Rabelais légiste
Étude sur une Folie à Rome, avec un avantpropos par A Ibert de Lasaïle, an portrait à l'eau-forte, et un Appendice. (Paris, Bachelin-Deflorenne, 1870.) 1 v. in-i2.
La Fourchette harmonique, histoire de cette Société musicale, littéraire et gastronomique, etc. (Paris, Lemerre, 1872.) 1 v. in- 12.
La F&ire Saint-Laurent, son histoire et ses spectacles, avec plans et estampes. (Paris, Lemerre, 1878.) 1 v. g. in-8.
Jean Monnet, vie et aventures d'un entrepreneur de spectacles, avec 2 estampes.
(Paris, Lemerre, 1884.) 1 v. g. in-8.
Rabelais et son maître. (Paris, Lemerre, j.) PL in-8.
Pierre Corneille, ses dernières années, sa mort, ses descendants. (Paris, Librairie de l'Art, J. Rouam, éd., 1884.) 1 pi. in-12.
Scènes de la vie fantaisiste. (Paris, Charpentier, 1884.) 1 v. in-12.
Rabelais chirurgien, avec quatre figures, iv. in-12. (Paris, Lemerre, i885.)
Braves et Sifflets, aggravés d'une Préface. 1 v. in-12. (Paris, Dupret, 1886.)
La Chronique musicale, Revue de Vart ancien et moderne, 1873-1876. (Paris. A. Le Vasseur.) 11 v. g. in-8, avec gravures et musique.
Le Moniteur du bibliophile, Gazette littéraire et anecdotique (en coll. avec M. Jules Noriac). 1878-1880, 11 v. g. in-8.
Testament de Cuspidius et Contrat
de vente de Culita, traduits
avec des éclaircissements et
des notes et publiés pour
la première fois d'après
l'éditionde Rabelais
Par ARTHUR HEULHARD
Avec deux fac-similé.
PARIS A. DUPRLT, EDITEUR
3, RUE DE MtDICIS, 3
On a dit paradoxalement du mensonge que c'était un hommage rendu à la vérité : on peut dire aussi de l'erreur que c'est un tribut payé à la science. Il n'y a pas d'homme qui n'ait marqué d'une chute ses efforts pour dérober le feu du ciel.
Rabelais lui-même, dont L'érudition est si sûre et si meublée la mémoire, a eu son jour de défaillance. En donnant pour vrais le Testament de L. Cuspidius et le Contrat de vente de P. Culita, il a mis en circulation deux actes faux autour des
quels ses historiens et ses commentateurs ont pour ainsi dire organise le silence, comme si la gloire de Rabelais devait en être tachée I Notre curiosité plus inquiète ne se contente pas de constater purement et simplement les erreurs : elle veut connaître le point de départ, examiner les conséquences, et montrer sur quelles apparences l'opinion de Rabelais s'est égarée. Je ne crois pas que la piété pour Rabelais puisse être diminuée parce qu'on trouve en lui, comme en nous tous, cette impuissance de la vérité absolue qui est l'infirmité congénitale de l'homme.
C'est pourquoi je publie aujourd'hui les documents qui font l'objet de ces réflexions : ayant disparu depuis trois siècles et demi, ils ont l'attrait de la nouveauté tant pour les philologues et les juristes que pour les amis de Rabelais. Ce sera là une seconde édition : l'originale
est introuvable et peut-être faut-il regarder comme unique l'exemplaire de la Bibliothèque nationale.
M. Rathery ne l'a point connu quoiqu'il ait eu pour cela des facilités plus grandes que personne, ayant été longtemps conservateur de ladite Bibliothèque. Lorsqu'il publia son édition de Rabelais, en collaboration avec M. Burgaud des Marets, il dut reproduire une partie de ces documents (la lettre à Bouchard) d'après une copie tronquée, fiute d'avoir pu se procurer l'opuscule original que le dépôt confie à ses soins conservait religieusement.
Ainsi ont fait ses successeurs. C'est donc la première fois depuis i532 que le texte de ces pièces est r^ dans son entier et mis sous les j du public. Il est assez extraordinaire que tant d'éditions de Rabelais se soient succédé depuis eelle-Fi sans qu'aucun éditeur ait pris la i
de collationner ces pièces sur l'original : c'est un nouveau témoignage de cette communauté d'erreur humaine, où des érudits de premier ordre, MM. Anatole de Montaiglon, Paul Chéron, Marty-Laveaux et Pierre Jannet se rencontrent avec Rabelais.
Les termes et rubriques de droit, les citations et allusions juridiques abondent dans Pantagruel et Gargantua. Rabelais y a semé les aperçus ingénieux et hardis où son tempérament de novateur et de réformateur se trahit à chaque pas.
Cependant cette partie de son œuvre a été négligée par la critique spéciale. Gambetta fut tenté par cette étude : on avait annoncé de lui un Rabelais légiste qui n'a point paru.
C'est un travail qui devrait piquer au jeu un historien. Qui l'entreprendrait ne seraitpoint déçu, caria jurisprudence entre au même degré que la médecine dans les éléments de l'œuvre rabelaisienne. Peut-être même, en poursuivant l'unité judiciaire aux dépens de la coutume, Pantagruel va-t-il plus loin dans cette voie que dans l'autre, où il se borne le plus souvent à des principes d'hygiène privée et publique (exception faite pour des théories remarquables sur le fonctionnement du cerveau et la circulation du sang.)
Nul doute que Rabelais n'ait étudié le droit antérieurement à la médecine, c'est-à-dire avant son séjour à Montpellier. La commotion universitaire qui a creusé l'abîme entre ces deux sciences s'est produite relativement tard, et la plupart des hommes qui aspiraient au
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titre de savant se réglaient sur Budé, qui, en les étudiant parallèlement toutes deux, avait créé un précédent à cet égard. Rabelais, alors qu'il portait encore le froc à Fontenay-le-Comte, avait sollicité directement les conseils du maître sur l'impulsion à suivre. Aussi le trouvons-nous de bonne heure entraîné par André Tiraqueau, l'ancêtre de Cujas et le plus grand légiste de son temps, dans une société où dominent et les conversations de droit et les préoccupations des humanités. Attiré dans ce cénacle par la sympathie, Rabelais y est retenu par cette ardente curiosité qui est la marque du siècle. Jean Brissot, père de P. Brissot qui mourut chirurgien de Charles-Quint en Espagne; Artus Caillé, le beau-père de Tiraqueau et premier lieutenant particulier de Fontenay (charge créée en 1 5oo) ; Pierre Coguet, évidemment
parent d'Hilaire Coguet que nomme Rabelais; Jean Brisson, avocat du Roi ; Jacques Fouschier, avocat, puis secrétaire d'Antoine Duprat vers 1504, et qui fit le voyage de Rome en 017 ; un autre avocat, Jean Ranfray, composaient une réunion d'où le jeune cordelier ne pouvait être repoussé. (1). Nous en avons pour preuve l'amitié que Tiraqueau lui témoigna toute la vie, et la protection qu'il ne cessa de lui accorder durant toute sa carrière de magistrat, en dépit des tentatives de la Sorbonne pour les brouiller.
Appelé à Maillezais et choisi pour secrétaire par Geoffroy d'Estissac, le bon évêque, il agrandit encore le cercle de ses relations avec les juristes
(1) Voyez les recherch. , Benjamin
Fillon sur la composition de ce cénacle dans n-Vendée.
poitevins:on connaîtassez celles qu'il eut avec Jehan Bouchet, poète et annaliste, en même temps que procureur au Palais de Poitiers. Parmi leurs amitiés communes, on peut certainement ranger Doyneau, lieutenant général de Poitou, ami intime de Tiraqueau.
J'ai également quelques raisons de croire que. pendant son grand voyage circulaire dans les universités de France, il s'arrê:a de préférence à celle de Bourges, qui l'emportait sur toutes les autres pour l'étude du droit. Ce séjour ne fait point de doute pour moi, quoiqu'il ne résulte d'aucun documentformel : il se trahit à maint endroit du Gargantua et du Pantagruel par des allusions très précises et correspondrait environ au temps où Alciat, venu d'Italie, célébrait en d'admirables leçons la Renaissance du droit romain sur les ruines de la méthode
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accursienne. (i) En tout cas, Rabelais a retenu beaucoup de sa liaison avec J. de Boysson, le professeur fameux dont l'enseignement à Toulouse balançait celui d'Alciat à Bourges : d'autant plus qu'il s'agit ici d'une liaison durable cimentée par la communion des idées et des épreuves.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à peine rixé à Lyon, ilait été attiré vers les monuments de la jurisprudence romaine qui relevaient en môme temps de la philologie. C'est là un trait de l'homme, un signe del'époque. On s'explique même aisément que, dans sa passion pour l'antiquité, il ait pu considérer
(i) Le lundi 19 avril 1529, à 7 heures du matin, Alciat fit l'ouverture de l'Université au vieil Hôtel-DLu de Bourges, aux gages exceptionnels de 1000 livres. Son enseignement qui fit de Bourges la première école de France, durait encore en 1 532.
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comme authentiques le Testament de Cuspidius et le Contrat de vente qui lui fait suite. Ces deux pièces lui furent présentées dans des conditions capablesd'engendrer etd'entretenir l'erreur. Peut-être, étaientelles l'œuvre d'un faussaire: le seizième siècle a eu des Vrain-Lucas très habiles, et en aucun temps onn'a vu tant de faux morceaux d'épigraphie. Tout le monde autour de Rabelais partageait ses illusions, y compris Gryphius, son savant imprimeur, et son ami Aimery Bouchard, l'ancien président de Saintes, récemment promu aux fonctions de maître des requêtes ordinaires de François Ier pour sa suffisance en droit. Il semble cependant qu'un dernier scrupule ait surgi dans l'esprit de Rabelais qui manifeste le regret de n'avoir pu voir « le manuscrit original. »
Bouchard étant venu passer un
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certain temps à Lyon, Rabelais se constitua son guide dans les librairies. Gryphe leur montra le Testament et le Contrat de vente qu'il tenait pour des pièces uniques. On s'enthousiasma, Bouchard parla d'en prendre copie, Rabelais lit mieux et grâce à son influence sur Gryphe, on résolut de les imprimer sous un titre pompeux, avec une épitre dédicatoire à Bouchard où toute cette histoire est contée.
L'épîtreest en latin mêlé de grec : en voici la traduction (i):
« Le présent que je vous fais, mon très illustre ami; est bien mince, si vous avez égard à la grosseur du volume qui ne remplit pas la main; mais je le crois pourtant digne de
(il Je me borne à compléter la traduction qu'en a donnée Dreux du Radier, dans le Journal de Verdun, d'octobre 17 ■ Je reviendrai tout à l'heure sur le mém . D. du Radier.
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votre attention et de celle de tous les savants de mérite. Je veux parler du Testament de ce L. Cuspidius, arrache par un bonheur particulier aux fureurs de la flamme, des eaux et à celle des temps. Lorsque vous quittâtes Lyon, vous le regardiez comme une pièce pour laquelle on eût pu négliger l'affaire la plus importante et s'exposer à se laisser condamner par défaut, même au tribunal du sévère Cassius (i). Je n'ai pas cru devoir vous en donner une copie particulière, comme vous me paraissiez le souhaiter; mais j'ai pris le parti de faire imprimer deux mille exemplaires. Par ce moyen, en vous satisfaisant, je contenterai aussi, sous vos auspices, bien d'hon-
(i) L. Cassius Longinus. Marc-Antoine, l'orateur, nommé questeur en Asie, accusé d'inceste devant Cassius, n'osa invoquer le privilège des absents reipublicce causa et se présent a quand même au jour dit.
nêtes gens qui y apprendront la manière dont en usaient les anciens romains, dans les beaux temps de la République, pour faire leur testament, et le style et la formule de ces actes.
« J'aivu bien des gens qui prétendaient avoir dans leur cabinet le manuscrit original de ce document digne de Dédale, (car nous usons volontiers du mot de Platon) mais je n'ai jamais pu voir personne qui me l'ait montré. A ce sujet, je vous prie de vous souvenir du célèbre imprimeur Gryphius. J'attends de jour à à autre votre beau traité nouveau de Architectitrâ Orbis, qui est nécessairement un ouvrage puisé aux sources les plus pures de la philosophie. Car, jusqu'ici, vous n'avez encore rien publié ni rien écrit qui ne fît voir des connaissances rares, un savoir recherché et tiré de cet antre obscur, où, suivant
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Heraclite, la vérité se plaît à se cacher à nos yeux. Adieu, savant ami, et puissiez-vous jouir en paix des honneurs attachés à la haute place que vous remplissez. »
A Lyon, ce 4 septembre 1 532.
A la suite, venaient les deux pièces annoncées dans la lettre à Bouchard : les voici, traduites avec le plus de fidélité qu'il m'a été possible :