‹ Rabelais, médecin, écrivain, curé, philosopheChapitre 6 sur 11 · RABELAIS IS · texte numérisé non relu

RABELAIS IS

Dicritaks. La multitude, frappée de vertiges et de manie, devenait furieuse, Dan& ce trouble universel, un sage était mort dt dou* leur en répétant : Ah I que de mauxl Ce n'était point assez : des maladies nouvelles, ou que du moins on crut nouvelles, venaient, d'empoisonner les sources de la vier, les ravages en furent terribles.

Voilà au milieu de quelle situation extérieure Rabelais, dans un mouvement de pitié, publie son Gargantua. Aussi le commence-tril par ce beau et mélancolique dizain^ oit> s'excusant de ressusciter le rire, il dit :

Autre argument ne peut mon cœur élire, Voyant le deuil qui vous mine et consomme.

Mieux est d* ria que de larmes écrire.-

iasLtJS,dm& le Gargantua^ tendit iun piège àsonsiëde, mes friège [patemei et charitable : il appelle là grand bruit la terre entière à entendre des fables, et c'est la vérité, l'histoire, ,1a tradition du monde, la philosoj^e la plus haute qu'il distribue à tous ^ gaiement. Les hypocrites prétendaient annoncer la parole divine et n'enseignaient aux âmes que mensonge et diàboioîogie. Maître François ne promet que contes, bourdes, billevesées, énormes ; mais, jusqu'au doute, tout est vrai dans son livre. C'est la voix sincère d'un homme ; tous sentiments humains ici sont restés invincibles. C'est un puissant seigneur — il le dit lui-même — en guerre contre tous mensonges anciens et nouveaux, d'où qu'ils viennent, d'ignorance ou de malice. Il leur lance son artillerie d'une forteresse fantas-

tique, entourée à plaisir, comme un monument égyptien, de chimères, sphinx, harpies^ satyres^ oisons bridés ^ lièvres cornus^ ca$tesbdUes^ houes wîants^ cerfs limonniers. On croirait qu'il a voulu bâtir le temple du délire. Mille Êmtômes terribles et menaçants s'agitent au dehors. L'énigme des Fanfreluches, dès l'abord, vous est présentée ; mais si vous êtes hors de aainte et beuveurs de franc àHeu, pénétrez là dedans, vous y trouverez une dkste et impriciàble drogue. Si l'on y voit des énigmes en forme de prophéties, songez que Rabehds fut le contemporain de Nostradamus.

Si vous y rencontrez des plaidoyers en baragouin, rappellez-vous combien de fois, oyant discourir MM. les avocats, vous vous êtes dit, ezaaement comme en entendant les plaideurs de mattre François : « Qji'est-ce donc que cela signifie? » Un juge, au temps de Racine, commentait très bien ce passage du Tantagrud^ en disant:

— Après que le demandeur a dit bredibreda, et le défendeur bredibreda, nous disons bredibreda : Vt sit sententia conformis Hbelh.,.

Ce qu'il faut voir avant tout dans ce livre, c'est que le monde entier, au moment où il fut écrit, répétait la parole suprême du Dieu des affligés : Sitio ( j'ai soif ). On connaît d'ailleurs le mot de Saint Grégoire de Naziance, qui, parlant de Dieu, a dit iSititSitiri. Maître François inscrivit donc au frontispice de son Temple : Ici Von hoit (hic bibiiur). Et l'on comprend qu'un Uuveur eut raison d'écrire les vers suivants sur les oeuvres d^ cet inépuisable architricîin :

Le Ihrre de meitre t'nmçois Est une hôtellerie immense^ Où l'on trouve tout à U fois :

Secours, asile et subsistance.

Secours aux pauvres soufiireteux.

Asile & tous ceux qu'on oublie, Skibsistance aux nécessiteux, Pour tous la parole de vie.

O vous, altérés, en ce lieu \ Entrez, si vous voulez m'en croire ;

C'est le cabaret du bon Dieu, Chacun gratis y trouve i boire.

Le joyeux hôte de céans.

Des buveurs vériuble père,

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Guérit, console ses clients, Les instruit et les désaltère.

Le livre de Rabelais donna-t-il l'idée de fonder à Florence, en 1 560, l'académie des Altérés (dei AÎUrati)} Taflinnative pourrait se soutenir. L'enseigne de cette académie était une cuve remplie de raisins avec ces mots d'Horace :

Quid non ébrietas désignai.

A fable de Gargantua était une des plus répandues en France, même 'avant Rabelais : chaque province, chaque localité avait sur ce géant sa légende particulière que l'on retrouve encore. Il est, en effet, peu de pays où l'on ne montre quelque témoignage de son passage, un monument élevé ou détruit par ce voyageur seigneurial, quelque roche taillée au

bord de la mer pour lui servir de diaise, etc. Ces légendes locales on toutes pour traits communs îa grande jument y renlèvement des cloches de Notre-Dame. Rabelais dut conserver quelque bizarre qu'il fût, ce canevas populaire, ces épisodes universellement adoptés. Mais il eut tout de suite Theureuse id^ de ne prendre la tradition que comme point de départ et de s'en affranchir. Il annonça, dès le premier chapitre, que Gargantua engendrerait le bon Pantagruel, dont il écrirait aussi la chronique. Ce personnage de Pantagruel est tout à fait de l'invention de Rabelais ; jamais, avant lui, il n'en avait été question dans la légende gargantuine.

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Es le prc^ogue, on voit bien, sous S une apparence bouffonne, que U \Cbromquê n'est tant folâtre. Et le premier chapitre n'est pas lu que voilà les bonnes gens initiés à toute l'histoire «ndenne: le monde, pour eux, s'agrandit ^ÊMS le temps, dans l'espace ; ils entendent Iparler de droit et de justice. Ah 1 bonheur f mnipeu de lumière va se faire dans leur âme.

•Les premiers chapitres renferment la naissance de Gargantua : sa mère le mit au monde : savez vous par où, messieurs? par l'oreille.

« Vous douterez peut-être de cette étrange nativité? je ne m*en sonde ; mais un homme ^ie bien un homme de bon sens croit toujours <e qu'on lui dit, et ce qu'il trouve par écrit. Pourquoi ne le croiriez-vous pas ? — Parce- •que, direz-vous, il n'y a nulle apparence. — » JVLais pour cette seule cause, vous le devez

croire en foi parfaite, car les sorbonnistes disent que la foi est argument de choses de nulle apparence. De ma part je ne trouve rien dans la Bible qui soit contre cela. Mais si le vouloir de Dieu eut été tel direz-vous qu'il ne Peut pu faire? ah 1 de grâco, n'emburelucoquez jamais vos esprits de ces vaines pensées, car je vous dis qu'à Dieu rien n'est impossible et que s'il le voulait, les femmes auraient ainsi dorénavant leurs enfants par Toreiile. Bacchus ne naquit-il pas de la cuisse de Jupiter et Minerve de son cerveau ? Adonis^ de l'écorce d'un arbre ? Castor et Pollux d'un: œuf pondu et éclos par Léda ? Mais vous seriez bien autrement ébahis et confondus, bonnes gens si je vous exposais tout le chapitre de Pline où il parle des enfantement^ étranges et contre nature. Et toutefois, je ne suis aussi assuré menteur que lui. Lisez le septième livre de son Histoire naturelle^ ch. III et ne m'en tabustez plus l'entendement. »

Aïs j'ai hâte d'arriver à Téducation du géant ; c*iest là que le génie de Rabelais se déploie ; il avait senti que les destinées de l'Europe étaient suspendues à ce problème d'une éducation nouvelle.

Gargantua soumis d'abord au système gothique est confié aux soins d'un^grand docteur sophiste, nommé maître Thubfili Holofeme, qui ne met (le cher homme !)'que> dix huit ans, neuf mois et deux semaines à lui apprendre à lire et à lui fourrer dan^ l'esprit les livres de Hurtebise, Faquin, Tropditeux, Jean le Veau et un tas d'autres^ L'éducation était loin d'être terminée, lorsque le dit précepteur mourut.

Vient alors un autre pédagogue, vieux tousseux nommé Jobelin Bridé. Mais son père Grandgousier reconnsdt bientôt que. cq3

rêveurs mathMcgiens lui abâtardissent l'entendement. Il le retire de leurs mains, lui donne un précepteur du temps présent y appelé Ponocrate, des mots grecs ^wioj, travail, et hraUo^ je commande, pour signifier au jeune sdgneur que le travail est le roi du monde.

' Ponocrate tâdie d'abord de lui faire oublier ce qu'il a appris diez les corrupteurs ie jeunesse. Il Tinstruit surtout par la conversation, visite avec lui les gens doctes^ les artisans de 40U8 métiers.

U a soin aussi de l'élever dans la propreté, chose rare alors, prindpalement dans les collèges. Les étudiants, au collège Montaigu^ par exemple, étaient dévorés de poux.

Pendant sa toilette, le matin, avant les leçons, il fait lire à haute voix, devant lui, quelques pages de TÉcriture sainte. Dans le reste du jour, tout leur est travail et plaisir à la fois, tant sont bien mêlées les deux éducations physique et morale. Uétude est humaine •et facile, mais incessante, universelle. Les sciences, telles que physique, pharmacie, histoire des bêtes, botanique, médecine, astro-

nomie, etc., leur révèlent la grandeur de Nature jusqne là inconnue ; de même qu'en étudiant la philosophie, l'histoire, la poésie, la vie des héros, les relations des lointains voyageurs, ils prennent connaissance de l'étendue, et de U force, et de la variété infinie de l'âme humaine. Ils n'admirent pas seulement la nature, ils étudient les arts, sculptent, jouent des instruments de musique, et terminent leurs repas en chantant à quatre et cinq parties, ou sur un thème, à plaisir de gorge.

Aux plus belles heures du jour, maître, disciple et compagnons, jouent â la baJîe, à k paunuy à la pile trigone^ s'exercent à sauter les fossés, à grimper, à courir, à chasser, à faire des armes, à se battre, à monter à cheval, à nager, à fendre du bois, à botteler du fom, à battre du blé, à rentrer dans la grange, car ces occupations, suivant maitre François, aucun homme ne les doit ignorer. Le pain, le vin, les jeux, les combats et les consolations de l'âme, cela importe à tous, et tous doivent être initiés â ces arts sacrés de la vie.

Un jour, chaque mois, est consacré ila liberté, à la spontanéité la plus entière.

Ponocrate s'applique à faire un homme, et non pas un moine ni un scribe; au lieu de rien étouffer, de rien diminuer chez cet enfant aimé de la nature entière, pour la création duquel se sont entendus les quatre éléments,, il veut développer d'harmonie toutes les forces physiques et morales déposées mystérieuse* ment en ce rèsumi du monde.

OURQUOI a-t-on répété que Thistoire de Gargantua n'était qu'une histoire de mangeurs? Où a-t-on vu cela ? Je sais bien que l'ancien Gargantua, antérieur à Rabelais, n'était qu'une sorte de personnification de la mangerie monacale et seigneuriale ; mais Rabelais ne prit point ce personnage en mauvaise part :

il en voulut faire, tout au rebours, le modèle: des rois et seigneurs. Il fit de sa Chroniqtu, . non pas une œuvre de critique et de négation, . mais une œuvre d'aflirmation, d'éducation, d'espérance. Lui-même a dit de son livre :

Bon espoir y gît au fond. Il affirma, témoigna: que le bien était possible, montra, comme- Dieu l'avait reconnu au commencement^ que le monde était bon, et voulut en Gargantua, anoblissant le héros populaire, comme il l'avait promis à Dolet, montrer le guide de toutes perfections humaines. Loin donc d'en avoir fait un mangeur, je lis (chapitre 23) r Note:^ que son dîner estoit sobre et frugal. Au chapitre 24, il dit que, dans les jours pluvieux^ ils mangeaient plus sobrement encore.

[Bs promenades causeuse! et savante»

de Ponocrate avec son élève et ses ^compagnons rappellent le séjour ^de Rabelais à Lqgugé diez le bon évêque d'Estissac, au milieu de ses amis :

« Passans par quelques prez ou aulues lieux herbuz, visitoient lés arbres et plantes, les conférens avec les Livres des Andens qui en ont escript, comme Théophraste, Dtosco* rides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs plenes mains au logis ; desquelles avoit la charge un jeune Page nommé Rhizotome ; ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches et aultres instruments requis à bien arborizer. »

Après le dernier repas, après la causerie du soir, « en pleine nuict /devant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus découvert, veoir la lace du Ciel... Ils prîoient

Dieu le créateur, en Tadorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et, luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout Tavenir.

« Ce £ait, entroient ea>leur repous. »

LGAKTUA, toujours dirigé par Pojnocrate, vient achever son éduca- |tion à Paris ; c*est alors que son tpère le rappelle, ses États étant envahis par Picrochole.il y a là des discours pleins de sagesse^ d'admirables récits de bataillss; après quoi, la victoire demeure à Grandgcmsier, parce qu'il est juste, parce qu'il estactif . et courageux, avec l'esprit de paix.

i'est ici qu'il faut se reporter au îtemps^ si Ton veut se représenter [l'effet que put avoir, pour les con- ' temporains, la harangue à Picrochoie, répandue entre les deux armées envahissantes de Soliman et de Charles- Qjiint : « Foi, Loi, Raison, Humanité, Dieu, vous condamnent, et vous périrez, leur ditil... Le temps n'est plus d'ainsi conquesterle^ royaulmes... Geste imitation des anciens.

Hercules, Alexandres, Hannibals, Sdpions, Césars et aultres telz, est contraire â la profession de l'Évangile, par lequel nous est commandé guarder, saulver, régir et administrer chascun ses Pays et Terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que lés Sarasins et Barbares jadis appelloient prouesses, maintenant nous appelons briguanderies et meschansetez.

HK KlieUht «ust faict Picrochole soy conteiair «n sa malsdn, royalement la gouvernant, que insdlt^'r 611 la mienne hostilement la pillant ; car, par^tnen la gouverner, Teust augmentée; ^rmeipaicr, sera détruîct. »

I A victoire gagnée, le noble GarganxusL, avec ses compagnons, parmi lesquels est maintenant frère Jean, fonde le temple des Thélémites, Vest-à-dire le temple des hommes libres. Ici la prose ne suffit plus à Tenthousiasme de maître François, il lui faut la parole créatrice ' des dieux : c'est aux sons de la lyre, comme Apollon et Neptune, qu'il bâtit Vahbay^ de ThéUme, c'est-à-dire l'abbaye de la Liberté ; ^'élevant au ton des prophètes, il grave en <iithyrambes les lois de ce libre séjour. Par des strophes rapidement cadencées, il en

eicdut les hypocrites^ cafards, scribes, clercs^ pharisiens, ba[ocbims^ usuriers, mangeurs du populaire, puis les séditieux^ larves, lutins^ mU" Uns.

Cy n'entrez p4», Hypocrhet, Bigotz, Vieux MAtagots, Manniteux bortoufles, Torcoulx

Cy n*entre< pal, lUedie-fiun PVAttdent, Clercs, Basauchiens, Mangeun du Populaire.

Mais de quelle voix séduisante il y appellei en chantant, tous nobles et francs chevalien;^ avec les belles et vertueuses dames, puis lÀ bons et doctes prêcheurs humains et débon* naires, qui savent, quoyqu^on gronde, interpré* ter l'Évangile purement, entièrement et simples ment\

Cy entrez, vons, qui le sainct évangile En sent agile annoncffz quoy qu'on gioa4e ; Céans aurez un refuge et bastille Contre l'hostile Erreur, qui tant postiUe Par son taulx stile empoisonner le Monde ;

EKTXSZ, QJD'oM FOWDB ICT LA POI PftOVOMM.

Puis qu'on confonde, et par Toix et par rolle. Les Kanemi» de la saincte Parollc.

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La Parolle SAlncte Jà ne soit extaincte En ce lieu très tainet ; Ch«scun en soit ceina ; Chascune aye enceincte La Parole sainae.

Cy entrei, vous, Dames de hault paraige ; En franc couraige entrec-y en boa heur, .

Fleurs 4e beanlté à cdeste visaige, A. droit corsaige, à maintien prude et tftigf ; £a ce pasaaige est le sijour d'Honneur.

J*ai déjà cité ces beaux vers ; mais qui s'en poorrak lasser?... Ainsi, vous lé voyez, la ^Qs grande parole du XVh siècle fut inscrite fMr Rabdais au fronton de Tabbaye de Thé- Mme:

ENTREZ au*ON FONDE la LA FOI PROFONDE!

E Gargantua eut un succès immense :

— Il en ïut plus vendu par les Imprimeurs en deux moys, qtCil ne sera acheté de bibles en neuf ans ^ disait en touriant maftre François.

' Et le succès s'est continué depuis trois ^ siècles et se continuera, S03rez->€n sûrs, tant que

vivra la France. Et ce n'est pas seulement au XVIe siècle qu'il en fut en France plus .vendu que de Bibles ; aucun livre depuis (excepté Âfolière et La Fontaine) n'a eu chez nous autant d'éditions. Qji'eût-ce été, si la difficul- \ té du langage n'eût arrêté un grand nombre

I de lecteurs I

J'ai quitté Rabelais à Lyon, pantagruélisant chez Dolet ; je l'y retrouve encore, étonné lui-même de l'avidité du public à boire au tonneau pantagruélique. Cela lui donna le goût des livres populaires. Il se mit sur-le-

champ à composer un almanach pour i s 3 3 • Ceci, d'ailleurs, était indispensable. Les al- ^nanachs et astrologues, depuis quelques années, ne pronostiquaient que désolations. £n 1 524, un astrologue allemand nommé Stoâer avait annoncé que la conjonction de Jupiter^ Saturne et Mars devant avoir lieu cette année-là dans le signe des Poissons, il en devait résulter un débordement de la mer, et, par suite, un déluge universel. L'approche d.e cette conjonction dos trois grandes planètes dans les Poissons jeta l'épouvante et la terreur en Europe. Rabelais voulut confondre ces fols : il s'était fait le gardien des âmes ; il les protégea comme un père, autant qu'il put, contre toutes erreurs, contre toute hallucination, contre les vaines tristesses ; le monde avait assez de ces malheurs réels sans s'en forger encore d'imaginaires. La croyance, à un cataclysme universel était quasi générale.

« Oui, disait Rabelais, s'il n'y avait que les rois pour gouverner la terre ; mais, quelque chose que vous disent ces fols astrologues de Louvain, de Nuremberg, de Tubingue et de

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Lyon, ne croyez pas que, cette année, y ait autre gouverneur de l'universel monde qut Dieu le créateur, lequel, par sa divme parole, tout régit et modère, par lequel sont toutes choses en leur nature, propriété et condition, et sans la maintenance et gouvernement duquel toutes choses senûent en un moment réduites à néant, comme de néant elles om été produites en leur être. Gir de lui vient, en lui est, et par lui se parfait tout être et tout bien, toute vie et mouvement.

« Sans doute, continue-t-il, si Dieu ne nous dde, nous aurons prou d'affaires; mais, au contre-point, s'il est pour nous, rien ne nous pourra nuire : Si Dms pro fwhis, quis ctmtta nos? dît l'apôtre saint Paul. »

Et je le vois, en effet, la môme année^, inscrire en tête d'une édition nouvelle' du Gargantua SSL belle devise grecque: Âyat?) rijyï 0w 0eù> A la bonne chance, aûN^DieuV

Cet almanach pour 1533» qui nous est parvenu, nous montre une fois de plus qu'il ne faut point chercher les personnages réels de Rabelais parmi les rois et les grands per-

sonnages du temps. Si Ton veut absolument qu'ils aient existé^ on les trouverait bien plutôt parmi ses amis les plus simples, qu'il se sera plu, dans cette fantasmagorie, à habiller en puissants et invincibles empereurs.

Plusieurs, en effet, étaient, à ses yeu^L, 4fs souvenons indomptables dans le royaume ie Vérité. Si les villages de son t^ixaee deviennent, dans son livre, de puissants empires, il est bien naturel aus» qu'il transforme «n monarques tous ses amis. D'ailleurs, c'est des petites gens qu'il aime à s'ocupper :

<t La plus grande folie du monde, dit-fl dans cet almanach, est penser qu'il y ayt des. astres pour les roys, papes et groz seignears». {dustout que pour les paoures et soufireteux. . . le laisseroy es aultres (oh progiio6tiicque«rs à parler des ro3rs et riches, et parierey des geot debfts estât... »

iKXEQUElé Gargantua n'eût paru que isous \te nom d'Akofribas Nasier — [anagramme de François Rabelais,-^ perscmne n'avait eu le moindre doute sur son auteur ; il reçut des félidtations en vers, es prose, en latin, en grec. Le plus heureux de tous, ce fut k cardinal Du Bellay ; il nonmia le Uvre de Rabelais un nouvel Évangile, il disait avec respect, le livre^ le livre de vie; il y trouvait, disait-il, le véritable élixir contre toute blessure. Maître François, lui-même, ne put s'empécher;^de sourire un peu à tout cet enthousiasme ; néanmoins, voyant cette soif ardente^ il continua la Chronique^ et donna tout de suite le deuh ziëme livre sous le titre de Pantagrudy roi des Dipsodes (altérés).

C'était la même année que l'almanach, en 1555 ; Rabelais avait cinquante ans.

|E deuxième livre se ressent de cettis [précipitation ; excepté le prologue, |où maître François s'égaye luimême de l'enthousiasme du bon cardinal» ce deuxième livre est long, languissant ; la fin même, en plusieurs endroits, semble peu digne de son auteur. Je croirais aussi volontiers à quelques interpolations.

Mais l'origine, la généalogie, la nativité du grand Pantagruel, îe deuil que mena Gar^ gantua de la mort de sa femme Badebec^ les faits du noble Pantagruel en son jeune âge, quel veine 1 Pantagruel étudie d'abord à Poitiers; il vient à Maillezais, à Legugé ; il visite le noble Ardillon ; il traverse Sansay, Celles, Colonges. A Fontenay-le-Comte, il salue le docte Tiraqueau. Altéré de science, mais calme en son âme et plein de cox^ance aux destinées dU monde, le royal promeneur cherche en tous

lieux où apaiser sa soif: il voyage d'université en université, c'est-à-dire de beuverie en beuverie. Il arrive à Montpellier, et il y séjourne quelque temps ; mais, toujours ^and amateur de pérégriniU^ il recommence ses promenades : il voit Avignon, Valence, Bourges, Orléans, etc., etc.

Enfin il vient à Paris : il y visite avec respect la belle librairie Ssdnt-Victor, si chère aux pantagruélistes et à laqudle Jean Bouchet légua tous ses livres, à la condition qu'elle serait rendue publique. — Ced, parmi tant d'autres choses, nous montre ce qu'étaient les pantagruélistes, combien toute leur vie Us eurent à cœur Téducation du genre humain. Désaltérer fut véritablement leur devise. C2}i'on songe à Tamour de Dolet pour Vimprimerie, inventée^ dit Rabelais, par inspiration divine ; qu'on se rappelle Tardeur qu^il mettait à dissiper les ténèbres gothiques, en publiant pour la première fois la plupart des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

i'est à Paris que le géant reçoit jUne admirable lettre de son père 'Gargantua ; c'est là ausaî quH rencontre Panurge^ qui lui dit, en quatorze langues, sa faim, son d6nûment,'ses misères, qui sont celles du peuple, et kqnd il aima toute sa vis; car un trait distinctif <fes mythoUogies pantagruéliques, c*est combien oh s'y aime. Les voUâ donc vo3ri^eant ensemble, Pantagruel et Panurge — toute soif et toute œuvre ; — ils ne se quitteront jamais. Q^oi que puisse faire Panurge, le bon Pantagruel l'aimera toujours. Ce n'est pas seulement la fraternité, dans Rabelais, qui est ens^gnéé, c'est la partemiU. il lait sentir que le dm $ètre amis, c'est avoir dans l'âme les tms pour les autres un souffle de la providence. Aimer quelqu'un, disait-il, c'est veiller sur lui d'un œil paternel.

LU

^ANTAGRUBL et ses compagnons, \ augmentés maintenant 4ePanurge, [apprennent à Paiis que les tçrres fdt Gargantua ont été envahies par les dipsodes faltérés)» ayant à leur tête le roi Anarche. Ils partent pour les repousser, ils Itt battent, les poursuivent» jusque sur leurs terres» détrônent ce malheureux Anarche, et le sage Pantagruel, à sa place, est proclamé roi de Dipsodie.

Au milieu de combats terribles, de luttes corps à corps» Àe Pantagruel contre le géax^t Loupgarou, Epistemon, dans une escarmouche, a la tête emportée. H meurt et va aux enfers ; mais Panurge qui a des secrets pour tout, lui recolle la tête et le ressusdte ; après quoi les Pantagruélistes joyeux entrent triomphants dans la ville des Amaurotes : le roi Anarche est détrôné et réduit à se faire

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crieur de sauce verte. Il s'en va donc criant partout : sauce verte! sauce verte!

— Pardieu I tu as bonne gorge, lui dit Panurge en lui pinçant Toreille, et tu ne fus jamais si heureux que de n'être plus roi.

Chante plus haut.

Et le pauvre roi recommence à crier : sauce verte!

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