CHAPITRE XXI
Comment Panurge fui amoureux d'une haulle dame de Paris.
Panurge (240) commencca estre en réputation en la ville de Paris par ceste disputation qu'il obtint contre l'Anglois, et faisoit dès lors bien valoir sa braguette (2i0 A), et la feist au-dessus esmouchcter de broderie à la romanique. Et le monde le louoit publiquement, et on fut faicte une chanson, dont les petits enfants alkiient à la moustarde; et estoit bien venu en toute compagnKs des dames et damoisclles, en sorte qu'il devinl glorieux, si bien qu'il entreprint venir au-dessus d'une des grandes dames de la ville.
De faict, laissant un tas de longs prologues et protestations que font ordinairement ces dolents contemplatifs amoLu-eux de quarcsme (*), lesquels point à la chair ne touchent, lui dist un jour : « Madame, ce seroit bien fort utile h toute la république, délectable à vous, honeste à vostre lignée, et à moi nécessaire, que fussiez couverte de ma race; et le croyez, car l'expérience vous le démonstrera. » La dame à ceste parole le recula plus de cent lieues, disant : « Mescbanl fol, vous appartient-il me tenir tels propos? A qui pensez- vous parler ? allez, ne vous trouvez jamais
(240) Ce chapitre esl rempli de détails bien physiologiques; pourtant, nous ne croyons pas devoir nous y arrêter longtemps. Nous n'avons pas besoin de dire la raison de cette abstention.
(240 A) V. note 4'3 bis. La braguette s'apelait aussi gaudipi$se. H est permis de s'étonner que Rabelais n'ait jamais employé ce terme pour désigner l'armure des génitoires.
PANTAGRUEL
devant moi, car si n'estoit pour un petit, je vous ferois couper bras et jambes. — Or, dist-il, ce me seroit bien tout un d'avoir bras et jambes coupés, en condition que nous feissions vous et moi un transon de chère Jie, jouants des manequins à basses marches : car (raonstrant sa longue braguclte) voici maistre Jean Jeudi, qui vous sonneroit une antiquaille, dont vous sentiriez jusques à la mouelle {") des os. Il est galand, et vous sçait tant bien trouver les alibis forains, et petits poulains (240 B) grenés en la ratoire, que après lui n'y ha que espousseter.
A quoi respondit la dame : « Allez, meschant, allez, si vous dictes encore un mot, je appellerai le monde: et vous ferai ici assommei- de coups. — Ho, dist-il, vous n'estes tant maie que vous dictes; non, ou je suis bien trompé à vostre physionomie : cas plustost la terre raonteroit és cieulx, et les haults cieulx descendroient en l'abysme, et tout ordre de nature seroit perverti, qu'en si grande beaulté et élégance comme la vostre, y eust une goutte de fiel, ni de malice. L'on dict bien qu'à grand poine :
Vit-on jamais femme belle, Qui aussi ne fust rebelle :
Mais cela est dit de ces beautés vulgaires. La vostre est tant excellente, tant singulière, tant céleste, que je croi que nature l'ha mise en vous comme un paragon pour nous donner entendre combien elle peult faire, quand elle veult employer toute sa puissance et tout son sçavoir. Ce n'est que miel, ce n'est que sucre, ce n'est que manne céleste, de tout ce qu'est en vous. C'estoit à vous à qui Paris debvoit adjuger la pomme d'or, non à Venus, non, ni à Juno, ni à Minerve : car onques n'y eut tant de magnificence en Juno, tant de prudence en Minerve, tant d'élégance en Vénus, comme
(240 B) Poulain esl le nom vulgaire du bubon inguinal ; poulain ijrcné signille bubon à graine, c'est-à-dire se reproduisant, contagieux.
y ha en vous. O dieux et déesses célestes, que heureux sera cellui à qui ferez celle grâce de ccste-cl accoUcr, de la baiser, et de frotter son lard avecques elle ! Par Dieu, ce sera moi, je le voi bien, car desja elle m'aimo tout à plein, je le cognoi et suis à ce prédestiné des phées. Doncques, pour gagner temps, boutte, poulse, enjambions. »
Et la vouloit embrasser, mais elle feit semblant de se mettre à la fenestre pour appcller les voisins à la force, .\donc isorlit Panurge bientost, et lui dist en fuyant : « Madame, attendez moi ici, je les vais quérir moi-mesme, n'en prenez la poine. » Ainsi s'en alla, sans grandement se soucier du refus qu'il avoit eu et n'en feil onques pire chère.
Au lendemain, il se trouva à l'ecclise h l'iieure qu'elle alloit cl la messe, et à rentrée lui bailla de l'eau beniste, s'cnclinant profundcment devant elle ; après, se agenouilla auprès d'elle familièrement, et lui dist : « ISladame, s(;achez que je suis tant amoureux de vous que je n'en peulx pisser, ni lianter : je ne sçai comment l'entendez, s'il m'en advcnoit quelque mal (*), qu'en seroit-il '^ — Allez, dit-elle, allez, je ne m'en soucie : laissez moi ici prier Dieu. — Mais, dist-il, équivoquez sur « A Beaumont le vicomte... (*) » Et sur cela priez Dieu qu'il me doint ce que vostre noble cœur désire, et me donnez ces patenostres par grâce. — Tenez, dist-ello, et ne me tabustez plus. »
Ce dict, lui vouloit tirer ses patenostres qui csloiont de ceslrin (MO 0), avecques grosses marques d'or mais Panurge promptement tira un de ses couslcaulx, et les coupa très bien, et les emporta à la fripperie, lui disant : « Voulez-vous mon cousieau'? — Non, non, dist-elle. — Mais, dist-il, à propos, il est bien à vostre commandement, corps et biens, tripes (") et boyaulx » Cependant la dame n'estoit fort contente de ses pa-
(240 C) Ceslrin, c'est probablement l'ambre jauno. Pline appelait cesitum une espèce de petit tour, propre ù travailler la corne, l'ivoire, les pierres, et employé pour faire les perles artificielles.
PANTAGRUEL
tenostres : car c'estoit une de ses contenences à l'ecclise, et pensoit : « Ce bon bavard ici est quelque csventé, homme d'estrange pays, je ne recouvrerai jamais mes patenoslres, que m'en dira mon mari ? Il se courroucera à moi : mais je lui dirai qu'un larron me les ha coupées dedans l'ecclise, ce qu'il croira facilement, voyant encore le bout du ruban à ma ceinture.
Après disner, Panurge l'ai la voir, portant en sa manche une grande bourse pleine d'escuts du palais et de jetons, et lui commença dire :
« Lequel des deux aime plus l'aultre, ou vous moi, ou moi vous? — A quoi elle respondit : Quant est de moi je ne vous hay poinct : car comme Dieu le commande, j'aime tout le monde. — Mais à propos, dist-il, n'estes vous amoureuse de moi? — Je vous ai, distelle, ja dict tant de fois que vous ne me tenissiez plus telles paroles ; si vous m'en parlez encores, je vous monstrerai que ce n'est à moi à qui vous debvez ainsi parler de deshoneur. Partez d'ici, et me rendez mes patenostres, à ce que mon mari ne me les demande. — Comment, dist-il, madame, vos patenostres ? non ferai par mon sergent, mais je vous en veulx bien donner d'auUres : en aimerez-vous mieulx d'or bien esmaillé en forme de grosses sphères, ou de beaulx lacs d'amours, ou bien toutes massives comme gros lingots, ou si en \jpulez d'ébène, ou de gros hyacinthes, de gros grenats taillés avecques les marques de fines turquoises, ou de beaulx topazes marqués de fins saphyrs, ou de beaulx balais à tout grosses marques de diamants à vingt et huict quarres ? Non, non, c'est trop peu. J'en sçai un beau chapelet de fines esmeraugdes marquées d'ambre gris coscoté, et à la boucle un union (240 D) persique, gros comme une pomme d'orange : elles ne coustent que vingt et cinq mille ducats, je vous en veulx faire un présent : car j'en ai du content. (Et ce disoit faisant sonner ses jectons, comme si ce fussent escuts au soleil.) Voulez-vous une pièce de
(2/i0 D) V. note 164.
velours violet cramoisi tinct en graine, une pièce de satin broché,, ou bien cramoisi ? Voulez-vous cliaines dorures, templelles, bagues ? il ne fault que dire oui. Jusques à cinquante mille ducats, ce ne m'est rien cela.»
Par la vertus desquelles paroles il lui faisoit venir l'eau (') à la bouche. Mais elle lui dist : a Non, je vous remercie, je ne veulxrien de vous. — l'ar Dieu, dist-il, si veul.\ bien moi de vous, mais c'est chose qui ne vous coustera rien, et n'en aurez rien moins. Tenez (monstrant sa longue braguette), voici maislre Jean Chouart qui demande logis. » Et après la vouloit accoller. Mais elle coinmencca à s'escrier, loutesfois non trop hault. Adonc Panurgc retourna son faulx visage, et lui dist : « Vous ne voulez doncques aulirement me laisser un peu faire ? Bren pour vous. Il ne vous appartient tant de bien ni d'honneur : mais par Dieu, je vous ferai chevaulchcr aux chiens. »
Et ce dist, s'cnl'uit le grand pas, de paour des coups, lesquels il craignoit naturellement.
rANTAGRTJEL.