‹ Rabelais, médecin, écrivain, curé, philosopheChapitre 2 sur 11 · Û RABELAIS · texte numérisé non relu

Û RABELAIS

Rabelais cependant n'a-t-il pas lui-même donné lieu à cette confusion de sa propre personne avec celle de Panurge? secrétaire, amî et médecin du cardinal du Bellay, il ne lui déplut pas que celui-ci put croire qu'il avait voulu le peindre sous le nom de Pantagruel et peutêtre se peindre lui aussi en se caricatuiant, sous le nom de Panurge. Un détail du quatrième livre Cchap. n) pourrait le faire croire : Pantagruel est vêtu d'une mante écarlate (manteau du cardinal) et Panurge porte la « togebure » grise ce qui est précisément le costume des moines franciscains dont il avait fait partie; mais sous cet habit monacal peuton dire qu'il ait fait battre son propre cœur?

ABELAis, en face de la Réforme, fut chez nous, comme Ta dit Michelet, lie représentant de la Renaissance ; 'l'humanité étouffée durant près de vingt siècles reparaissait en lui radieuse. Subitement se réveillaient à sa voix tous les échos du monde antique ; la Grèce et Rome (mais la Grèce surtout) y renaissaient avec leurs héros et leurs sages ; il n'en est pas un qui n'ait sa place ou sa trace dans sou livre, mais nul d'entre eux peut-être n'eut sur le génie de Rabelais plus dlnâuence que n'en eurent Platon et Aristophane.

Les deux héros de son épopée, sqs deux sages, Gargantua et Pantagruel, en toute grande circonstance, parlent précisément comme l'eussent fait Platon ou Socrate ; peutêtre en Gargantua pourrait-on signaler Tinfluence de saint Paul et de Luther, par exemple lorsqu'il écrit à son fils que Picrochole est

mis hors de la Grâce ; mais chez Pantagruel, bien supérieur à Gargantua, c'est la philosophie qui l'emporte.

J'ai parlé de l'influence d'Aristophane ; il est de toute évidence, en eflet, que la comédie grecque servit à Rabelais de point de départ et de modèle quant à la libre fantaisie^ quant à la forme, pour l'immense comédie qu'il nous a laissée. La plus grande verve de langage qu'il y ait jamais eue, ne la cherchez pas ailleurs qu'en ces deux hommes : les }^uées, les Grenouilles, les Oiseaux d'Aristophane et le Pantagruely sont de la même famille. Dans l'un et dans l'autre ce n'est pas la langue seulement, c'est le rhythme qui fait l'originalité, le charme, la grandeur des scènes qui nous sont présentées. La science infinie que met la nature dans les moindres choses, Aristophane la met à les exprimer, et pourtant tout son savoir n'est que simplicité et instinct. Mais un sentiment y domine et emporte tout : la gaieté.

Eh bien ! de tous les écrivains de l'antiquité, Aristophane est peut-être le seul qui ait eu

AdOECIN, ÉCRIVAm, CURÉ PHILOSOPHE. 2$

son pair dans les littératures modernes. Mais TAristophane moderne fut trop égal et même trop supérieur au premier pour ne songer qu*à le traduire : il le fit revivre dans une autre langue, sous une autre forme ; il se contenta d'être soi dans toute sa plénitude et dans toute sa force ; Timmense comédie humaine qu'avait exposée le comique grec fut reprise par lui dans sa grotesque et sublime épopée. La même ampleur de langage^ la même richesse, la même puissance d'invention, se retrouvent dans Tun et dans l'autre.

Aristophane a écrit en vers et Rabelais à choisi la prose, mais prose rhythmiquc dont les effets dépassent très souvent ceux de la co» médie grecque. «Jamais, dit avec raison Sainte-Beuve, la langue française ne s'était trouvée à pareille fête. » Q.ue d'exemples on en pourrait citer! Prenons au hasard le combat de frère Jean, défendant le clos de l'abbaye de Sévillé, envahi par les soldats de Picrochole ; nous serons là en plein Aristophane :

Les URgs mouroient sans parler, les auhres parloient san^ mourir. Les ungs mouroîeat en parlant, les aultres parloient en mourant.

Les aultres crioient à hantte voix : Confession ! confession ! Confiteor ! Miserere ! In manus !

Ainsi, par sa prouesse, furent desconfiz tous ceulx de l'année qui estoient entrez dedans le Clous, jusques au nombre de treze mille six cens vingt et deux, sans le& femmes et petitz entaus cela s'entend toujours.

Jamais Maugis, hermîte, ne se porta si vaillament t tout son bourdon contre les Sarrazins, desquelz est escript é& gestes des quatre fils Haymon, comme fcist le Moine à rencontre des Ennemys avec le baston de la croix.

Voilà Aristophane dans le récit ; voulezvous ravoir dans le dialogue, ouvrez Rabelais aux débats de Panurge et du marchand de moutons, à la délibération sur le mariage de M. le châtelain de Salmigondin (si heureusement reprise par Molière), à l'interrogatoire chez les frères Fredons, qui ne parlent que par monosyllabes, etc., etc.

Voulez-vous des vers à la façon d'Aristophane? en voici :

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHaOSOPHB, 2^

O bouteille 1 Pleine toute De mystères.

D'une oreille Je t'écoute.

Et£.

^ Voulez-vous des pages tout en assonances et en liunies, vous en trouverez d'incroyable^ ment réussies dans le Pantagruel :

De ceulx-là sont venus les Géans.

Et le premier fut Cholbroth, qui engendra Sarabroth, qui engendra Faribroth, etc

Voulez-vous les longs dénombrements à la façon grecque, vous les y trouverez, accompagnés d'un irrésistible éclat de rire.

On connaît les cris d'animaux, les bruits de toutes sortes empruntés à la nature, les onomatopées étranges auxquelles sait si bien recourir Aristophane ; on sait comment il fait chanter les oiseaux : Epopopoye, popopoye, popi, io, io, tio, tio, tio, tio, tio, toro, toro- ^qUx, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro, jOToliU^ii^t

9S HAJIELAIS

Et Comment il fkit coasser les grenouilles :

Brèkékoax, koax, koax, koax, brékékoax.

Dans Rabelais, ce sont mêmes effets ; écou-* tez ceci, il s'agit d'une épouvantable mascarade avec feu d'artifice :

...wtous sortirent on chemin au devant de luy en grand «Avy> jectant fleu de tous counes sus luy et sa poulti« fument), et sonnants de leurs cymbales, et hurlants en Diables : Hho, hho, hho, hho, Brrrou, rrrourrrs, rrrout.ts, Hou, hou, ntourrrs. HhO) hho, hho ! Frère Estienne, faisons nous pas bien les Diables ?

La poultre toute effirayèe se mit au trot, à petz, à bonds et au gualot, à ruades, fressuradcs, doubles pédales et petarrades, tant qu'elle rua bas Tappe-coue....

Aristophane composait parfois des mots longs de plusieurs vers ; Rabelais, lui aussi, forge de ces mots-là. Qui n'a admiré le récit des noces de Basché, au quatrième livre de Pantagruel, noces ou coups de poing font si bien leur office :

Qndaft renioit et despitoit les nopces, alléguant qu'uA dkS'Rccorâs luy «voit désincomifistibulé toute Taoltre m* pMtde ; ce, nonobstant, bennnt à Itiy joyeusement. I«c IC" cords démantibulé joignoit les mains et tadtenoit hiy demandoit pardon, car parler ne povoit U>

•«ÉDÊtîW, ÉCRIVAIN', CVRÉ, ^H1LÔS0PHÉ. lif

Loire se plaignoit de ce que le Records débradé luy flvoit donné si grand coup de poing sus Taultre coubte qu'il m éNoit dcvtttn tout espeiTuquancluzelu-Mounrirclu du

Mois, diioit Tnidon, cachant l'œil gauchit avec son nu)us* ehouoire et montrant sot) tabourin défoncé d'un cousté, -tfuetmal leur avoys je fait ? il ne leurs a suffi m'avoir ainsi louydtflMBt nloctttinbouzé*veMngouiéquoqué*morgatasaha- 'Cgu-vouoé->mâflrMaé mon pauvre œil i d'abondant ils m'ont défoncé mon Tabourin %..

Un des Escuyers, chopant et boytant, s'adrassa au Re« oordi embavicré de machoueres, et luy dist : Estez vous des VM|>piaB, des Prappturs nu des Frapparts ? Ne vous luffiloit noua a¥oir ainsi niorcrocassé-bezassé-vezasaé-grigueli* guoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à grandi coups de bob iliU) sans nous donner tclz mordere-grippipiowMro^hiclMtm-burelurc-coquelur* intimpanements sur les grades à bdlea poinctes de bouzcaiilx ? Appeiez^vous cala jeu de icuaesae ? Par Dieu |«u n'est-ce.

Le Records, joignant les mains, sembloit luy en requérir pardon, marmonnant de la langue : Mon, mon, mon, vrafon, vrelon, von, von, comme un marmot.

Voità Aristophane et voilà Rabelais» Si Ton Ik5^ à prouver combien la Grèce et la France Bcmtsorars, i! n*y aurait qu*à montrer combien ces detut hommes sont frères. Camille Desmoulins^ recueillant, dans le Vieux Cordelière

^ conversations des ouvriers de Paris, s'écrie : Ce sont dis Athéniens f Nulle parole plus vraie. Un des caractères distinctiis d'Aristophane»

c*est que subitement, mais de façon pourtant toute naturelle, il passe des boufifonneries les plus énormes aux sentiments les plus élevés et les plus purs. Chez Rabelais, même caractère» Nul autre écrivain en aucun temps, chez aucun peuple, n*a eu dans l'art boufibn une telle puissance, une telle richesse ; pensée, style, science, tout y étonne à force de grandeur.

Les inventions fantasques s'y mêlent au su-»

blime. Le lyrisme et l'enthousiasme attdgnent ici leurs dernières limites. Voyez parezemjdei A la fin du Gargantua, la description de l'abbaye de Thelème ; il faudrait citer tout entier ce passage, rclisez-le donc dans le texte même de Rabelais. J'ai dit autrefois, et cela est vrai, que la femme n'apparait que très peu dans l'épopée Rabelaisienne ; mais en quels admirables termes, avec quel respect avec quel discrétion il appelle vers le séjour enchanté de Thelîrme les dames de « franc couraige».

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MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ^ PHILOSOPHE. Jt

Fleur de beauté à céleste visoige, A droit coreaige, i nuùntien prude et saigc, En ce passaige est le séjour d'Honneur, Cy entrez...

Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit entre eux celluy ne celle qui ne sceut lire, escrtpre, cbanter, jouer d'instruments harmonieux, parler de cirq à six languaiges.....

Jamais ne feurent veuz chevaliers tant preux, tant gitalans, tant dextres & pied et à cheval, plus vers, mieulx remuans, mieulx manians tous bastons, que U estoient.

Jamais ne feurent vcues Dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses, plus doctes k la main, à l'aiguille à tout acte muUebre, honneste et libère, que là estoient.

Par ceste raison, quand le temps venu estoit que aulcun d'icelle Abbaye, ou i la requeste de ses Parens, ou ponr aultres causes, voulust issir hors, avec soy il emmenoit une des Dames, celle laquelle l'auroit prins pour son Dévot, et estoient ensemble marirz, et, si bien avoient vescu k Theléme en dévotion et amytié, encore mieulx la continuoient ilz en mariatge ; d'autant se entreaymoicnt ilz à la âa de leurs iours comme le premier de leurs nopccs.

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E toutes parts aujourcThuî Ton rcnif pleine justice au puissant écrivain; mais lorsqu'en 185a |e publiai naos premières dtudes s\xr Tauteur dir Tantagruely Sainte-Beuve lui-même me reprocha de le prendre trop au sérieux. Il a fallu que, depuis^ les Michelet, les Preudhon, le»

Henri Martin^ etc., reconnussent en lut le

• maître des maîtres, pour qu'enfin il fût placé I à son vrai rang dans notre littérature.

I II est vrai qu'aucun homme ne fut jamais

aussi calomnié ; le chorus des déclamations

■ perfides et meocongèrent avaient commencé

de son vivan^..

• Peu s'en faut, je Tai dit déjà, qu'on ne lui

ait attribué les folies de Panurge et de frère

\ Jean . Que ne lui attribuait-on aussi l'ignorance.

! de maitrc Janotus de Bragmardo ?.

Le temps est venu de rétablir la vérité !««• celui qui, parmi ses admirateurs et ses amfs, compta Guillaume BudcS Rondelet, Schyron, Jean Bouchet, Tiraqueau, Théodore de Bè«è, le chancelier de THospital et les Du BcHay.

Malgré ce qu'on nous fait voir de nos jotit^ encore contre les libres penseurs, on ne st fi^ gure pas à qp/elle déclamation le l'vre è^ Rabelais a donné lieu contre sa personne. Ùti moine n*a pas roug^i d'écrire en latin les lignes suivantes^ traduites aussi fidèlement que possible :

« Rabelais n'eut d'autre étude que de se vautrer, comme une truie infâme, dans la fange des vices, de la gourmandise et de tHvrognerie. Aucune scélératesse ne manque & sa vie; sans c.ainte de Dieu, sans respeot pour les hommes, il bave sa raillerie sur touttt les choses divines et humaines. Plus entienli de Dieu que Diagoras, plus méprisant pour les hommes que Timon, il vomit le poison <ft infecte au loin la terre dans des écrits pOins de souillures, d'abominations et d^horfeUfs.

Les moines, les bons leligicax, tom les tofi-

34 ItABELAK

nètes gens, les soutiens de la piété et de U sainteté, voilà ce qu'il excelle à couvrir de mépris. Homme impur, improbe, impie, impuissamment railleur, ennemi acharné des mœurs monacales, célèbre par ses turpitudes, prince de tous les railleurs, de tous les débauchés et de tous les brigands, ivrogne à effrayer Bacchus, rival de Lucien, cynique qui n'a d'autre pensée que de dormir, manger, servir Biuxhus et Vénus ; pour tout dire, un bouffon, un fripon insigne, un bateleur sans foi ni loi, un apostat, un sacrilège, un hérétique, un athée l »

La meilleure réponse à ces enfantillages, c'est le succèscroissant des œuvres de ce grand maître, dont les éditions s'écoulent de plus en plus rapides. Éditions à 200 francs, à loo francs, à 60 francs, à 20 francs, à 10 francs et 5 francs ; et même édition populaire à i franc, tout s'enlève, tout disparait et toujours et partout les éditions nouvelles se préparent.

Ce réveil de l'admiration pour le Gargantua et le Pantagruel après trois siècles est un Eût littéraire à noter et qui a certainement sa

signification, car, au milieu de l'horrible mêlée du XVI» siècle Rabelais donne au génie français sa véritable note ; comme les grands artistes donnèrent à Tltalie sa vraie gloire. Rabelais ne fut pas' seulement l'expression de notre gaité nationale, il fut le pressentiment de notre futur éclat dans les sciences, éclat qui aura son expression définitive par les Lavoisier, les Monge, les Laplace, les Geoffroy- Saint-Hilaire, les Cuvier, les Robin, les Littré, etc., etc.

Ce qui demande aussi d'être signalé, c'est que ces éditions nombreuses ont en partie leur écoulement à l'étranger et particulièrement en Russie. M. Jean Fleury a fait à Saint-Pétersbourg tout un cours sur Rabelais et son œuvre. Mais voici que l'Allemagne s'est mise a lire, à admirer, à commenter Rabelais, La Prusse, la Prusse elle-même est en train de rendre justice au grand écrivain français — il Êiut constater le fait qui vraiment parait unique — la Prusse, en effet, depuis la guerre ne semble préoccupée que de montrer qu'en toute science, en tout art, en toute industrie

5é RABELAIS

elle est supérieure à la France. Cependant eti: présence de cet incomparable génie qui a nom Rabelais, elle reste humble et admire... Un professeur de l'Université de Plauen, le docteur F. Aug. Arnstaedt, publiait, il n'y a pas longtemps, à Liepzig, un gros volume de commentaires sur le Gargantua et le Tantagruel où Ton peut dire que pleine justice est rendue au grand écrivain français. U est douteux même qu'en France avant Michelet, Henri Martin et Proudhon, Rabelais ait eu de plus sincères et plus intelligents apologistes.

Au milieu des torrents de diatribes qui de tous les points de l'Allemagne tombent sur la France, en vue d amoindrir notre rôle dans les arts et les sciences, c'est un fait curieux que ce témoignage soudain de respect pour le patriarche de notre littérature ; et Ton ne saurait trop mettre en évidence cet aveu qu'entre Loyola et Calvin lui seul s'élançant en dehors de l'Église Romaine, sans entrer dans l'Église protestante, reste dans les vraies données scientitiques. C'est que plus qu'aucun autre aussi Rabelais avait étudié la question

scientifique. En anatomie, il devance Vésale, . dans le grand hôpital de Lyon ; en l>otat1iqttê, à Montpellier, il devance tons ses contemporains par un cours resté célèbre. Ck>mtne astronome, il créé un des prenuers observatoires qu'ait eus la France. Il devine et anttoi*we, dans le Pantagruel, le grand élan que va prendre Tétude du cieL On sent en lisant ce ctea^ pitre que tout à l'heure Galilée va paraître. A . Rome, avec le cardinal Du Bellay, RalM^ais fonde l'archéologie ; plus tard il pressent «eteque pourront nous apprcndïlf les aiîjienneji langues orientales ; et le voîià qui étudiel'Hébreu.

Cette importance-du rôle de Rabelais que depuis une trentaine d'années au plus nous entrevoyons en France, c*cst un allemand de Leipzig aujourd'hui qui nous la fait toucher du doigt.

Le docteur Arnstaedt essaie de démontrer à l'Europe entière que nous possédons, nous autres français) quant.au bon sens, la loi et. les prophètes. .

3& KABKLAIS

C'est un aveu des plus inattendus et nous en prenons acte.

n démontre dans tous les cas, que cette re^ crudescence d'admiration pour Rabelais n'est pas un fait particulier à la France, il est, à cette heure, général, et cette puissance du génie français est tdle qu'elle s'impose aux allemands eux-mêmes.

En Russie un français M. Jean Fleury a trouvé moyen nous l'avons dit, de faire avec succès tout un cours sur Rabelais & ses ouvres^

l^r coup d*oeil attentif sur l'époque loù François Rabelais commença de ipenser nous le fait mieux com- ' prendre ; le plus grand événement du siècle venait de s'accomplir. Il atteignait sa onzième ou douzième année, lorsque tout à coup la nouvelle inouïe se répandit de la découverte tl'un nouveau monde, d'un monde existant en dehors de toutes les religions connues et, pour ainsi dire, malgré elles, puisque toutes avaient décrété l'impossibilité de ces terres lointaines, déjà rêvées par quelques hérétiques. Malgré les railleries de saint Augustin, de Lactance, d'Isidore de Séviile, il allait donc reconnaître des antipodes... Qjie deyenaitTinfaillibilité de l'Église? Rabelais était jeune, mais son bon sens fut précoce ; il dut être assez étonné de voir le pape Alexandre VI (Borgia) déclarer solonnellement qu'il adjugeait ce nouveau monde, de sa pleine autorité, à

4b HABKLAIS

Ferdinand et Isabelle, et qu'il leur adjugeait non-seulement ce qui était découvert, mais *out ce qui pourrait l'être encore par la suite. Chose singulière! juste au moment de la cuine, c'était se déclarer propriétaire universel d/e. la création, mettre saisie et arrêt suf Ite monde. De quel droit des nations inconnues à. l'Église romaine, et ni(!es par elle pendant (Us siècles, pouvaient-elles appartenir au chef de* cette Église? Le sceptique Rabelais, quoique enfant, commença à sentir réclamer dans sa conscience le droit universel^ le jus gentitinty ^Won le vit plus tard défendre jusque dans \»a mpindres choses.

Cependant, ces doutes qui naissaient dans l'âme du jtune homme sur la puissance des papes, ces tendances 'vers un* i/m^ plus humain, vers une interprétation moins ténébreuse des liyres sacrés, ces presstntiments d'unt science nouvelle des lois de la nature, tout c^la commençait à se répandre alors pai mi les libres penseurs. C'est l'époque où le fU^pe Martin fit clqre brusquement le concile de Constance, parceque quelques docteurs y

voulurent sonder les plaies deTÉglise. Mais un concile qu'aucune puissance ne pourrait fermer allait s'ouvrir au plein soleil de la justice étemelle. La diète de Worms se préparait au fond de bien des consciences. Alors les bûchers s'allumèrent. Rabelais avait quinze ans lorsqu'on brûla à Florence le pauvre frère Hiéronyme (Jérôme Savonarole), pour avoir annoncé dans ses sermons qu'il était réservé à la France de châtier et de réformer l'Église de Rome,

iRANÇois Rabelais naquit à Chinon, ,en 1483, suivant les meilleures traditions. Son père était cabaretier et aubergiste à la Lamproie ; car en ce temps-là les deux métiers n'en faisaient qu'un, let même ils en comportaient souvent un troU

sième, celui de vigneron. Ce fut le cas pour lè père de Rabelais : il possédait auprès de l'abbaye de Seuilîé (Sevillé), à la Dcvinière, à une lieue de Chinon, une métairie où il récoltait lui-même le petit vin pineau vanté dans le Pantagruel,

On n'a point de détails sur sa mère ; je pense qu'il la perdit de bonne heure, peutêtre même dès le berceau. J'ai senti quelquefois, en lisant Rabelais, que l'influence de la femme avait manqué sur cette vie. Ceci fut l'histoire de tous ces docteurs du moyen âge élevés dans les cloîtres, loin de la. femme, c'est-à-dire loin de la famille. Luther, le premier, rentra enfin dans la nature humaine.

Ce fut le point véritablement important de sa rélorme : le premier parmi les théologiens il s'inspira du foyer domestique ; Rabelais, de ce côté, fut moins heureux. Il n'eut point d*épouse, /K^iff/ d'enfants^ et, je pens^ ne connut pAS sa mère.

Point d^ enfants? C'est du moins ce qu'oa avait cru longtemps et ce qu'on croyait encore

U^ECIN, ÊCRIVAIK, CURÉ, PHILOSOPHE. 4)

qua^d parurent la première la deuxième et la troisième édition de ce livre (1850-1859 1870) ; mais depuis on a retrouvé parmi les lettres et poésies manuscrites de Boisson.ni k preuve du contraire. Rabelais eut un fils ; ce fils s'appelait Théoduleet mourut à deux an?. C'était un bel enfant que Rabelais ne cachait nullement, dont il était très fier et auquel faisaient fête tous ses amis, même les cardinaux. Rabelais avait eu cet enfant pendant un de ses séjours à Lyon.

Quant à Boissonné, professeur en droit et conseiller au Parlement de Toulouse, c'était un des hommes les plus doctes de son temps et des plus aimés de Rabelais. — Ils restèrent en correspondance toute leur vie. — Rabelais a dit de lui : « le docte et vertueux Boissonné, lequel j'aime et révère... » Les manuscrits ie Boissonné sont conservés à la bibliothèque de Toulouse. C'est là que M. Guibal et M. Catien Arnoult ont découvert deux pièces de vers latins adressés Ad TJjeoduîum Ràbelcesum puerum hîmulum marieuiem.

yitoMbiai^rtl

Rabelais fut donc père! cela peut expliquer ces nobles pages de son livre où TafFection paternelle s'exprime avec tant d'éloquence.

— Voyez surtout chapitre XLVIII du liv. III: Comment Gargantua remontre n'être licite es enfants soi marier sans le su et aveu de leurs père et mère^ et les deux lettres de Gargantua et de Pantagruel..

Qjiant aupère. de Rabelais, ce dut être un homme plein de bon sens et de tendresse. L'attention qu'il eut de faire élever son fils à la campagne, dans la métairie de Sevillé, loin de l'auberge, le culte filial que Rabelais, jusque dans sa vieillesse, conserva pour la maison paternelle, en sont des indices. Une autre chose encore peut affermir dans cette pensée : c'est de voir le curé de Meudon, jusqu'à l'âge de soixante et dix ans, après une vie si agitée, si pleine d'aventures, se rappeler toujours avec bonheur la ImUique du pâtissier Innocent, Cela me semble le souvenir d'un enfant gâté.

,t passa donc sa première enfance i courir parmi les vignerons, à voir p réparer îa purée septenibroky et à se dandiner au son des cloches de Seviné, déjà peut-être écoutant en lui-même une musique plus absconse, plus céleste y et déplus loin apportée: Son âme^ inquiète, rêveuse, hardie, se demandait quels mystères se pouvaient accomplir dans cette maison sonnante.

Les vignerons lui contaient sur les moines mille histoires boufifonnes. De bonne heure ridée lui vint, pour en juger lui-même, d'entrer à l'abbaye. D'ailleurs, il ne- pouvait apaiser que là sa soif ardente de connaître.

iÊ temps en temps il venait à Chinon, dans le cabaret de son père:

son imagination active était frappée singulièrement à la vue de tous ces gens attablés beuvans et gaudisscms» H kii semblait que ce fût le royaume des altérés.

Son père> assis au haut bout de la table et sur un siège plus élevé jque les autres, suivafit l'usage- d'alors, lui paraissait jcomme un ki* vincible empereur au milieu 4e sts surjets ibaudis, invincible est le mot. Ce père, à force d'habitude, était arrivé à une puissance de boire qui émerveillait le pauvre enfant. £n sa qualité d'hôte, on plaçait devant lui le plus large et plus profond gobelet^ il le vidait d'i^n seul trait, et souvent, pour engager son monde à boire. L'enfant, dans son coin, se disait à part lui, avec une admiration mêlée d'épou-^ vante: Quel grand gousier f

Jamais il n'oublia cette beuverie senipiteriielU où trônait son père. La première chose qu il se plut à raconter dans son Gargantua^ ce furent précisément ces scènes de son enfance : les propos des beuveiirs. Et môme, dans une sphère supérieure,!! voulut continuer le métier 4e son père, lui-même Ta dit : 11 s^ fiifiwtifi' iricUn joyeux des pantagruélisteSt ç^t^Xri^tixt Téchanson de gens qui avaient upeibics jj)|re soif que la soif du corps. Jl s.e fit le cabacejtlpr .universel, versant i tous à pleins bords la consolation nouvelle^ et, pour satisfaire ^s pratiques, voguant à travers les tempêtes a la recherche du divin piot.

« Beuvez, ô mes amis, s'écriait-il, s.enjDitemellement, à tire-larigot. Je serai e^ jçcjte beuverie seigneuriale votre écbansoa^ j£ liis infatigable ; et ne craignez que le vin î^M^t a>mme aux noces de Cana ; autant que y«ps €n tirerez par la dille, autant en jentoqj^^y^je par le bondon. ainsi 4emou;:eja h XQluyK|u mxpuisible; il a source vfv^ ^ ipeine Mp4tuelle. 9

lABELAis^ lorsqu'il entra chez les moines, n'avait connu encore que tdeux sortes de gens: les vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, les uns et les autres pleins de franchise et de joyeuse humeur. Aussi sa première impression fut-elle, dans cette tanière de Sevillé, de se croire parmi des masques hors de sens. Il se trouvait là en rapport avec trois nouvelles sortes de gens : d'abord les graves soutiens de l'ordre monacal, habiles politiques, docteurs armés jusqu'aux dents des arguments de la scolastique; puis les naïfs du monachisme 0anotus de Bragmardo) ; enfin les insoumis (frère Jean des Entom meures), ceux à qui l'hypocrisie n'était point possible.

Rabelais, dans Gargantua, mit en scène toute l'abbaye de Sevillé, sans même prendre la

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE. 4f

peine d^en déguiser le] nom. Aussi plusieurs commentateurs ont-ils prétendu que frère Jean avait existé réellement à Sevillé, et qu'il s'appelait Buinard. Rien de plus vraisemblable.

Pour Janotus (le naïf), là doche était tout : c'était la loi suprême, la voix du bon Dieu dans les airs. Tout se réglait par cloches, et, si les cloches avaient failli au monde, tout eût été perdu. Il n'a que cloches en l'esprit, que cloches en la bouche : la doche lui tient Ueu de la conscience supprimée. Il ne sait, n'entend, ne comprend que la cloche. Au moment où l'enthousiasme édate dans sa harangue à Gargantua, préparée pendant dix-huit jours, il s'écrie :

— Ontnis clocha cîochàbilis in clocher iocîochando y clochans clochativOf dochare facit clochabiUter clochantes.

Toutefois, ce baveux, grâce à sa soumission exemplaire, est considéré dan» l'abbaye; pour son inutile harangue, on lui piomet une honns pairt de chausses et six pans de saucisses.

U!NARD,au contraire, comme je me le représente, semblable à frère Jean, était le suspect dans la maison : plutôt que de se faire hypocrite, il aimait mieux tomber dans tous les autres péchés. Aussi disait-il, et faisait-il en tout, précisément l'oppoisé des autres moines. Il abhorrait les cloches, trouvait que c'était folie MQS pareille de régler l'existence humaine, toute libre en ses mouvements,. sur cette sonnerie tyrannique. Il disait que fes cloches avaient été faites pour l'homme et non l'homme pour les cloches.

Ses actions n'étaient pas moins contraires et tout point à ce que faisaient les autres moines. Quelles étaient leurs occupations?

De molester tout le voisinent, de marmotter grand renfort de légendes et psaumes, nullement par eux

étendus ; de veiller, dût le reste du monde en jpérir de famine, à la conservation de leurs "miches et bonnes soupes grasses ; de chanter pitoyablement au lieu de travailler au service commun.

Buinard, tout au rebours : point bigot, point •défiguré, point malpropre, point cafard, point •calomniateur, mais franc, joyeux, bon compagnon, actif, secourable en tous besoins. Les petits moinetons, dont était Rabelais, n'aimaient que lui dans la maison. Il leur apprenait de bons tours, riait avec eux, les tirait des faussetés monacales pour les replacer dans la vraie vie ; il eût été un excellent soudard, mais le diable l'avait fait moine...

Je crois à ce Buinard. On voit que Rabelais ne put Toublier. Il semble même, puisqu'il en 6t dans Gargantua le fondateur de l'abbaye de Thélème, c'est-à-dire le fondateur de la liberté, que Rabelais lui ait dû, au moins, le service d'un bon conseil, celui, peut-être, de quitter la tanière de Sevillé pour un autre couvent où il s'instruirait mieux : celui de la Bâmette, près

d'Ângen. Ce fut là que Rabelais continua set études. S'il n'eût pas cru y trouver plus de ressources, de meilleurs maîtres et de meilleurs condisciples, il ne se fût pas ainsi éloigné du cabaret paternel, ni du bon Buinard, ai de ses amis les vignerons de la Devinière*

ELLES furent ses premières relations; leur influence ne s'eflaça jamais de son esprit; jusqu'à la fin de sa vie, on en retrouve l'empreinte. Un autre souvenir encore se conserva à travers les événements de sa carrière agitée : c'est le souvenir de la Cave peinte de Chinon. pignore ce qu'il y eut pour lui à cette Cave peinte, mais il y eut quelque chose, son cœur y revient trop souvent. Aux endroits solennels de son livre, cette maison reparaît. Il semble qu'il n'en puisse parler sans tendresse et sans émotion.

1 acheva ses études au couvent de

la Bâmette, et je crois qu*on peut

lui appliquer ce qu'il a dit lui-même

de Pantagruel en son jeune âge:

Le voyant estudier et proffitety eussiez dict que

tel estait son esperit entre les livres , comme est li

FEU PARMY LES BRANDES, tantU Vofwit infotigàbU

et strident.

Il trouva pour condisciples, à la Bâmette, les quatre frères Du Bellay, dont il se fit, pour toute sa vie, des amis et des protecteurs.

ES études achevées, il entra, pour y recevoir le noviciat, à l'abbaye dç |Fontenay-le-Comte, en Poitou, de Tordre de Saint-François. C'est là véritablement que sa vie s'élève au-dessus de Ia vie commune des autres moines. C'est là que son génie commence à se montrer ; mais c'est, là aussi que commencent les persécutions. Le véritable Rabelais date de Fontenay-le- Comte. Déjà je l'y vois célèbre par son savoir,

par son inébranlable sérénité, par sa gaieté courageuse. Le voici, dèsFontenay-le-Comte, tourmenté par les moines et protégé par les frères Du Bellay ; il devient, à partir de cette époque, la consolation et l'espérance des plus savants hommes de son siècle. Tous attendent de lui on ne sait quoi d'extraordinaire ; surtout on l'aime, cet excellent frère François. C'est

mABELAIS )5

là qu'au nufien de son étude du grec et des lettres anciennes, il fut ordonné prêtre tii 151 1, à Tâge de vingt-huit ans.

Il forma, dans Tabbaye de Fontenay4e- Comte, ses amitiés sérieuses avec Antoine Ardillon et Pierre Amy, amitiés bien autrement profondes que les anciennes relations Avec Buinard, et qui avaient de plus que celles avec les seigneurs Du Bellay Tégalité de fortune et de rang.

Les voilà tous les trois dans leur cellule»

voguant de conserve vers la connaissance suprême, retrouvant ensemble l'antiquité^ saluant Tavenir au moment où des navigateurs intrépides continuaient la découverte du nou* veau monde. Ceux-là seuls qui ont ainié se:

peuvent figurer leur joie, leurs causeries, l'épanouissement de leurs âmes, à contempler ainsi, non dans Tisoiement, mais à plusieurs, mais du milieu de leur amitié, cet agrandissement soudain de la création. Le del^ la terre» l'Océan, le monde religieux, brisaisent leurs Veilles limites. Les arts reparaissaient splea-dides et tous associés entre eux..

Comment s'étomier de l'ardeur passionnée qu'ils mirent au travail? Il semble qu'ils se soient élevés, dans leur enthousiasme, audessus des troubles de la jeunesse ; que la recherche leur ait tenu lieu de tout. Je vois, en effet, au chapitre xxxi du III« livre de Pantagruel^ comment, par fervente étude^ la fixreur des sens peut être vaincue. Cette étude et leur joie les rendirent suspects dans Tabbaye. Tant de science et le grec surtout, déplaisait. Comment! ils pourraient lire l'Évangile dans la langue même des apôtres, remonter au texte primitif! Qjiiel danger 1 U était urgent d'y mettre ordre. Les trois amis avaient, en outre, ce qui aggravait leur affaire, quelques relations au dehors : 1° avec André Tiraquau, lieutenant général au bailliage de Fontenay-le-Comte ; 2» avec Jean Bouchet, procureur à Poitiers ; 30 avec Geoffroi d'Esr tissac; et enfin avec les quiatre frères EUi Bellay, assez suspects eux-mêmes chez les moines. Le chapitre du couvent, indigné, Içur confisqua leurs livres ; puis on tâcha de jfder

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ^ PHILOSOPHE, fj

panni eux la discorde, de changer, par la calomnie, s'il était possible, cette noble amitié en haine.

PRÈS avoir brûlé aux trois amis leurs livres grecs, on fît chaque jour tant et tant de rapports à Pierre Amy sur Rabelais et auprès de Rabelais (que Ton commença par châtier), on insinua si habilement que ses conversations secrètes avaient été dénoncées par Pierre Amy, qu'on réussit, pour quelque temps, à navrer de tristesse les deux amis, en les portant à se défier Tun de l'autre.

Heureusement Guillaume Budé, un ami du dehors, savant illustre et secrétaire du roi Louis XII, intervint pour leur faire comprendre que leur défiance était mal placée d.e

5^ RABCLiU»

Rabelais sur Pierre Amy et de Pierre Amy sur Rabelais. Il leur fit parvenir ses conseils en grec, par prudence. Sa lettre à Rabelais, qu« l'on a conservée, était à la fois amicale et sévère. Grâce à lui, ce nuage se dissipa donc ; mais les moines n*en furent que plus indignés : il leur fallait à tout prix briser cette amitié, réparer par ruse ou par force ces trois liseurs de livres écrits par Satan (les manuscrits grecs leur paraissaient tels à cause des caractères inconnus). Ils trouvèrent bientôt moyen de cDndiunner le frère François à Vin-pou perpétuel. On inventa, pour prétexte, qu'il avait voulu, par drogues diaboliques, pousser les bons pères à la concupiscence charnelle ; nuis Rabelais, longtemps après, lorsqu'il racontait cette histoire, prétendait, en riant, qu'ils ^avaient craint précisément le contraire.

Ils l'accusaient, outre cela, d'un crime épouvantable qui n'allait rien moins qu'à ruiner Tabbaye: c'était d'avoir outragé le saint du couvent ; d'avoir, par ses propos et par acûoos, cherché à (tiscréditer auprès des

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CUtlÉ, PHILOSOPHE. 59

fidèles le bienheureux saint François, [wtron du monastère. Toucher au patron, c'était toucher à Vicueîle des moines. Ceux-ci, frémissant à cette pensée, répétèrent, promenèrent si bien, sons toutes les formes, leur accusation de sacrilège, les bonnes gens du pays en furent si épouvantés, qu'il s'en fit la belle légende de Rabelais prenant, dans l'église, la place du saint, le jour de la fête, et pissant sur les pèlerins. On crut cela, et des biographes n'ont pas rougi de rapporter ces fables. Mais qui n'a vu se former de ces contes ? Quel homme illustre n'en a eu sur lui quelqu'un de cette «spèce ?

Qjiie Rabelais, cependant, ait offensé par ses propos le patron de l'abbaye, qu'il ait osé même en rire, je le veux croire et le lui pardonne de très bon cœur, en songeant que le culte des saints était basé souvent sur des jeux de mots et, — l'on est honteux de le dire, — sur de véritables calembours.

Saint Marcou guérissait le sud au ooo (les écrouelles);

éo ^ RABELAIS

Saint Genou, la goutte ;

Saint Bondon, robésité ;

Saint Regnault, les maladies des rognons ; : Saint Foutin, la vérole ;

Saint Eutrope (eau trop), Thydropisie ;

Saint Main, la gale aux mains et la rogne ;

Saint Ouen la surdité ;

Saint Qoud, les clous ;

Saint Claude la claudication ;

Saint EstangeouEstançhe, les hémon^es ;

Saint Denis, les maux de tête (parbleu I il avait eu la sienne coupée et s'en était servi encore en la portant dans ses bras) ;

Saint Bon, remettait la paix dans les familles;

PourlesTousseuxil y avait la Toussaint; et Saint Acaire pour les acariâtres ;

Saint Atomi guérissait les toumements de tète ou étourdissements ;

Saint Leu ou Saint Loup, âcausedu proverbe manger comme un loup guérissait des maux d'entrailles: etc*,etc.

Saint Mammare, les maux de sein ; .

MÉDECIN, ÉCRIVAIN^ CURÉ, PHILOSOPHE, 6l

Saint Qpentin, la quinte ;

Saint René, le mal aux reins ;

Sainte Claire, les maladies des yeux ;

Etc.

« Ridendi sunt qui a nominis simîîitudine et vocum confusione, et per similia futiîia inventa^ Sanctis quœdum morborutn gênera adscribuntt ui Germant caducutn morhum Valentino, (pda hoc nomen (Fallen) cadere significat^ et Gaîlî Eutropio addicunt hydropïcoSf ad consimilem sonutn. »

(Agrippa, De vanitate scientiarum^ cap. XLvn.)

Aïs, en ce temps-là, il ne faisait pas bon rire! Voici donc Rabelais au cachot pour le reste de ses jours, privé de lumière, réduit au pain et il'ean. Heureusement, pour Tenlever à U foreur des moines, il avait des amis au dehors. La disparition de frère François ne tarda pas à écreremaixit^ dans Fontena3^k-Comte ; car déjà tout le monde leconnaissait et rxkniit dans les différents endroits qu'il avait habités. Cela s'explique très bien : au milieu des visiiges faux, farouches et hideux des autres moines, monstres difformes, coutrefaits en dépit de nature, personne n'avait vu sans en éprouver de la joie la figure franche, nette et sereine du frère François. Ses amis soupçonnèrent bien vite son emprisonnement.

André Tiraqueau, lieutenant générale de

RABELAIS 6f

Fontenay, parvint, malgré la résistance des moines, à se faire ouvrir le couvent ; mais il fallut pour cela presque une émeute : Tîraqueau se rendit, au nom du roi, avec les principaux habitants de la ville, aux portes de l*abbaye, qu'il fit ouvrir de force, et Rabelais fut trouvé dans une des oubliettes de U pieuse maison, où il serait mort en peu de temps. Jamais il n'oublia ce service, et sa reconnaissance était aussi vive après vingt ans qu'elle le fut au moment même où Tiraqueau l'arrachait à son cachot. Il parlait de son libérateur, à la fin de sa vie, comme il en eût parlé au jour de la délivrance ; tous les sentiments de ce jour lui reviennent chaque fois qu'il trouve occasion de nommer et d'immortaliser, dans son livre, le bon y le docte, U ioge, le tant humain^ tant débonnaire et IquitcibU André Tiraqueau,

E frère François sortit, pour n'y plus rentrer, de l'abbaye de Fontenay-le- Comte. Il implora et obtint du pape Clément VII un induit qui lui permettait de passer de Tordre de Saint-François dans le savant ordre des Bénédictins, et d'entrer à l'abbaye de Maillezais, située dans le Poitou, comme celle de Fontenay.

Il pensa que, chez les Bénédictins, occupés

.uniquement d'étude, il trouverait une vie plus

tconforme à ses goûts ; mais il n'y fut pas plus

tôt, qu'il vit l'impossibilité pour lui de rester

•li dedans : il se sauva avant même d'avoir

ixevêtu ce nouvel habit de Saint-Benoît. Il n'eut

pas besoin de se sauver bien loin. Justement

son ancien camarade et ami Geoffroi d'Es-

tissac était évêque de Maillezais ; il trouva

chez lui un refuge. Aussi, le frère François

renonça- t-il pour toujours à la vie monasti-

Mi^DEaN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE. 6$

que; et grâce à d'Estissac, qui lui donna le revenu d'une charge de secrétaire, il rentra dans le siècle, sous l'habit de prêtre ordinaire.

D'ailleurs, son savoir, devenu immense à x:ette époque, lui avait acquis la considération de tout ce que la France comptait de plus illustre. Il avait des amis puissants à la cour, et tous étaient charmés de pouvoir protéger le docte, le facond, le sage, le divin, le gentil Ra^ .bêlais. On lui donnait toutes ces épithètes.

E gentil Rabelais savait maintenant ce qu'étaient les moines ; mais ce n'avait pas été sans quelques dangers qu'il l'avait appris. L'étude, toutefois, en était si plaisante, qu'elle valait bien de s'exposer un peu. Il les avait trouvés juste au plus fort de leur rage ; jamais les moines n'avaient été d'humeur plus acariâtre; tout excitait leur bile : l'imprimerie, naissante et déjà terrible, leur paraissait comme l'Antéchrist ; les sciences, prises par eux pour des suggestions de Satan, commençaient à sortir des ténèbres; Copernic osait annoncer le mouvement de la terre, contrairement à tous les textes de ces bons pères ; le droit (autre diablerie}, reprenant sa puissance et déclarant par la voix des Cujas, des Dumoulin et autres impies, qu'il a sa raison d'être en lui-même, que le suum cuique existe indépendamment

RABELAIS éj

. de toutes religions, leur moinerie moinanU et fredonante ne pouvait plus que deux choses, brûler ces/au/^rs d'hérésies Qt biaiser désormM avec la science, biaiser même avec la conscience. Ceci fut l'œuvre de Tinquisition et de la Compagnie des bons petits frères FredonSf fondée en 1541 par le Biscaïen Ignace de Loyola. Le plaisant de ceux-ci, pour Rabelais, c'est qu'ils montraient que la doarine papale ne devait plus être chanté mais fredonnée â mi-voix.

Quelque chose de plus réjouissant encore c'était la concurrence entre tous ces vendeurs de denrées religieuses. Les séculiers, tous les dimanches, prêchaient que les fidèles devaient, pour leur salut, assister à l'office paroissial. — Pas du tout, criaient les Franciscains : La messe des disciples de saint François, voilà la meilleure et la plus efficace. Venez chez eux, entrez en confiance, chargez-les de prier pour vos morts. Notre bienheureux saint François, A mes frères, tous les ans fait une descente

dans le purgatoire pour en tirer les âmes que l'on recommande chez nous. — Et puis Us.

prétendaient quelquefois qu'on pouvait payei^ la dime en leurs mains aussi bien qu'en celles des séculiers; mais, pour leur montrer que la dîme, était bien leur droit, les séculiers l'auraient plutôt fait, payer double aux malheureux paysans. Les sermons, pour alimenter la concurrence, ne suffisaient pas ; on attirait des fidèles par des inventions de toute espèce. Les moines avaient recours à leur costume ; c'était, d'un ordre à l'autre^ à q-ui l'aurait: It plus bigarré, le plus monstreux : aucuns, riuvoient fout blanc f autres tout noir, autres parti de blanc et hhu ; c'étoit belle chose de les voir, dit Rabelais. Tous avoient le col tors, lej pattes pelues, Us griffes et ventres de harpies...

Si leurs mascarades donnaient quelque avantage aux couvents, les séculiers prenaient leurs revanches dans de belles et fréquentes processions, où toujours se produisait quelque exhibition mirifiques. On promenait la statut grotesque du patron de chaque paroisse, cette

icSdecin, écrivain, curé^ philosophe. 69

statue, souvent très grande, ouvrait la bouche, tournait les yeux vers les impies d'une manière effroyable. Quelquefois le saint était accompagné de sa bête, non moins terrible que lui : saint Roch avait son chien, saint Luc son bœuf, saint Jean son aigle, et saint Antoine son cochon ; chien, bœuf^ aigle et cochon faisaient entendre des hurlements épouvantables. Les moines étaient vaincus.

n est vrai que les moines aussi, dans leurs églises, avaient imaginé pour certaines fêtes de jolies comédies.

Chez les Cordeliers, au vendredi saint, lorsqu'on lisait les paroles de la Passion où Ton se prosterne,des novices faisaient dérouler sur lés voûtes en bois des tas de petits cailloux, ce qui faisait un bruit effroyable, à croire que r église s'écroulait. Qjielle fantasmagorie pour les enfants et les simples 1 Qjiels moyens de les tenir dans les ténèbres dans la terreur. .

Outre les discordes dont nous avons parlé, les différents ordres : Cordeliers, Jacobine, Augustins, Guillemins, Célestins, Franciscains, Capucins, Carmes chaussés et déchaus-

ses, Récollets, Mineurs, Minimes, etc., avaient entre eux des dissensions interminables, souvent à propos de la longueur et de la largeur de la robe. Cordeliers à la grand'manche, G)rdeliers à manche étroite, voilà comme ils se divisaient.

Parmi les Mendiants^ émulation de saleté»

d'efifronterie, d'ignorance. Us ne savaient pas même lire.

Dans leurs sermons, que prêchaient tous ces beaux pères pour Finstruction du peuple, pour l'instruction des femmes et des enfants? Maître François n'essayait pas de les suivre dans leur galimatias scolastique, absolument inintelligible ; mais il riait bien de les voir tous rebondis de graisse, agiter dans leur chaire si Ton boirait et mangerait encore après la résurrection. Ceci était un de leurs sujets favoris. Ils en avaient un autre encore, sur le ^el ils revenaient sans cesse : c'était de savoir si la Vierge, pendant l'opération du Sain t- £sprit, avait éprouvé du plaisir. Lorsque deux tedres étaient d'accord pour le plaisir, il £al-

lait agiter les questions uhi et quomodo : et sur ce point recommençaient les discordes.

.oiLA au milieu de quelle société Rt- , bêlais avait passé une partie de sa I jeunesse lorsqu'en 1 5 34, à Tâge de * quarante et un ans, il sortit de chez les moines.

Quoique tard, il échappait de leurs mains •sain et sauf! Thj'pocrisie n'avait point trouvé prise sur son heureuse et franche nature, il était resté homme. Examinons ce qu*il fit de sa liberté ; suivons-le d'année en année, dans ses travaux, dans ses courses aventureuses ; car, après ces trente années de captivité, nous allons le voir se pourmener.

Préalablement je le trouve établi ches k > bon évéque de Maillezais, son ami^aoïi à l'é-

71 ItABELAK

Têché, mais dans une petite chamhrt de sa mak" son de campagne^ à Legugé.

Legugé est dans une vallée charmante, arrosée par le Clan, douce rivière que Jean Boudiet a rendue célèbre dans une épitre en vers adressée à Rabelais.

Au lieu des murs de Tabbaye^ il a maintenant les prairies en fleurs, les coteaux, les bois, un jardin qu'il dirige à son gré. Je le vois^ dans ce frais séjour, occupé avec ardeur d'études botaniques. Q^iel bonheur! Au lever du soleil, plus de matines, plus de ver sets, plus de répons, plus de cloches, mais le chant des oiseaux ! plus de moines, plus de masques, mais des amis. D'abord le noble d'Estissac, puis, comme visiteurs fréquents : Tiraqueau, Budé, Ardillon, Qément Marot, Salel, Bonaventure Despériers, Jean Bouchet.

QMelle réunion ! quelles causeries I

Il vécut là paisiblement pendant six années^ comme Horace chez Mécénas. J'aime à m'arréter sur cette époque de sa vie, à le voir goûter à l'aise, pour la première fois, les charmes de la nature et de la liberté.

J'ai dit qu'il étudiait la botanique à Legagé ; il y joignit l'étude des langues étrangères : l'italien, l'espagnol, l'anglais, l'allemand, le danois, le hollandais, l'hébreu, le basque, le bas. breton, les vieux dialectes de province.

Au milieu de tant de travaux, il savait se* réserver les heures du plus charmant loisir:, il les donnait toutes à ses amis, par lettres», par vers ou par conversations, lorsqu'ils levenaient visiter,, dans cet asUe, car il n'en sortait guère. On peut dire qu'il vécut là d'étude x de poésie, de joie, d'amitié. Comme Horace et Catulle, il conviait ses amis, dans des épîtrès en vers, à venir avec lui, près de l'excellent d'Estissac, causer, se promener, vider undon pot de purée, sepUmhr aïe ^ et s'instruire e»toute cîergie.

Son hôte le plus habituel paraît avoir été' Jean Bouchet, le procureur de Poitiers. Mais Jean Bouchet venait à Legugé bien moins en*^ core qu'il ne l'eût voulu : les devoirs de sa charge et les soins d'une famille à nourrir Id

retenaient à Poitiers. Il écrivit cela un jour à Rabelms de la manière la plus touchante.

« Pense bien, lui dit-il.

Que rien de moi n'a été détenteur De retourner voir le tien hermitage»

Sauf seulement le petit tripotage De plaids, procès et causes qne conduis De plusieurs gens, où peu je me déduis.

Mais contraint suis le faire pour le vivre De moi, ma femme et enfuis. Car le livrt D'un orateur, ou son plaikant devis, Ifieu aimerois, ainsi te soit adfit. •

lE fils du cabaretier de Chinon devint, en quelque sorte, parmi les hôtes de Legugé^ le président d'un^ société de libre causeurs auxquels il donna le non^ de pantagruélistes. Il entendait par là qu'ils étaient les représentants de la soif universelle dont le monde, à cette époque, était dévoré. Chose singulière I soif se peut prendre ici dans tous les sens. Les deux dernières années que Rabelais passa à Legugé, 1 528 et 1 529, furent le commencement d'une sécheresse quasi sans exemple en nos climats. Dans les pays éloignés des rivières, on trouvait, parmijes campagnes, les animaux morts de soif, et même beaucoup de rivières avaient tari. Mais, dans le monde moral, c'était bin pis encore. Ce grand fieuve de TÉgUsepi^Mdt, où le moyen âge avait bu si longtemps, il

était desséché. A boire I à boire t était le cri universel ; aussi sera-ce le premier mot de Gargantua.

Les conversations de Rabelais avec les pantagruéliste& de Legugé ne nous sont point parvenues ; maison les devine, et, d'ailleurs, des traces s'en retrouvent partout dans le Pantagruel :

— Ne nous laissons point, disait-il, emporter à la mah-raige comme ces tas de cafards, cagots et bigots. Arrière ces mâtins l Si nous allons suivant notre petit pouvoir, le bon Dieu créateur et conservateur de toute chose, aura pitié de nous. A votre avis, les mamelles de sa bonté seraient-elles taries ? Non ! non I je resterai à cet endroit plus incrédule que Saint Thomas. Cherchons bien, comme veut l'Évangile, et nous trouverons les mamelles divines plus gonflées qu'on ne les vit jamais. Em- .barquons-nous, compagons, joyeusement tous /ensemble, malgré Us cannibales ^ à la recherche ' 4ù divin Piot.

ES voici qui tendent leurs voiles au > souffle nouveau ; peut-être bientôt ) quelquer-uns chânteront-ils,pendant 'la tempête, le psaume : Beati qui non dbierunt ! Heureux ceux qui n*ont point quitté le rivage ! Mais Rabelais, au plus terrible de la bourrasque, n*aura qu'un seul cri : — Terre^ terre, je vois la terre, amis !

|ES entretiens des pantagfuélistcs de Legugé, quoique tout intimes et fa- 'miliers, étaient d'un ordre très-élevé; on n'^en peut douter, à voir que C€fut l'un d'eux, Guillaume Budé, qui propo-

sa à François Ic^, vers ce temps-là, de fonder le Collège de France.

Un autre, parmi eux, Clément Marot, fit aussi une chose grande et respectable en traduisant les psaumes en vefs £rançais pour le peuple.— Calvin mit lui-même une préface en tête de ces Psaumes*

Il ne faut pas, dit-il, qu'il y ait seukmeni un spectacle extérieur (dans les cérémonies religieuses), Mais que la doctrine soit conjointe avec ques, pour en donner r intelligence.», (fest une pure hôtellerie â^ amuser le peuple en des signes dont la signification ne lui sott point exposée...

Cette traduction était) d^ailleurs» de la part de Marot) un acte de courage» puisqu'elle l'exposait au feu, et que, malgré la protection d amis puissants, elle lui valut encore la prison et l'exil. L'importance de cette oeuvre ne peut être mise en doute, l'orsqu'on songe que les protestants, pendant deux cents ans, ont chanté les vers de Marot dans leurs cérémonies religieuses, qu'ils les ont chantés même dans les cachots, dans les déserts et au mi« lieu des supplices.

'ai oomparé nos pantagruélistes à ^de hardis nodiers ; eux-mêmes s*y I comparaient. Jean Bouchet prenait 'avec ses amis le titre de Traversmrs de voies périlleuses ; peut*étre n'était^l jamais sorti du Poitou, où il était né et dont en ce moment il écrivait l'histoire. Mais naturellement ils trouvaient de l'analogie entre eux et ces navigateurs que l'on voit, au commencement du XVI« siède, s'embarquer de tous les ports de l'Europe à la recherche de terres nouvelles. Tout était plein, dans les livres et dans les conversations, du récit de 1qui« voyages. On en a une idée, lorsqtt'on voit le nombre d'éditions qu'eut en peu (]e tqmps le récit des expéditions de Christophe ColomI?, Ifi^ voyageurs pantagruélistes ne couraient pasmcÂns de dangers que les autres : la mer sur laquelle ils voguaient avsût s^usçi ççs tempjn^çs^ $cs

rochers perfides, ses courants sous-marins ; je dois ajouter, à la gloire de l'humanité, que ni les uns ni les autres n'étaient poussés à de telles entreprises par la fougue de Tâge, par lc3 besoins do^la. jj^jmicsse ; ce sont des sages, déjà bien* avancé) dans la vie : Colomb,- lôrs de son départ de Cadix, a cinquante ans ; Rabelais, lorsqu'il quitte sa retralie^de Legugé, en a quarante-sept, et ses- cosnpagnons me paraissent tous plus âgés que lui.

Cependant- l'heure est solennelle, l'Océan mugit, la foudre éclate avec Luther, i^g^ise, sous sa parole, est au moment dt se déchirer en deux ; le schisme se manifeste en Angleterre ; on ne sait si tout ne va pas périr. Solimaâ arrive jusqu'en Allemagne. A ce moment suprême où toute âme a besoin d*un refuge^ rÉglise papale, toujours attaquée, mais que les peuples avaient crue étemelle et pure, leur apparaît, à travers sa grandeur, couverte de souillures. Le monde est saisi de vertiges.

Des prédicateurs insensés, furieux, semblent, dans .leur délire, vouloir demander compte aux couvents et au pape de leur raison per-

MÉDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE. 8l

due. Au milieu de cette démence, la raison cependant et Thumanité trouvent partout les plus illustres défenseurs. Mais l'Église épefilue les maudit, les tue et souille leur mémoire ; tout, par elle, est confondu dans runiverselle malédiction : elle brûle les^ sages, pêle-mêle avec les insensés, par milliers, sans pitié ni des uns ni des autres. Que de martyrs I Qpi écrira cette histoire? qui saura tirer tant de -nobles et saintes vies des abîmes de mensonges où les ont jetées les calomniateurs ?

Je ne voulais poiiit rappeler ces choses terribles ; mais ut> épisode de la vie de Rabelais m'y a conduit malgré moi. Le voici. Nos amis étaient devenus de plus en plus suspects ; Clément Marot, qui déjà avait été en prison; venait d'être de nouveau poursuivi criminellement sous le prétexte d'avoir mangé du lard en carême. Bonaventure Dcspériers, dénoncé par un moine^ se trouvait aussi à deux doigts de sa perte pour des propos d*athéiste qu'il avait, disait-on, tenus avec des gentils^ hommes à Alcnçon, chez la reine de Navarre.

Mais tout ceci n'était que le commencement.

Bientôt un homme illustre et des plus estimés à Legugé, Louis Berquin, est accusé de propager les doctrines luthériennes. On le condamne au feu. Rabelais et ses compagnons entreprennent de le sauver; Budé use, pour cela, de toute sa faveur auprès du roi, et tâche d'obtenir que Berquin soit condanmé seulement à faire amende honorable â genoux devant la Sorbonne. Il n'obtient rien que d'attirer le soupçon sur lui et sur ses amis. Berquin est brûlée avec ses livres et ses papiers, sur la place de Grève^ le 17 avril 1530.

Budé, qui avait été l'âme de toutes les démarches tentées pour sauver Berquin, sentit qu'il avait compromis, dans cette a£Eûre, nonseulement lui, mais ses amis. Il les engagea aussitôt à prendre la fuite, â se disperser, à chercher, chacun où il pourrait, un asile contre les bûchers qui commençaient â éclairer le monde de si horribles lueurs.

Il semble que Rabelais, ébranlé à ce spectacle, éprouva le besoin de raffermir son âme en se retrempant aux sciences naturelles. Déjà la botanique les lui avait fait prendre â goût.

IflâDECIN, ÉCRIVAIN, CURÉ, PHILOSOPHE. $^

UsàlleuTS, it pressentait très bien que les sciences, désormais, à tous chercheurs de bonne volonté, élargiraient connaissance de Dieu et de ses créatures.

Son refuge fut choisi bien vite; il partit pour étudier la médecine à l'école de Afontpellier, alors U plus célèbre de l'Europe.

msi, pour la première fois â quarante-sept ans, il s'éloigne des lieux de son enfance ; jusque-là, il n'avait pour ainsi dire jamais perdu de vue son clos de la Devinière. De Legugé, on sait qu'il allait encore, de temps en temps, revoir ses vignerons ; du milieu d'eux, en causant, il contemplait de loin les murs de Sevillé: le frère Buinard, le seul qu'il eût aimé à revoir, n'y était plus ; U était maintenant prieur à Sermaize.

Il visitait aussi quelquefois Tabbayc de Fontenay-le-Comte : son vieil ami Antoine Ardillon en était devenu abbé, et, sans doute elle avait bien changé sous un tel directeur. Il aimait à séjourner quelques jours au cabaret de son père, quoique sans doute celui^ n^existât plus. Fuisj c'était âe passer et repasser devant la Cave peinte et devant la boutique du pâtissier Innocent.

Aujourd'hui, il lui faut renoncer à ces lieux tant aimés. Aussi les emportera-t-il dans le fond de son cœur plus présents que jamais.

Les villages du Chinonnais, et l'Anjou, et le Poitou» vont reparaître bientôt, dans le Gargantua, embellis par tous les charmes de Timagination.

.L fit ses adieux, le cœur serré, au brave et généreux d'Estissac, et il p artit . Sa réputation l'avait devancé à l'école de Montpellier. Personne n*ignorait son prodigieux savoir; ses relations illustres ; on savait qu'il était le protégé, rami du cardinal du Bellay et de son frère Guillaume, le-puissant et redùttU seigneur de Langey, Maîtres et disciples Tattendaient avec impatience. Voici quels détails nous sont parvenus sur sa première entrée â la Faculté de médecine : Rabelais avait suivi la foule dans une salle très vaste, ot fort remplie de public et de docteurs, dans laquelle avait lieu, ce jourlà, une discussion sur la botanique. Tous les yeux se tournèrent vers le nouveau venu. Le doyen de la Faculté, informé de sa présence, le fait entrer dans Tenceinte réservée aux docteurs* et rengage, le sachant très versé dans

les études botaniques, à prendre part à k discussion. La figure noble, majestueuse, imposante, de Rabelais, sa belle prestance, son regard souverain, fixèrent si bien l'attention des (orateurs que les voici tous ne sachant plus où ils &i sont. Ils n*osent parler devant un tel auditeur. Tous» au contnm^ le prient de prendre la parole à leur place. On sait que, touchant Tétude des plantes, il a jcùnt, pendant plusieuKs années, la pratique à la théorie chez monseigneur l'évêque de Maillerais. Rabelais s'excjase» on insiste ; on le pousse vers la chaire, il y monte : alors il parle des plantes avec tant de charme, d'éloquence et de clarté, et présente la plupart des questions sous un aspect si nouv^u, que les applaudissements éclatent de toutes les parties de la ^alle, et que l'auditoire en masse, docteurs élèves et public, accompagne maître François jusqu'au lieu de sa demeure.

E régent de TUniversité, le nohle >Schyron, voulut l'avoir pour ami.

Rabelais, dès le lendemain, prit son inscription, et, un mois après, fut reçu bachelier par une dispense spéciale, car les délais entre ce titre et l'entrée à l'école devaient être plus longs. Mais la science, l'âge, le mérite du personnage, l'emportèrent sur le règlement. Sehyron et les autres professeurSi qui voulaient Tavoir sans cesse avec eux, étaient favis de l'entendre ; il avait le singulier avantage d'avoir, depuis longtemps, étudié Hippdciate dans le texte original ; et même, Sttf' un manuscrit ancien qui lui étdt venu dânï les mains, il avait relevé beaucoup de faucto dans ce texte. La médecine lui devait déjà <d^avdur rendu aux écrits de son plus vé. aâtable représentant leur véritable sens, dénaturé en plusieurs endroits, ainsi qu'il le prouva. Qjiand on songe, disait-il, à l'autorité d'Hippocrate sur ceux qui ont dans leurs mains

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