.
Lieux et kbeurs de nos efprits contents.
Guillaume Du Bellay, gouverneur du Piémont, l'attacha à sa maison. Son nom faisait autorité en médecine comme en littérature des deux côtés des Alpes ('). Notre envoyé à Venise, l'évêque Pélissier, le consultait sur les manuscrits grecs de Galien, et la légitimité d'un enfant né moins de sept' mois après le mariage. L'Italie s'intéressait au problème : les universités interrogeaient Pline et Hippocrate, les Chaldéens et les Arabes; Bologne suspendait son jugement. Le malheur voulut que le passage topique d'Hippocrate semblât altéré et mal entendu; mais Rabelais avait bien d'autres affaires. Pantagruel faisait son chemin dans le monde. En 1 546 paraissait le troisième livre, avec privilège royal, et sous le nom de l'auteur. Tout à coup celui-ci se sentit mal à l'aise en France. Le roi allait mourir : Dolet avait été pendu et brûlé; Marot était mort de misère à Turin ; un mystère
(') Il avait pris, le 22 mai 15^7, à Montpellier, le grade de docteur, et professé sur les Pronostics d'HiPPOCRATE.
tragique cachait la fin de Despériers. Rabelais s'enfuit à Metz, où il vécut jusqu'en juin 1547 aux gages de la ville, en qualité de médecin (Q. Les Du Bellay l'avaient-ils abandonné ? Il écrivait au cardinal : « Si vous n'avez de moi pitié, je ne fâche que doive faire, finon, en dernier defefpoir, m'affervir à quelqu'un de par deçà, avec dommage et perte évidente de mes eftudes. Il n'eft poflible de vivre plus frugalement que je fais. » L'orage se dissipa bientôt; le cardinal l'emmena pour la troisième fois à Rome. Quand il revit la France, sa fortune était raffermie : Diane de Poitiers, les Guises, les Montmorency, les Châtillon, l'avaient adopté ; Henri II couvrait de son privilège le quatrième livre du Pantagruel; enfin , le 18 janvier 1550, on lui donnait la cure de Meudon, sur les terres du cardinal de Lorraine. Il n'y fut, pense-t-on, quQ curé in partibns (f). La Sorbonne et le Parlement lui causèrent un dernier ennui en décrétant contre « certain livre maulvais expofé en vente fous le titre (Je Quatriefme livre de Pantagruel » . Le roi revint du siège de Metz , donna raison à Rabelais, et les Chats fourrés rentrèrent leurs griffes.
(0 V. Mémoires de l'Académie de Met:^^, 1869. (2) V. Rathery, Préface, XLV.
Il mourut au commencement de 1553, probablement à Paris; il laissait en manuscrit pour le moins les principaux mythes du cinquième livre. Il fut enterré dans le cimetière de l'église Saint- Paul. On ne sait rien d'authentique sur les derniers moments du grand écrivain dont le tombeau semble perdu pour toujours.
Lui vivant, sa légende était déjà née. Il dut payer la gloire d'être, en un siècle troublé par les passions religieuses, le grand railleur de France Qy Il traita de cannibales et de mangeurs de serpents les malveillants qui dénonçaient les hérésies du Pantagruel Q. On lui attribua des livres scandaleux, des paroles impies, des plaisanteries effrénées (5). Sa vie vagabonde offrait à la médisance un cadre commode: Montpellier, Lyon, Rome et Paris, le cloitre de Fontenay et le presbytère de Meudon ajoutèrent autant de chapitres au roman. On se souciait peu de la vraisemblance; il fut
(0 Mot de Bacon.
Q) IV, Èpît, an cardinal de Chdlillon.
(5) IV, Prolog.
convenu que, pour un mot irrévérencieux sur la mule du pape, il faillit être brûlé vif par le timide Clément VII, se sauva à cheval sous des torrents de pluie, et, ramené de force au Vatican, sollicita avec des bouffonneries l'excommunication pontificale. Au couvent, n'avait-il pas commis maintes friponneries d'importance, mélangé au vin de ses frères des drogues funestes au vœu de chasteté, essayé même un miracle, en prenant dans sa niche la place, la robe et la mine de saint François? N'était-il point un gourmand de génie et de rare audace, comme le soir où, sous l'habit d'un gueux, il se glissa aux cuisines seigneuriales de Glatigny, et fit main basse sur les plats et les vins réservés aux maitres? Une autre fois, il renvoyait à l'office un poisson déUcat dont il avait touché le plat d'argent en disant : Dura coctionis ; mais il suivait le poisson condamné, l'attaquait et n'en laissait que les arêtes. « C'est le plat que j'ai touché, et qui est fort indigeste. » Au lettré, on prêtait le colloque en sept ou huit langues avec les secrétaires du chancelier Duprat; au médecin, le jour du fameux Quart d'heure, l'aventure du poison italien destiné au roi et à ses enfants, le voyage de Lyon à Paris, en qualité de prisonnier d'État, sous la garde et aux frais des magistrats qui le conduisent en pré-.
sence de François P^ Sa mule elle-même eut sa part de légende. Passant un jour, montée par quatre vauriens, à l'heure du sermon, devant Saint- Benoît, et « Tentant l'eau d'une lieue loin, comme vous auriez fait l'odeur d'un bon jambon » , elle entre tête haute à l'église, pousse droit au bénitier, et, sous les yeux du populaire qui croit au retour d'une âme du purgatoire, y plonge insolemment « fon horrificque mufle » ('). Ces anecdotes sont inoffensives encore. Elles sont l'œuvreanonymede l'imagination populaire. Les bonnes gens admiraient en Rabelais une science rare, un caractère aventureux, le goût décidé du gros rire, un appétit héroïque. Les amis de l'écrivain ont pu aider eux-mêmes à cette partie de la légende. C'est ailleurs qu'il faut chercher la marque des cannibales, et la médisance dangereuse du xvi*" siècle Q.
(') Bér. DE Verville, Art de parvenir,
(^) Les sources principales à consulter, pour la légende de Rabelais, sont : Colletet, Vies des poètes français, mss. du Louvre. Dernier, Jugent, et nouv. ohfervations fur les œuvres grecques, latines, tofcanes etfrançoifes de maijîre François Rabelais, ou le Rah. réformé. Paris, 1687. Ant. Leroy, Elogia Rabelasina, Biblioth. nation, mss. 8704 ; Floretum pbilosopbicum, seu ludus meudionanus in terminos totius philosopbia. Parisiis, 1649. Le Père Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps (xvn* siècle). Les Patiniana. Amsterdam,
L'ennemi vint à lui de trois côtés différents : des couvents, de l'Église réformée, de la Pléiade. Les moines se vengèrent furieusement de l'apostat qui avait ri de leur ignorance et de leurs vices. En 1547, un bénédictin de Fontcvrault, Gabriel de Puits Herbault, lança contre les mauvais livres un pamphlet, le Theotimus , où Rabelais avait une place d'honneur : « Ce monstre pestilentiel , docteur de débauches , plus impie que les athées de Genève, des jours entiers ne fait que boire et boire encore; il s'emplit de nourriture et ne flaire qu'odeurs de cuisine; il se souille de vices sans nom ('). » Évidemment il était hérétique et calviniste « parce qu'il était fâché, dit bonnement un abbé Pérau Q, d'être à la fois cordelier, bénédictin et prêtre, et qu'il eût voulu redevenir laïque.»
Les réformés, sans colère, froidement, attaquaient leur ancien allié contre Rome, la scolastique et le monachisme. Ces austères chrétiens auraient pu faire à Rabelais l'aumône d'un peu d'indulgence pour sa verve gauloise. N'était-il pas un humaniste comme Luther et Calvin, un dévot de la langue grecque comme les Estienne ? Dès 1532, Calvin avait manifesté l'ennui que lui
(») Gracatur.
(*) Œuvres choisies de Rabelais, 1572.
causait le libertinage de son ami('). En 1550, il le mit à Vindex (f) , tandis que Ramus le proclamait athée : Théodore de Bèze l'abandonnait ; Robert Estienne, réfugié à Genève, reprochait à ses propres persécuteurs , les théologiens de Paris , de n'avoir point encore brûlé Tathée Rabelais (5). « Il jette souvent des pierres dans notre jardin », disait Henri Estienne, qui le mit en bon rang au chapitre des Blasphémateurs (f). Henri ayant paru tiède au Consistoire, celui-ci le réprimanda et le nomma « à bon droit le Pantagruel de Genève, et le prince des athéistes » {f). C'est ainsi que Genève vengeait Rome. Rabelais et son héros, pour les âmes simples que troublait la foi violente des réformateurs, semblaient deux figures de l'Antéchrist.
Non moins âpres que les moines et les calvinistes furent ses anciens amis , les poètes de la Pléiade , conduits en guerre par Ronsard , et qu'appuyaient les Sorbonistes. La faveur des Du Bellay et des Guises pour le curé de Meudon
(0 Lettre citée par Le Duchat.
(2) Tractât, de Scandalis.
(3) V. Magnin, sur les Estienne, Journ. des Sav., 1^^ janvier 1841.
(4) Apologie pour Hérodote.
(5) Hlst. lit ter. de Genève, I, 364.
inquiétait leur sommeil. La Pléiade vivait des bienfaits des Guises. Ronsard , leur ancien page, du haut de sa tour, surveillait en bas, dans la cure du village, le vieux railleur qui, visité de tout Paris, criblait d'épigrampies le roi des poètes , l'hôte impécunieux du château. Rabelais d'ailleurs avait, quinze ans plus tôt, prédit et critiqué Ronsard; le noble Limousin qui déambule par Vinclyte cité qu'on vocite Lutèce, n'était-il pas le héraut de la Pléiade } Ces novateurs méprisaient la vieille langue, mais ils s'étaient ralliés à la réaction catholique qui, fortifiée par les guerres religieuses, régnera sur la France au temps de la Ligue. Rabelais leur appartenait donc tout entier. La Sorbonne était avec eux; les distiques d'Antoine de Gouvéa vengeaient, à leur profit, le théologien André de Gouvéa, VEngoule mouftarde ('), qui s'était reconnu au catalogue de Saint- Victor, à l'article : De moufiarda poftprandiumfervienda, lib. quatuordecim (^). A peine l'ennemi était-il mort, que le chœur po.étique l'accabla sans crainte : Baïf, Joachim Du Bellay, Ronsard, lui firent des épitaphes. Mais Ronsard était un grand poëte : seul, il trouva les images colorées et le rhythme sonore qui portèrent
(0 Th. DE Bèze, Hist. des Églises réformées de France, I. O II, 7-
l6 VIE ET LÉGENDE
l'écho de ces haines de lettrés et de sectaires à tous les ennemis de Rabelais, jusqu'au fond des cloîtres, jusqu'aux murs sombres de Saint-Pierre de Genève :
Une vigne prendra naiffance De l'eftomac et de la pance Du bon Rabelais qui boivoit Toujours, cependant qu'il vivoit.
. . . quand l'ardente canicule Ramenoit la faifon qui brûle.
Demi-nu fe trouflbit les bras.
Et fe couchoit tout plat à bas.
Sur la jonchée entre les tafles, Et parmi les efcuelles grades Sans nulle honte fe touillant, Alloit dans le vin barbouillant Comme une grenouille en la fange ; Puis yvre chantoit la louange De fon amy le bon Bacchus.
A ce moment, les trois partis formèrent une triple alliance, et mirent en commun toutes leurs rancunes dans le dernier chapitre de la légende. Ils proclamèrent, en dépit des témoignages contraires, que Rabelais avait mal fini, comme il avait mal vécu. Le prêtre qui reçut sa confession publia qu'il était mort ivre. Sur le point d'expirer, il recueillit, dit-on, ses forces pour un dernier éclat de rire, et
cria : « Tirez le rideau, la farce est jouée. » Le mot est d'un lettré qui se souvient de la mort .' y, d'Auguste , mais est-il bien d'un mourant.^ C'est '^ '■'''' pareillement un lettré qui inventa le fameux testament de Rabelais : « Je n'ai rien vaillant, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. » Cette plaisanterie est en effet déjà dans une lettre d'É- ^ , rasme à Béda, datée de 1527. On peut aussi dou- • ter qu'il ait accueilli ainsi le prêtre qui lui présenta . 6 %. la communion : « Je crois voir mon Dieu tel qu'il C^^s^ était, quand il entra dans Jérusalem, triomphant /^ et porté sur un âne. » Deux traits exempts d'à- \> mertume et d'impiété sont plus probablement authentiques. Quand on lui eut donné l'extrême-onction, il dit « qu'on lui avait graissé ses bottes pour le grand voyage » . La robe dont on le revêtit au moment de l'agonie lui inspira encore un jeu de mot : « Beati qui moriuntiir in Domino f » Mais a-t-il véritablement adressé au page du cardinal de Châtillon cette grave parole : « Je vais quérir un grand Peut-être ! » Elle conviendrait assez à l'homme qui étudia les sciences à la fois incomplètes et profondes de son temps, contempla dans Rome même le déclin de l'Église, assista aux déchirements de la conscience religieuse et aux luttes doctrinales du XVI* siècle. Et s'il ne l'a pas prononcée, c'est aux
mAB.
l8 VIE ET LÉGENDE DE RABELAIS.
calvinistes, aux humanistes et aux rudes chrétiens de Genève qu'il faut [en attribuer l'invention : ils purent bien manifester eux-mêmes l'incrédulité dont ils accusaient Rabelais par cette fière et triste sentence qu'on ne séparera plus ni de son nom, ni de son œuvre.
De la légende on retient ce qu'il plaît, selon que l'on aime ou n'aime pas Rabelais. Écartez-en la calomnie, la figure qu'elle vous présente est celle même de l'histoire, un peu grossie et fort enluminée. Mais les traits les plus visibles y sont une infatigable curiosité d'esprit, une façon libre de penser, de parler et d'écrire sur les choses religieuses, une belle gaieté gauloise, signe d'une sérénité d'âme peu commune. MoUère, en un siècle meilleur, fut moins heureux que le curé de Meudon. Ce dernier point nous est acquis. Quant au reste, au tempérament original de l'esprit, à l'état intime d'une âme singulière, l'histoire et la légende ne nous en donnent que des aperçus trop fugitifs. C'est dans les pages du Gargantua et du Pantagruel que nous trouverons l'image achevée et vivante de Rabelais.