CHAPITRE IL
La Renaissance et Vesprit de Rabelais.
Rabelais a vécu au moment le plus grave de l'histoire moderne, dans cette première moitié du XVI* siècle qui vit l'achèvement de la Renaissance, le commencement de la Réforme et le grand effort de l'Église romaine au concile de Trente. Il fut le témoin d'une révolution de l'esprit humain et d'une crise extraordinaire du christianisme. De son temps la Renaissance qui, jusqu'à la fin du xV' siècle, en Italie, s'était rapprochée de l'antiquité plutôt par l'enthousiasme et la passion de la beauté que par la critique et la science, et avait donné plus de lettrés, d'artistes et de poètes que d'érudits et de véritables philosophes, rencontra enfin, parmi les humanistes de France, d'Allemagne et des Pays-Bas, disciples des Italiens, mais supérieurs à leurs maîtres ^d'excellents interprètes des lettres et de la culture antiques. Après la mort de Léon X,
après les désastres de 1527, la Renaissance était moins à Rome et à Florence, où les écoles d'art languissaient déjà, moins à Venise même, où la peinture était cependant encore loin de son déclin, que près des savants de ce côté-ci des Alpes, Reuchlin, Erasme et Budé, Mélanchthon, de Bèze et Calvin, Ramus, les Estienne et lesFroben. L'Italie avait recherché dans le commerce des anciens l'inspiration et l'éducation de son génie, des formes littéraires pour ses écrivains, un goût délicat, un sentiment noble et vrai de la nature pour ses artistes; elle se nourrit de Platon et se détacha du moyen âge et de la scolastique longtemps avant le reste de la chrétienté : mais, trop éprise de la
; grâce et du bonheur, amollie peut-être par la dou-
; ceur de son ciel, elle n'eut pas la force de rouvrir les sources profondes de la pensée, et de ranimer
i par la science la vie supérieure de l'âme. Elle manqua de rigueur et de décision dans les choses de l'esprit, comme de virilité et de sérieux en morale. Elle avait fondé la Uberté intellectuelle , et se contenta du scepticisme; elle avait renoncé à l'austérité
• mystique, et s'endormit dans la sensuaUté ('). C'est
Q) V. Ranke, Die Rœmischen Papste, I, 76, 77: Mais il faut étendre à hi France et aux Pays-Bas la remarque que le savant historien semble borner à TAIlemagne. Comp.
pourquoi tes partisans de la réformation catholique des mœurs italiennes et de l'Église, tels que Savonarole, furent en général hostiles à la Renaissance (*) . Celle-ci, au contraire, se concilia au delà des monts avec la Réforme, jusqu'au jour où les fureurs iconoclastes de l'Allemagne et la rigidité des calvinistes séparèrent de nouveau ces deux grands courants. Les humanistes pénétrèrent assez avant dans l'intelligence des ouvrages et du génie des anciens pour s'y approprier l'esprit de critique et d'analyse, condition première de toute science, à l'aide duquel les logiciens, les moralistes et les savants tentèrent de relever l'édifice des connaissances et des croyances humaines. Les érudits, poursuivant l'œuvre commencée aux dernières années du xv^ siècle par Pic de la Mirandole et Reuchlin (^), découvraient en môme temps, au delà de l'antiquité profane, la litla lettre de Tunstall, évêque de Durham, à Budé (15 17), sur les services rendus par celui-ci et par Érasme : « Plus ad instaurandas humaniores litteras..., vos duo contuîtstts, quam omnes Perotti, Laurent ii, addo etiam Hermoîat, PoUtiani, caterique omnes qui ante vos fuerunt. » {Correspond, de Budé.)
(») Bartolom. Acquarone, Vita di Girol. Savonar., I, cap. IX ; II, cap. m. — Pasq. Villari, Stor, di Girol, Savonar,, lib. II, cap. VII; lib. III, cap. vi.
(2) 1488, thèses de Pic de la Mirandole, sur la Kabbale. 1494, traité de Reuchlin, De verbo mirifico.
térature hébraïque, et représentaient la Bible et le Talmud à la conscience religieuse de TEurope. Les philosophes enfin retrouvaient les méthodes rigoureuses et les raisonnements précis, réformaient à la fois la théologie, la rhétorique et la physique (*), affirmaient hautement l'indépendance et les droits de la raison. Par l'érudition, l'exégèse et le rationalisme, la Renaissance des Barbares se sépara plus ouvertement de la foi romaine que n'avait fait l'Itahe elle-même par l'incrédulité moqueuse et les mœurs païennes. C'est pourquoi à %u^e*^ï^.' Paris, à Rotterdam, à Bâle, à Genève, les deux ^^2»' ; révolutions intellectuelles du siècle parurent souvent se confondre. Un logicien comme Ramus, un lettré comme Henri Estienne, un pamphlétaire comme Hutten, un poëte comme Marot, appartenaient également à la Réforme et à la Renaissance. Quelques-uns, comme Érasme, par indifférence sceptique ou prudente sagesse, semblèrent hésiter entre les deux confessions; d'autres, comme Ronsard, se rangèrent franchement parmi les fidèles de la vieille Église. Quelle fut, au milieu de ses" contemporains, la place de Rabelais.'^ Comment a-t-il été, par ses travaux, par la portée de son gé-
Q) V. Waddington, Ramus, p. 355, 360, 568. Paris, Meyrueis, 1855.
nie, le représentant de la Renaissance? Dans quelle mesure a-t-il consenti à la Réforme? L'adhésion qu'il lui donna d'abord demeura-t-elle égale jusqu'à la fin de sa vie? Il n'y a pas, sur cet écrivain, de questions plus essentielles à débattre.
A première vue, c'est bien un homme de la Renaissance. Il s'y rattache par ses amitiés, ses voyages, son humeur railleuse, par la diversité de ses connaissances, le tempérament de son esprit. Il est humaniste, médecin, jurisconsulte, grammairien, antiquaire, naturaliste, théologien; nul doute qu'il n'ait étudié toutes les langues que parle Panurge ; plusieurs années avant Vésale, il institue des expériences publiques d'anatomie ; il professe une opinion sur les institutions, les arts et les métiers de son temps; il connaît la procédure, raisonne sur la gymnastique , décrit en termes exacts la manœuvre d'un navire. Cette variété d'aptitudes fut l'un des traits originaux de la Renaissance, surtout en Italie ('). Un Léonard de Vinci, un Bru-
(0 V. Jacob BuRCKHARDT, Cuîtur der Renaiss. in Italien, Leipzig, 1869, p. 109.
nelleschi, un Michel-Ange pratiquaient à la fois plusieurs arts et abordaient la plupart des sciences ; le marchand florentin lisait en son texte Aristote que lui dédiaient les érudits ; l'armateur de Venise parlait les langues du Levant ; CoUenuccio, qui traduit Plaute, forme un musée d'histoire naturelle et fait avancer la cosmographie ; le père de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend le latin et écrit en vers ; Pic de la Mirandole, qui a touché à toutes les connaissances humaines, est encore dépassé par Léo Battista Alberti, l'esprit le plus complet du xv^ siècle , dont la maxime fut :
L'homme peut obtenir de soi-même tout ce qu'il veut (').
Cependant Rabelais n'eût été, dans Florence ou dans Rome, qu'un étranger, un ultramontain. Il a manqué en effet du don éminent des Italiens, le sentiment , le goût toujours présent de la beauté. Ceux-ci furent, en toutes choses, d'incomparables artistes, tellement habitués à orner leur vie, à l'arranger comme une œuvre d'art, à jouir dans leurs cités et leurs monuments, leurs fêtes triomphales, leurs palais et leurs villas, du charme ou de la noblesse des formes, qu'ils deman-
0)V. MuRATORi, XXV, col. 295, sq. — Vasari, IV, 52, sq.
daient sans cesse à leurs spéculations savantes, comme à leurs plaisirs, et jusqu'aux périls mortels de la politique, la volupté de Tidéal. L'éducation de Rabelais ne lui a certainement pas donné le sens poétique. Il naquit dans une petite ville obscure, dont la Cave peinte lui parut une merveille plus rare que les plus belles cathédrales ; il grandit au fond d'un couvent de Touraine ; dans la monotonie et la médiocrité de la vie monacale, il ne put rencontrer cette culture élégante, cet enthousiasme de la pensée si fréquents chez les moines d'Italie. Quand il déposa l'habit dé cordelier et se mit à parcourir une partie de l'Europe, l'originalité de son esprit était fixée, et les études médicales qu'il entreprit alors passionnément arrêtèrent encore en lui les élans de l'imagination. Sa féconde invention, tout entière détournée vers la critique pénétrante de la nature humaine et de la société, édifia, dans ce domaine de la fantaisie moqueuse qui est le monde idéal des satiriques, une étonnante épopée; la réflexion du philosophe le porta plus d'une fois en présence de la beauté morale ; mais la grande poésie des choses visibles ne s'éveilla point dans son cœur Q), Ses paysages
0) V. Teffort qu'il tente un instant dans la description de Tliélème.
sont petits et ternes; il semble indifférent au cadre pittoresque où les peintres et les poètes italiens, fidèles aux conseils des moralistes et aux théories des savants, renfermaient avec amour leurs personnages (*). Ses géants, qui pourraient cheminer, comme les dieux d'Homère, sur le front des montagnes, se meuvent familièrement dans les plaines plates de la Beauce, ou les prairies de la Loire. «Après difner, tous allèrent (pelle-melle) à la Saulfaie, et là, sus l'herbe drue, dancèrent au fon des joyeux flageoUetz et doulces cornemufes, tant baudement que c'efloit paffe- temps célefle les veoir ainfi foy rigouUer (*).» De ses voyages à travers les plus nobles cités de l'Italie, il ne lui reste que les souvenirs vagues d'Épistémon Q). « Lors curicufement contemplions raffiettc et beaulté de Florence, la flruâure du dôme, la fumptuofité des temples et palais magnificques.» Encore est-il peut-être lui-même du sentiment d'un moine de la compagnie qui, « tout fafché » , s'écrie : «Je ne fçay que diantre vous trouvez icy
Q) Pétrarque, Episl.famil.,V\\,^. — Itinerar.syr.^ p. 557. — JEii. Sylvius, Cornmént., passivn. — Leitere pittor. Aretino au Titien, III, 36. — L. B. Alberti, De readificat., VIII, i.
(3) M. Feugère fait sur Érasme une remarque semblable. Érasme. Paris, Hachette, 1874, p. 40.
tant à louer. J'ayaufli bien contemplé comme vous, et ne fuys aveuigle plus que vous. Et puys : Qu'eft-ce? Ce font belles maifons. C'eft tout... En toute cefte ville encores n'ay-je veu une feule rouftiflerie... Ces ftatues antiques font bien faiâes, je le veulx croire : mais par sainâ Ferreol d'Abbeville, les jeunes bachelettes de nos pays font mille fois plus advenentes (*). » Le bon Philippe de Comines, peu lettré, et la tête pleine d'intrigues diplomatiques, avait jadis mieux vu et admiré Venise : «Tant de clochers et de monaftères, et fi grand maifonnement, et tout en l'eaue » ; le cortège éclatant des ambassadeurs le long des palais du Grand-Canal, et les splendeurs orientales de Saint- Marc Q.
Du spectacle singulier que Rome offrait quelques années après l'attentat du connétable de Bourbon, Rabelais n'a guère retenu que le fourmillement des robes de moines aux couleurs variées et l'éternel bourdonnement des cloches. Dans sa lettre à l'évêque de Maillezais ('), il signale la rareté des matelas qu'ont enlevés les lansquenets de Frondsberg, et la pauvreté de Clément VII, « apparente
(^) Mémoires, VII, 15.
(3)T.VI, p. 63.
plus qu'en pape qui feuft depuis trois cens ans en çà» ('). Ne lui demandez pas une plus profonde impression de cette chute tragique dont la chrétienté entière s'était émue, que déplorèrent dans leurs chansons les soldats du marquis de Saluces, et qui inspirait encore, à Rome et en Italie, la poésie populaire :
Aht sconsoîata me, misera Roma !
Il n'a pas été touché, comme Montaigne, du charme de la vie dans Rome, ou, comme Joachim Du Bellay, de l'air original de ce monde ecclésiastique, de sa politesse mêlée d'onction et d'hypocrisie : '
Marcher d'un grave pas, et d'un grave fouci, Et d'un grave fouris à chacun faire fête, Balancer tous fes mots, répondre de la tête.
Avec un mejfer non, ou bien un mejfer fi, Entremêler fouvent un petit e cosi...
Assurément les vestiges de l'antiquité l'ont intéressé; il en énumère les plus illustres, mais d'une façon bien sèche, à propos du chemin que doit suivre l'Empereur à travers la ville, « la porte Saind- Sébaflian, tirant au champ Doly, templtim Pacis et
Q) Il rappelle, dans la Sciomachie, la belle défense de Du Bellay sur le pont Saint-Ange, t. VI, p. 26.
rAmphitéâtre...les arcs triomphaux de Conflantin, de Vefpafian et de Titus, de Numetian et aultres » ('). Aucune réflexion qui se puisse comparer aux pensées philosophiques de Montaigne, aux émotions de Pétrarque assis sur les voûtes des Thermes de Dioclétien (*), à l'enthousiasme de Fazio degli Uberti pour cette Rome à qui il fait dire : che comprender potrai quanto fui bella! (5). Rabelais, antiquaire curieux, est étranger à cette poésie des ruines qu'ont goûtée les esprits délicats de la Renaissance, Boccace, le pape Pie II, le Pogge et Raphaël (-*), et qui, après avoir ennobli l'œuvre de Claude le Lorrain et du Poussin, passa, au xviii** siècle, dans les gravures de Piranesi.
Il aimait trop, dira-t-on, la vie abondante et bruyante, et ne pensait pas, comme le voyageur Ciriaco da Ancona, qu'il fût si doux « de réveiller les morts» (^). Mais, lorsqu'il tente de décrire les fêtes et les banquets donnés à Rome par le cardinal Du Bellay, on est de nouveau frappé de l'embarras
(0 T. VI, p. 72.
(^) Epist. famil.j VI, 2. — Cf., ibiiL, II, 9 et 14.
(î) DitiamonJo, II, 3.
(•♦) Fiammetta, 5. — Pii II Comment., passim. — Ruinamm Urbis descriptio. — La Supplique à Léon X, t. II, du Raphaël de Passavant.
(î) Leandro Alberti, Descri^, di lutta V liai ia, fol. 285.
du peintre, et du médiocre éclat de ses couleurs ('). Son récit, très-complet et surchargé de détails, est moins un tableau qu'une suite d'épisodes au mouvement indécis, dont l'effet est amoindri par les énumérations de personnages; il tourne souvent au procès-verbal, et ne se relève que sur les incidents comiques ou les réflexions plaisantes. « En ces tournoy et feftin je notay... que, de tant de vaiffelle d'argent, en laquelle tant de gens de divers eftatz furent fervis, il n'y eut rien perdu n'efgaré. » Les descriptions plus sobres de Vasari (*) indiquent mieux le magnifique aspect de ces réjouissances chères aux Italiens du xv^ et du xvi^ siècle, qui parfois, dans les relations du temps, revivent encore pour nous avec toute leur beauté Q), «Nous avons veu ce que perfonne en Rome vivant ne veit, perfonne en Rome vivant ne verra (f). » Cependant le souvenir des fêtes d'Alexandre VI et de Léon X n'était pas effacé. Mais Rabelais eût donné tous les tournois du monde pour une plante singulière, ou un manuscrit d'Hippocrate.
(') La Sciomachie, t. VI.
C*) Vite di Granacci, di Pontortno, di Piero di Cosivio, d'Andréa del Sarto.
(3) V. Gregorovius, LucreT^ia Borgia, liv. II, sur les historiens des fêtes offertes à la duchesse de Ferrare.
(4) T. VI, p. 44.
La femme avait été la 'plus chère idole de la Renaissance. Pour elle les Italiens eurent un culte grave, une indulgence infinie. Au xvi' siècle, si nous rencontrons encore parmi eux un rayon de Qiysticisme, c'est dans l'amour. La vieille dévotion platonique des Walter de la Vogelweide et des Henri Frauenlob, l'exaltation de Dante, la douceur de Pétrarque reparaissent dans les sonnets de Michel-Ange à Vittoria Colonna. Le jour où Raphaël fit luire le sourire sur les lèvres des madones du Pérugin, il fut en Italie le maître par excellence. La grâce étrange, le regard perfide de la Joconde conviennent à l'âge et au pays où Lucrèce Borgia était, par l'irrésistible séduction de sa personne et de ses malheurs, reine dans la Péninsule. Nos poètes de la Pléiade entrèrent dans cette dévotion amoureuse des Italiens, en même temps que les mœurs sérieuses de la Réforme rendaient à l'épouse et à la mère, sous le toit domestique des Estienne et des Holbein, sa place d'honneur. Le charmant traité consacré par Érasme au Mariage chrétien exprima cette forme plus sévère de la religion de la femme (*). Sur ce point délicat, Rabelais est décidément schismati.que. Il n'a pour
(») G. Feugère, Érasme, IPpart., chap. m.
la femme ni l'adoration poétique des hommes de la Renaissance , ni le respect des Réformés. La tradition n'a gardé aucun souvenir de sa mère ; on peut supposer qu'elle mourut avant d'avoir façonné le cœur et l'esprit de l'enfant. De trèsbonne heure les moines s'emparèrent de son éducation, et lui inspirèrent le dédain de la créature dangereuse que notre moyen âge français a rudoyée plus encore qu'il ne l'a flattée. Même les Chansons de Geste ne lui épargnèrent pas les paroles déplaisantes. Le héros de la Belle Aye d'Avignon dit :
. Par famé vint en terre H premerains pechiers, Dont encore eft li fiecles pénés et traveilliés ;
et le poëte de la Geste d'Auberi :
Par famé font maint preudome«abatu(*).
Rabelais, sorti du cloître, tout à fait guéri des terreurs monacales de sa jeunesse, ne sut point rejeter un préjugé d'éducation première. Il méprise la femme et s'en raille d'un ton d'impitoyable moquerie; la mésaventure conjugale, mille fois contée par les vieux auteurs , occupe une large part du
(') Hist. litlér. de la France, XXII, 325, 328.— V. Gaston Paris, Pourquoi les femmes sont si maltraitées par la Utlèrat. popul. du moyen âge. (Rev. polit., 24 août 1875.) — Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XX, 363.
Pantagruel; le problème du mariage de Panurge n'amène sur les lèvres des sages que celui-ci consulte qu'une seule réponse , vague et menaçante, où retentit lamentablement le nom sinistre sous lequel Georges Dandin courbera la tète. Un bonhomme de théologien a beau lui vanter en style d'homélie lés félicités d'une union chrétienne et les vertus de la femme parfaite; Panurge s'écrie, « Allant les mouftaches de fa barbe » : « Vous voulez doncques... que j'efpoufe la femme forte defcripte par Salomon ? Elle eft morte , fans poind de faulte(^). » Écoutez maintenant le médecin, c'est-à-dire Rabelais lui-même : « Quand je diz femme, je diz un fexe tantfragil, tant variable, tant muable, tant inconftant et imperfaiâ, que nature me femble... s'eflre efguarée de ce bon fens par lequel elle avoit créé et formé toutes chofes quand elle ha bafty la femme.... Certes, Platon ne fçait en quel ranc il les doibve colloquer, ou des anifnans raifonnables , ou des beftes brutes...» Et RondibiUs démontre que cette bête est tout enflammée de fureur libertine. « Seulement vous diray que petite ne eft la louange des preudes femmes lefquelles ont vefcu pudicquement
(0 in, 30.
et fans blafme , et ont eu la vertus de ranger ceftuy effréné animal à Tobéiflance de raifon ('). » Pantagruel parle à son tour : « Femme avoir eft l'avoir à ufaige tel que nature la créa, qui eft pour Tayde, efbatement et focieté de Thome ; n'avoir femme eft ne foy apoiltronner autour d'elle, pour elle ne contaminer celle unicque et fupreme affection que doibt l'home à Dieu (*). » Sentence digne d'un moine du xii* siècle, et que ne rachètent pas assez ces vers aimables écrits sur la porte de l'abbaye de Thélème :
Cy entrez, vous, dames de hault paraige, En franc couraige entrez y en bon heur, Fleurs de beaulté à celefte vîfaige, A droit corfaige, à maintien prude et faige Q),
Il lut au contraire, par l'érudition et la culture libérale de la pensée, au premier rang dans l'histoire de la Renaissance française. En lui, le savant compléta l'humaniste, et l'étude de la nature affer-
(') ni, 32.
mit le sens critique du lettré. D'une lecture immense et de Tobservation méthodique des choses vivantes sortit, muni de sa philosophie originale, Tun des esprits les plus puissants, les plus libres et les plus modérés du xvi' siècle.
N'oublions pas qu'il fut, dans la restauration des lettres grecques en France, l'un des ouvriers de la première heure. Il se rattache tout d'abord au groupe de Guillaume Budé, à l'école d'Érasme, aux humanistes qui précédèrent la fondation du Collège de France (15 31) ('). Il apparti«it encore, par ses relations d'amitié comme par sa polémique, à l'époque féconde de Théodore de Bèze, de Calvin, de Ramus, de Turnèbe, de Dolet, de Morel, de Robert Estienne, c'est-à-dire à la période qui s'étend de 1330 aux grands travaux de Henri Estienne (f). Il pénètre dans toutes les directions de la science contemporaine; ses recherches embrassent l'enseignement même du Collège de France, le grec, le latin , l'hébreu, la philosophie, la médecine. Il continue les traditions de Pic de la Mirandole, de Reuchlin et d'Érasme, s'intéresse
(0 Lefèvre d'Étaples, Tissard, Valable, Chéradame, ^o-u^t. Toussain, Pierre Danès, Lazare de Baïf, Ami, Guillaufhe Petit.
0) V. Rebitté, GuiîL Budé, p. 49.
aux sciences et aux langues de l'Orient , scrute les livres de la sagesse juive, contredit les théologastrès, et, vingt années avant Ramus, attaque de front la scolastique. « J'entens et veux, écrit Gargantua à son fils, que tu aprenes les langues parfaidement : premièrement la grecque, comme le veut Quintilian; fecondement la latine, et puis Thebraïcque pour les fainâes letres, et la chaldaïcque et arabicque pareillement.... Puis fongneufement revifîte les livres des médicins grecs, arabes et latins, fans contemner les thalmudiftes et cabaliftes Q). »
Le point de départ de tous ces travaux, l'inspiration constante d'une telle activité d'esprit, fut l'étude des auteurs anciens, surtout des Grecs ; ni les persécutions des moines, ni la rareté des livres ne ralentirent' son zèle; la passion fut en lui plus forte que tous les obstacles. Comme Érasme et Budé, il put se proclamer son propre maître. « Je suis prêt, écrivait Érasme à Benserade, à mettre mes habits en gage, plutôt que d'être privé de livres grecs (f)'--» « Je priray monfieur le Seelleur me envoyer le Platon, lequel il m'avoit prefté; je lui renvoiray bien toust », dit Rabelais au post-scrip-
C) Epist., 58.
tum d'une épître bouffonne ('). Jusque vers 1530, les livres manquèrent en France tout autant que les maîtres. L'Italie avait eu des professeurs de grec au temps de Pétrarque et de Boccace ; sous les pontificats de Nicolas V et de Pie II , les manuscrits s'étaient multipliés dans les régions lettrées de la Péninsule (f). Aux dernières années du XV* siècle, le^ presses de Milan, de Florence et de Venise répandirent les éditions d'Homère sur l'Europe entière. En 1498, Aide Manuce terminait Aristote et publiait Aristophane. En 13 12, il donnait Platon (5). Le premier livre grec ne fut imprimé en France qu'en 1507 (f), La série des publications savantes ne commença réellement chez nous qu'en 1529, avec le Sophocle de Simon de Colines Q). Rabelais n'eut pas, comme Budé, la bonne fortune d'entendre les leçons de Jean Lascaris; il ne fut pas, comme Érasme, à Venise,
0) A Af . le Baillif du Baillif des Baillifs, t. VI, p. 89. (*) TiRABOSCHi, VI, part. i. — Muratori, aux papes Nicolas V et Pie IL
(3) V. Ambr. Firmin Didot, Aide Manuce et VhelUnisme à Venise.
(4) Rebitté, Giiill, Budé, p. 35. — Le Liher gnomagyricus de TissARD.
(5) V. Egger , vii« leçon de V Histoire de VhelUnisme en France,
î8 RABELAIS
l'hôte d'Aide Manuce, à Padoue, l'ami de Marco Musuro ('). Quand il vint à Rome pour la première fois, l'éducation de son esprit était terminée. Au fond d'une cdlule de Fontenay-le-Comte, guidé sans doute par la grammaire de Constantin Lascaris (f), et le dictionnaire grec édité en 15 12 sous les auspices de Jérôme Aléandre, fortifié par les conseils de Budé et l'exemple de Pierre Ami, le jeune franciscain se fraya seul l'abord de cette littérature profane que l'Église n'aimait pas, et dont s'enivrait l'Italie depuis un demi-siècle. Mais la France tardait toujours à y goûter. Jusqu'au milieu du xvi* siècle, l'Université maintint obstinément la discipline pédagogique du moyen âge. Selon I>enys Lambin , les langues grecque et hébraïque étaient encore sous François P*" ignorées dans les collèges de Paris. A peine y connaissaiton les noms d'Homère, de Pindarc, de Thucydide, d'Euripide (f). « Je suis venu àl Paris pour m'y occuper de grec, écrivait le 5 août 15 17 Glareanus à Érasme, et mon espérance a été bien déçue. Ici
(0 TiRABOSCHi, VI, lib. III, 10 et 11. — Erasm, EpistoL,
(2) Milan, 1476.
Q) Lettre à Charles IX , trad. par Tabbé Goujet, Mém. sur le Collège royal.
aucun maîtf e n'explique en public ou en particulier les grands auteurs. » « Personne , dit Galland, ne possédait même les premiers éléments de la langue, et ne pouvait lire un livre grec ('). » Gargantua rappelle éloquemment les misères intellectuelles de ses années de jeunesse, le monde assoupi dani l'ignorance gothique^ les livres persécutés, toute bonne littérature détruite. « Mais , par la bonté divine, la lumière et dignité a efté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que de prefent à difficulté ferois je receu en la première claflfe des petitz grimaulx, qui en mon eage virile efloys (non à tord) réputé le plus fçavant dudit fiecle (*). »
Rabelais et les grands humanistes de la Renaissance savaient que revenir à l'antiquité, c'était rajeunir l'esprit humain. Dante et Pétrarque avaient jadis salué les anciens comme maîtres de sagesse et de poésie; Machiavel, tombé du pouvoir, rassasié d'humiliations, leur demandait de graves consolations (5). Déjà les platoniciens de Florence avaient compris que l'hellénisme serait non-seule-
(') Oraison futtêhre de François /•*".
e) II, 8.
(3) Inferno, cant. III. — Epist. fatnili,, passim. — iMt. famili., XXVI.
ment le charme de la vie morale, mais un principe de rénovation pour la science, et qu'il ouvrait au génie des hommes une carrière libre et immense. Cette notion fut très-claire chez Ramus ('). Le xvi%siècle ne semble-t-il pas proclamer, par la bouche de ce philosophe, la conquête même de la venté : «Je tombai, comme conduit par quelque bon ange, en Xénophon, puis en Platon, où je connus la philosophie socratique, et lors, comme épris de joie, je mets en avant que les maîtres es arts de l'Université de Paris étaient lourdement abusés de penser que les arts libéraux fussent bien enseignés (*). » Rabelais manifesta la même joie lorsque, parvenu à la maturité, il put compter les premières victoires de ce bataillon de lettrés dont il avait été le soldat d'avant-garde. « Maintenant
(0 « Ce que je goûtais surtout, ce que j*aimais en Platon, c'était Fesprit dans lequel Socrate réfutait les opinions fausses, se proposant avant tout d'élever ses auditeurs au-dessus des sens, des préjugés et du témoignage des hommes, afin de les rendre à la justesse naturelle de leur esprit, et à la liberté de leur jugement : car il lui paraissait insensé qu'un philosophe se laissât conduire par les jugements du vulgaire qui, pour la plupart, sont faux et trompeurs, an lieu de s'appliquer à connaître uniquement les faits et leurs véritables eauses. a Waddington, Ramus, sa vie et ses opinions, p. 25.
(*) Remontrance au Cons. privé en la Chambre du Ro)\
toutes difciplines font reftituées, les langues inftaurées : grecque, fans laquelle c'eft honte que une perfonne fe die fçavant; hebraïcque, caldaïcque, latine... Tout le monde eft plein de gens favans, de précepteurs tresdodes, de librairies très amples, qu'il m'eft advis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'eftoit telle commodité d'eflude qu'on y veoit maintenant. Et ne fe fauldra plus dorefnavant trouver en place ny en compaignie qui ne fera bien expoly en l'officine de Minerve... Je voy les brigans, les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant, plus dodes que les dodeurs et prefcheurs de mon temps. Que diray-jc ? Les femmes et filles ont afpiré à cefte louange et manne celefte de bonne dodrineQ. »
Il n'y eut pas, dans ce festin de l'esprit, de convive plus vaillant que Rabelais. Il goûta à tous
(*) II, 8. Rapprocher de ce passage la dédicace des Lettres de Manardi à André Tiraqueau, t. VI, p. 94 ; et la préface d'ALDE Manuce à VOrganon d'ARiSTOTE, 1495. Nostris vero tetnporibus muUos licet vider e Catones, hoc est, senes, in senecttite discere.
les écrivains alors connus de l'antiquité, se nourrit de toutes les traditions , toucha à toutes les doctrines. De son commerce avec les anciens, il emporta une érudition étonnante, d'un caractère très-large et en quelque sorte scientifique. Sa curiosité ne fut pas d'un pur lettré, qui, charmé seulement par la beauté du langage ou la générosité des sentiments , se borne aux poètes, aux philosophes, aux historiens, aux orateurs. Il s'intéressa à la fois aux vues supérieures de la sagesse antique et aux singularités d'opinions des philosophes et des polygraphes, aux grands souvenirs de l'histoire, aux héros du vieux monde , et aux faits extraordinaires rapportés par les géographes , les voyageurs et les naturalistes; aux plus renommés poètes, et à ceux dont l'art, encore imparfait, n'a laissé que de rares débris. « Et voluntiers me délecte à lire les moraulx de Plutarche , les beaulx dialogues de Platon, les monumens de Paufanias , et antiquitez de Atheneus ('). » U cite en même temps pour leurs « fciences profundes », « Homère, paragon de tous Philologes, et Ennie, père des poètes latins (*) » . S'il reproduit la comparaison que fait Platon du chant du cygne pits de mourir, et des
0) I, Prol.
visions du sage à sa dernière heure^ il ajoute : « iElianus et Alexander Myndius efcrivent en avoir ailleurs veu plufieurs mourir, mais nul chanter en mourant ('). » Il expose l'opinion des platoniciens sur l'état sublime de l'âme qui, le corps étant endormi, a s'efbat , et reveoit fa patrie, qui eft le ciel Q » ; mais il n'accorde pas moins d'attention à tellepartie singulière des théories médicales d'Hippocrate, à tel problème Inzarre proposé par Alexandre d'Aphrodisias : « Pourquoy le leon, qui de f on feul cry et rugifTement efpovante tous animaulx , feulement crainâ et révère le coq blanc Q) ?» Le moraliste a rappelé l'œuvre de justice accomplie par Hercule <( les humains foullageant des monftres, oppreffions, exadions et tyrannies (f) » ; le médecin note que « Néron louoit les champeignons, et en proverbe grec les appelloit viande des Dieux, pource que en iceulx il avoit empoifonné fon praedeceffeur Ckudius , empereur Romain (f) » .
Nous sonmies donc en présence d'un esprit qui n'a dédaigné aucun des monuments de l'antiquité,