‹ Rabelais, médecin, écrivain, curé, philosopheChapitre 1 sur 11 · A. ESNAULT · texte numérisé non relu

A. ESNAULT

PARIS A. H. BÉCUS, IMPRIMEUR-UBRAIRE

RUE HABILLON, i<

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JklÉDECÏN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE.

ABELAis depuis trois siècles n'a pas cessé d'être un -de nos écrivains les plus admirés ; mais si de nos jours 'on lui élève des statues, il n'en a pas été toujours ainsi. On a cru longtemps ne le pouvoir lire qu'en cachette. Racine s'en délectait , le savait par cœur^ mais n'en parlait jamais . Voltaire lui-même n'avoua son admiration que très tard \ il écrivait à soixante • six '.ans A Mi- «dameduDef&int :

Il J'ai relu quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures et ta tenue du conseil de Picrocholc (je les sais pourtant presque par cœur); mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vraie... Je me repends d'avoir dh autrefois trop de

Le simple des simples, La Fontaine, avait seul, par distraction, laissé entrevoir son admiration pour maître François, Se trouvant un jour avec des théologiens qui Élisaient un grand éloge de saint Augustin, il leur detnandi naïvemenl s'il avait plusd'esprit que Rabelais. Un éclat de rire fut la seule réponse. Le bonhomrae baissa la tête, se tut et retourna d ses bétes.

■Un autre personnaiie du même temps semble avoir pressenti la puissance de Rabelais; c'est lepape Urbain VIU. Un évéque français qui se préparait i réfuter l'hérésie, ayant demandé et obtenu l'autorisation de lire tous les livres COtldamaés en coui de Rome, le pape n'ei-

MÉDECIN, âCRIVAlK, CURÉ, PHn.OSOPHE. f

cepta de cette dispense que deux' auteurs :

Charles Dumoulin et Rabelais ; je ne sachepas qu'il ait jamais été fait de plus grand éloge* de ces deux hommes, le pape les ayant tiinsr déclarés au-dessus de toute polémique.

Rabelais ne fut pas seulement le défenseur invincible de la raison ; sa vraie gloire est d'avoir le premier, en face de nos religions tristes, posé, dans son Pantagruel, Vidée et exemple de toute joyeuse perfection,

H arracha les hommes de son temps aux ténèbreSj aux jeûnes formidables du vieux monde ; d'une voix humaine, charitable, il reprit, en l'agrandissant, l'humble cri des paysans chantant à la fête de Vâne, qui était la leur même t

Assez mangé d'herbe et de foin, Qjuitte les vieilles choses et va.

Au milieu des tristes réalités où languissaient les peuples, Rabelais pose hardiment l'idéal des rois : c'est le puissant, le sage et bon Pantagruel.

Nourrir, consoler, guérir, voilà sa de\-ise.

s RABELAIS»

Dans ses voyages, Pantagruel, qui est ror d'Utopie, vient à Paris : il y trouve le peuple, en la personne de Panurge (Patiourgos, celui qui fiait tout) ; mais il Vy trouve dans un tel état de misère, qu'on le croirait, dil-il, échappé aux chiens. Rien qu'en l'apercevant le bon Pantagruel s'intéresse à lui ; il le prie de lui raconter son histoire.

Tous les rois de l'Europe purent entendre le cri du peuple, par la bouche de Panurge ; il' répond à Pantagruel en quatorze langues t

Maître, l'histoire que vous me demandez est une chose triste et digne de compassion, tt fiaudrait remonter haut, vous dire trop de choses, qui, peut-être, seraient pour vous blessantes à entendre, et pour moi pénibles à rappeler. Je ne sais, d'ailleurs, si vous n'êtes pas de ceux qui trop facilement s'irritent ; et, si je parlais, j'aurais à vous faire des propositions dangereuses, des propositions sans nom.

« Sans m'interroger, il ne faut que me secourir, il ne faut qu'apporter du remède à mes maux. Si vous aviez au dedans les sentiments

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aussi élevés que votre extérieur Tannonce, aurais-je besoin de vous rien dire? Mon dénûment, mes vêtements en lambeaux, la maigreur de mon corps, les troubles de mon âme, ne vous montrent-ils pas ce dont j*aî besoin ? C'est de boire et de manger et d*ôtre consolé, 6 maître ! Ayez pitié de moi ! Celuilà prête au Seigneur qui à pitié du pauvre. Il ne me reste pas mène assez de force pour raconter mes maux, et déjà je suis latigué de ces quelques paroles. A défaut de ma voix, qu'au moins les préceptes de TÉvangile, la foi, la pitié naturelle, vous émeuvent en votre conscience I La nature nous à faits égaux ; mais une destinée ibrtuite et pas.sagère a élevé quelques-uns, rabaissé queliiucs-autres

« Pourquoi ne me donnez-vous pas de pain?

Vous me voyez miscrablement mourir de faim, et vous m'accablez de questions indiscrètes et cruelles.

« Je vous ai déjà bien des fuis conjuré, par ce qu'il y à de plus sacré, de me soulager dans mon indigence ; mais ni mes cris, ni mes lamentations ne servent à rien.

« Laisses-moi donc, hommes impitoyables^ laissez-moi suivre mes destinées. »

On pourrait ajouter beaucoup aux détails recueillis ici ; d'autres le feront sans doute, mais on n'aura jamais tout dit sur ce vaste génie, qui inspira Molière, Racine, LaPontaine^ Voltaire...

Son livre, tout paternel, répond à ce cri éî' soif universelle du xvie siècle : A boire au peuple I Pour apaiser cette soif, il verse son âme et sa science, comme ferait un père parmi ses enfants.

— Beuvez, dit-il, BEUVEz! C'est la parole de Dieu: Si quis sitit, veniat ad me et hïbatl Si quelqu'un à soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive I

AMAis, depuis leur apparition, îl n'y eut un moment plus propice que le I moment actuel pour lire avec fruit, pour comprendre et goûter les Œuvres de François Rabelais.

Je l'écrivais il y a trente ans déjà : « Rabelais entre de nos jours dans sa vraie gloire. Trois siècles de transformations sociales ont servi de commentaire à son livre. » Mais il y a trente ans, peu de gens encore comprenaient cela ; tandis qu'a cette heure, tous les libres esprits sont disposés à donner leur vrai sens aux joyeusetés pantagruéliques. Les yeux se sont ouverts : le majestueux et cordial éclat de rire de Pantagruel nous apparaît comme l'expression même de notre génie national.

Le livre de Rabelais à nos yeux, aujourd'hui, B'cst pas seulement une épopée inouïe, une

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cncydopédie sans exemple ; c'est encore le plus humain, le plus complet, le plus sage de tous les Traités d'éducation. Montaigne après lui ne réussit à faire ni mieux ni aussi bien dans le plan d'études que lui avait demandé pour son fils la comtesse de Gurzon (Diane de Foix). Rousseau, dans V Emile ^ deux siècles plus tard ne fit qu'affaiblir les idées de Rabelais. Rousseau d'ailleurs ne songeait qu'à l'éducation d'un jeune seigneur^ et Rabelais avait eu en vue, ce semble, l'éducation d'un peuple dans ce vaste plan d'éducation royale poursuivie du père au fils en ses deux personnages de Gargantua et de Pantagruel.

Rabelais ne fiit pas seulement un génie éducateur, il voulut être dans son livre ce qu'il avait été dans sa vie, un des grands guérisseurs de son temps.

, « Rabelais, dit Alfired Dumesnil, ne semble avoir eu d'autre inspiration que de guérir, de soulager. Il prend son temps dans ses horreurs, dans ses douleurs, dans sts laideurs. Son livre est mieux qu'une satire j c'est l'apanchenient

#im homme dans une ampleur que personne n'a eue ni avant ni après.

« Nous sommes si habitués à nous diminuer, â nous asservir aux règles de l'école, nous avons si rarement Toccasion de connaître ce qu'il y a d'exubérant, de luxuriant dans la nature humaine, que le livre de Rabelais déconcerte par ses dimensions. Là, il n'y a plus à appliquer les préceptes de la critique ordinaire; point de composition, point de système qui enferme des idées dans des limites : c'est une chronique invraisemblable où le génie de Rabelais déborde à l'aise et met à la voile pour les plus grands voyages qu'un homme ait jamais faits.

« On en déchiffre péniblement quelques pages, les mots vieillis rebutent, dts obscénités qui n'ont plus de sens aujourd'hui répugnent, «t l'on déclare que ce livre est un tissu d'énigmes écrites sans doute pendant l'ivresse. "

« Rien de plus superficiel qu'un tel jugement. Oui, il y a des obscurités, il y a des allusions perdues ou difficiles à comprendre :

maïs tout est relevé par une raison si haute,

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par un si ferme bon sens, par une âme si ample et si magnanime, que je ne sache point de lecture plus saine.

« Rabelais n'était point ivre, mais il s'adresse à des gens ivres, ivres de fureurs, de haànes, de vertiges ; il se servait de leur langue pour les rappeler à la raison

« La grandeur, Toriginalité de Rabelais»

c'est que son inspiration est toute secourable. Sa grossièreté, ses obscénités, ne guérissent point certes, mais le font lire, dévorer ; et les plus malades qui se reconnaissent dans cette fange, qui s'y plongent à plaisir, en sortent, sinon guéris, du moins consolés : car, sous des paroles grossières, ils ont trouvé un cœur d'homme qui les a soulevés au-dessus<d'eu]&mêmes.

« Ample manière de guérir, que personne après lui n'a pu reprendre ni si grossièrement, ni si humainement ! Mais elle n'a point été perdue pour le monde. »

Aujourd'hui encore nul livre sous tous lei^

MÉDECIM, ÊCKIVAIM, OLMÉ^ nQUOSOfOE. I|

formats ne se râmpiime davantage, et Rj^ieiais, en effet, est si puissamment Fiançais, ^ chaud de langage, si brillant, si joyeux^ si sage et si sain, que rien, m dans notre littérature ni dans aucune autre, 12e lui peut être comparé.

U £uit cependant le savcnr lire, ne pas s'arrêter à ce qu'on pourrait prendre à première vue pour des grossièretés. Rabelais ne recule devant aucun mot, il n'é\'ite que les mauvaises pensées ; et même il n'a pas i les é%*iter, elks ne lui viennent point ; son œuvre est une comédie immense où som reproduites avec une verve sans exemple toutes les folies de ce monde, mais on sent que dans sa pensée on ordre immuable et m^'sténeuz préside à ces apparentes folies, et cet ordre, cette sagesse suprême, ce bon esprit ordonnateur et directeur de toutes choses est représenté par le divin PantagrueL Gardons-nous donc de nous arrêter aux détails de cette grandiose épopée; prenons dans son ensemble la menrdlleuse chronique ou du père au fils et au petit-fils nous voyons se dévcJopper.et tooiotm t'aille-

liorer c^tte lignée de géants : GTatidgouner> Oargantuâ, Pantagruel. Nous sommes ici dix reste en pleine nature, en pleine humanité :

chaque personnage y parle sa langue sans convention, sans rhétorique, sans préciosité. Mais ne l'oubliez pas, la sagesse, la bonté, la Paternité, toujours y président avec Gran- ^ousier et Gargantua.

'ïNFLUENCE >q«*eut en tout tempe ce livre se peut aisément suivre de Montaigne à Molière, à La Fon-* laine, à Voltaire, etc.

Notons aussi que la Satyre Ménippée, le plus célèbre pamphlet politique qu'ait et4la France iivant Voltaire, avant Beaumarchais et Camille Desmoulins, prit très ouvertement peur point d'appui le Pùniogruel, Or, «Mktte «nèiidtBâit^uelft SiitjmÀikdfh

VtéDECI\% ÉCklVAlK, t:UltÉ, PHILOSOPHE. 1/

pèe servit en quelque sorte de programme d la foiiti lue du Béarnais, et qu*il s*en inspira cer- Yainement lors de la publication de l'édit de ï^antes.Cet édit de toléiance résume, en effet, la pensée du grand et bon Pantagruel, dont Henri IV, pour son honneur, se fit un instant 4e royal disciple.

Les auteurs de la Mènippèe sont, du reste, les premiers de nos publicistes qui aient eu la 'franchise de se déclarer pantagruélistes. Ils avaient compris partaittiuent ce qu'il y a de Sérieux dans TUncyclopcdie rabelaisienne.

Mais cette franchise, depuis eux, ne s'est aussi ■Complètement renouvelé que de nos jours.

La sottise et la calomnie se sont plu pendant trois siècles à confondre l'auteur du Pfl«- 4agruel avec les héros de sou livre.

Des admirateurs môme de Rabelais ont commis cette erretir ; «parmi eux, quelques iins affirment qu'il s'est peint lui-même dans ^e personnage de Panurge. Q.uoi! ce vaurien vicieux, ce goinfre, pleurard et couard, serait le propre portrait de celui qui poussa l'intré- |>idité jus^^u'à oser écrire le chapitre des Chats*

it RABELAIS

J^ourrés ^u moment même où ses deux amis, ses deux compagnons d'étude, Berquin et Doict, venaient de mourir sur le bûcher! Mais Panurge, en cas pareil, se fût caché à deux •cents pieds sous terre, et pour toute éloquence «eût poussé les mêmes hurlements qu'au quatrième livre du Pantagruel : »Ha t Bous, bous, bous; paish; hu, hu^ hu, ha, ha, ha, ha, ha, :(â-

Jas, T^aîas, otto, to, to, to, to »

Si Rabelais s'est peint dans quelqu'un des personnages de son livre, c'est bien plutôt (en s 'idéalisant), dans celui du bon, du sage et; vaillant Pantagruel. Celui-là, toujours calme, toujours serein, confiant et souriant, n'a d'autres soucis qu'instruire, soulager et consoler 5on peuple.

'ai dit tout à l'heiire que Rabelais [représenta le peuple en la personne Ide Panurge; et maintenant je ne 'vois plus en ce personnage que couardise et polissonneries ; mais Rabelais, nous l'avons vu déjà, explique avec grand soin d'où lui sont venues ces misères : il n'eût toute sa vie que mauvais traitements : jamais un bon maître, jamais un bon guide, jamais un ami.

Si le peuple par ce personnage ne nous est montré qu'en ses terreurs, qu'en ses gamineries gigantesques, il est évident qu'avec les autres personnages au milieu desquels préside si divinement le sage et bon Pantagruel nous avons un tableau complet de l'humanité en toutes ses folies, en toutes ses grandeurs.

Peut-être même y a-t-il plus qu'un homme en Pantagruel?... Vous ne trouverez en effet qu'aux plus sacrées et plus pures légendes dq^ types qui lui soient comparables.

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