CHAPITRE XXIV
Lettres qu'un messager apporta à Pantagruel d'une dame de Paris, et l'exposition d'un mot escript en un anneau d'or.
Quand Pantagruel eut leu l'inscription, il fut bien esbahi (243), et demandant audict messager le nom de celle qui l'avoit envoyé, ouvrit les lettres et rien ne trouva dedans escript, mais seulement un anneau d'or avec un diamant on table. Lors appella Panurge, et lui montra le cas. A quoi Panurge lui dist, que la feuille de papier estoit escripte, mais c'estoit par telle subtililc que l'on n'y voyoit point d'cscripture. Et pour le sçavoir, la mist auprès du feu pour voir si l'escripture estoit faicle avec du sel ammoniac destrempé en eau. Puis la mist dedans l'eau pour sçavoir si la lettre estoit escripte du suc de tithymalle (243 A). Puis la
(■243) « L'auteur, sous le prétexte de déchiffrer la lettre de la dame de Paris, donne l'énuméralion Jes diff(!renis procédés chimiques connus de son temps, pour faire reparaître les caiaclères invisibles d'une lettre, afin de pouvoir la lire. » Voilà ce qu'on peut lire dt-iis l'excellente édition di! Dalibon au commencement de ce chapitre. Après celte note, on s'attend à trouver des explications sur ces « différents procédés chimiques connus t, mais on les cherche en vain, Esmangart et Johanneau se bornent à donner la signiflcation de quelques mots, ils disent que : /eit/veut dire lessive, rubéle poison tiré du sung d'une grenouille et axtinge graisse.
Vraiment, ce n'est pas assez, mais, nous comprenons le silence prudent de nos devanciers, en présence de l'embarras dans lequel nous nous trouvons, nous qui avons profilé de leurs travaux.
(243 A) V. note X. — Dans toutes les espèces de tilliymalte, ce sont les propriétés âcres qui prédominent, (Oribase, Collect, med., XV, 1, trad. Bussemaker et Daremberg.)
PANTAGRUEL
monstra à la chandelle 13 B), si elle estoit point escripte du jus d'oignons blancs.
Puis en frocta une partie d'huile de noix (21'i), pour voir si elle estoit point escripte de lexif de figuier. Puis en frocta une part de laict de femme allaictant sa fille première née (244 A), pour voir si elle estoit point escripte de sang de rabattes. Puis en frocta un coin de cendres d'un nid d'arondelles (244 B et 244 C), pour
(243 B) Les encres de sympathie les plus simples sont celles qui apparaissent par la seule action de la chaleur. La solution de chlorhydrate d'ammoniaque en est une, le jus d'oignon en est une autre. Presque tous les sucs végétaux donnent ainsi des caractères sans couleur, qui brunissent quand on chauffe le papier.
Si ces méthodes élémentaires de cryptographie sont peu compliquées, elles ne produisent pas, en revanche, des résultats bien brillants La moins mauvaise de toutes est celle qui consiste à remplacer le jus d'oignon par de l'acide sulfurique affaibli.
On trouva dans la fameuse cassette aux poulets de Fouquet de nombreuses lettres qu'ilfallait chauffer pour que les caractères y apparussent.
(244) L'huile de noix et le suc du figuier forment un savon végétal; il nous a été possible, en répétant l'expérience, de faire apparaître des caractères, mais nous avouons ne pas avoir tenté l'essai du lait de femme et du sang de grenouille.
(244 A) Cette histoire de sang et de lait est tout simplement, comme quelques-unes de celles qui suivent, ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui un attrape-nigaud. Nous possédons, à présent, des encres sympathiques remarquables. Nous avons : l'acétate de plomb, qui noircit au contact de l'hydrogène sulluré ; le sulfate de fer, qui devient noir par le tannin et bleu par le cyanure de potnssium ; le sulfate de cuivre, qui bleuit quand on l'expose aux vapeurs ammoniacales; le chlorure d'or, qu'un sel d'élain rend pourpre; eh bien, tout cela ne surprend que les ignorants, parce que toutes ces encres ne sauraient constiluer des secrets, pour quiconque sait lire dans le livre de la science chimique. Ce livre, on ne faisait que l'épeler du temps de Rabelais, mais nul ne le connaissait mieux que l'auteur de Panlogruel; aussi les fameuses recettes qu'il a l'air de donner ici, sont pour nous comme le pendant de la théorie horrifloque des pissefoHs des Gobelins, exposée au chapitre précédent.
(244 B et 244 C) V. note 244 A. — « 11 y a une espèce do grammaire sur l'art d'écrire en secret. Le fameux Trithèmo, abbé de Spanheim, composa, il y a quelques années, deux volumes ingénieux sur cet artifice-là, nommant l'un la Poligraphie et l'autre la Stegunograpltie. » (//. Corneille Agrippa, chap. 64.)
voir si elle esloit cscripte de rosée qu'on trouve dedans les pommes d'Alicacabut. Puis en frotta un aultre bout de la sanio des aureilles pour voir si elle estoit escripte de fiel de corlieau. Puis la trempa en vinaigre pour voir si elle esloit cscripte de laict d'espurge (244 D). Puis la graissa d'axunge do souris chaulves, pour voir si elle estoit escripte avec sperme de baleine (244 E), qu'on appelle ambre gris. Puis la mist tout doulcement dedans un bassin d'eau fraische, et soubdain la tira, pour voir si elle estoit escripte avecques alun de plume (244 F). Et voyant qu'il n'y cognoissoit rien, appela le messager, et lui demanda : « Compaing, la dame qui t'ha ici envoyé, t'ha-elle poinct baillé de baston pour apporter? ipeiisant que fust la finesse que mot Aule Gelle). — Et le messager lui respondit : Non, monsieur. »
Adoncques Panurge lui voulut faire raire les cbeveulx, pour sçavoir si la dame avoit faict escripre avecques fort moret sus sa teste raise (24,i), ce qu'elle
(244 D) Vetpurge, ou Calnpuce,esl une euphorbiacée qui fournil un suc laiteux Irès ubonJant, employé quelquefois dans les maladies de la peau. Nous en avons barbouillé un papier que nous avons trempé dans le vinaigre, sans résultai.
(241 E) Il a élé émis lant d'opinions étranges sur l'ambre gris qae Rabelais ne pouvait manquer de faire figurer ici celte précieuse et énigmalique substance.
C'est Swediaur qui a, le premier, démontré que l'ambre gris est formé par des déjections endurcies provenant du cachalol.
(i'ii F) Le sulfate d'alumine étant très hygrométrique, il est possible que l'effet indiqué ici puisse se produire, à la condition d'opérer très rapidement.
(245) Allusion à ce passage d'Aulu-Gello : a Lorsque l'Asie était sous la domination de Darius, Hisliee do Milct, qui élait à la cour de ce roi et désirait annoncer secrètement à un de ses amis des nouvelles importantes, imagina cet étonnant stratagème : il avait Un esclave qui souffrait des yeux depuis longtemps; sous prélaxte de le guérir, il lui rasa toute la tète et y Écrivit ce qu'il voulait. Il retint l'esclave dans sa maison, jusqu'à ce que ses cheveux eussent suffisamment repoussé; alors il l'envoya chez Arislagoras, — c'était le nom de son ami. — Lorsque tu seras arrivé chez Aristagoras, lui
PANTAGRUEL
voiiloit mander ; mais voyant cfue ses cheveulx estoient fort grands, il désista, considérant qu'en si peu de temps ses clieveulx (*) n'eussent creu si longs. Alors dist à Pantagruel : Maislre, par les vertus Dieu, je n'y sçaurois que faire ni dire. J'ai employé, pour cognoistre si rien y ha ici escript, une partie de ce qu'en met Messere Francesco di Nianto le Thuscan, qui ha escript la manière de lire lettres non apparentes, et ce que escript Zoroaster péri Grammatôn acritôn (245 A) ; et Calphurnius Bassus de Lileris ille- (jibilibus ; mais je n'y voi rien, et croi qu'il n'y ha aullre chose que l'anneau. Or le voyons. »
Lors le regardant trouvarent escript par dedans on Hébreu Lamah hasabhtani, dont appellarent Epistémon, lui demandant que c'estoit à dire ? A quoi l'espondit que c'estoient mots hébraïques, signifiants : Pourquoi m'as-tu laissé ? Dont soubdain répliqua Panurge : « J'entends le cas, voyez-vous ce diamant ? c'est un diamant faulx. Telle est doncques l'exposition de ce que veult dire la dame : Di, amant faulx, pourquoi m as-tu laissé ? »
Laquelle exposition entendit Pantagruel incontinent: et lui soubvint comment à son départir n'avait dict à Dieu à la dame, et s'en coniristoit, et voluntiers fust retourné à Paris pour faire sa paix avecques elle. Mais Epistemon lui réduict à mémoire le département de Eneas d'avecques Dido, et le dict de Heraclides Tarentin : que la navire restant à l'ancre, quand la nécessité presse, il fault couper la chorde plutost que perdre temps à la deslier. Et que, il debvoit laisser touts pensements pour subvenir à la ville de sa nativité, qui estoit en danger.
dit-il, lu lui rocommanderas de ma pari de te raser la lêle comme je l'ai fait moi-même. L'esclave se rendit chez Aristagoras et lui transmit la recommanJalion de son maître. Celui-ci suivit la prescription persuadé qu'elle n'avait pas été donnée sans motif, et lut la leUre sur la lête de l'esclave.» (Nuits aitiques.) (245 A) Les noms de tous ces auteurs sont imaginaires.
RABELAIS MÉDlîCIN.
De faict, vmc heure après, se leva le vent nommé nord-nord-west, auquel ils donnarent pleines voiles, et prindrent la haulle mer, et en brefs jours passants par Porto Sancto, et par Modère, foirent scalo és isles de Canarre. De là partants passarent par Cap Blanco, par Senege, par Gap Virido, par Gambie, par Sagres, par Melli, par le Gap de Bona Speranza, et feircnt scale au royaulme de Melindc ; de là partants feircnt voile au vent de la ïransmonlane, passants par Meden, par Uti, par Uden, par Gelasin, par les isles des Phoes, et •jouxte le royaulme de Achorie, fuiablcmcnt arrivarent au port de Utopie, distant do la ville des Amaurotes par trois lieues et quelque peu d'advantago.
Quand ils furent en terre quelque peu refraischis ("), Pantagruel dist : « Enfants, la ville n'est loing d'ici ; devant que marcher oultre , il seroit bon délibérer de ce qu'est à faire , affm que ne semblons és Athéniens, qui ne consultoient jamais sinon après le cas faict. Estes-vous délibérés do vivre et mourir avccqucs moi? — Seigneur, oui, dirent-ils touts : tenez vous asscuré de nous, comme de vos duigts propres. — Or, dist-il, il n'y ha qu'un poinct qui tienne mon esperit suspens et doubteux, c'est que je ne sçai en quel ordre, ni en quel nombre sont les ennemis qui tiennent la ville assiégée : car, quand je le sgaurois, je m'y en irois en plus grande asseurance. Par ce advisons ensemble du moyen comment nous le pourrons sçavoir. — A quoi touts ensemble dirent : Laissez-nous y aller voir, et nous attendez ici ; car pour tout le jourd'hui nous vous en apporterons nouvelles certaines.
— Je, dist Panurge, entreprend d'entrer en leur camp par le milieu des gardes et du guet, et banqueter avec eulx, et bragmarder à leurs dépens, sans estre cognu de nulli, visiter l'arlillerie, les tentes de touts les capitaines, et me prélasser par les bandes, sans jamais estre descouvert ; le diable ne m'affineroit pas, car je suis de la lignée de Zopyre. — Je, dist Epistemon, sçai touts les stratagémates et prouesses des vaillants capitaines et champions du temps passé, et toutes les ruses
PANTAGRUEL
et finesses de discipline militaire : j'irai, et encores <iue fusse descouvert et décelé, j'eschaperai en leur faisant croire de vous tout ce que me plaira : car je ■suis de la lignée de Sinon. — Je, dist Eusthènes, entrerai par à travers leurs tranchées, maulgré le guet, et touts les gardes, car je leur passerai sus le ventre et leur romprai bras (") et jambes, et fussent-ils aussi forts que le diable : car je suis de la lignée de Hercules. — Je, dist Carpalim, y entrerai si les oiseaulx y entrent; car j'ai le corps tant allaigre (*) que j'aurai saulté leurs tranchées, et percé oultre tout leur camp, devant qu'ils m'ayent aperceu. Et ne crains ni traict, mi flesche, ni cheval tant soit léger, et fust-ce Pégase de Perseus, ou Pàcolet ('), que devant eulx je n'es- •chappe gaillard, et sauf : j'entreprend de marcher sus les espics de bled, sus l'herbe des prés, sans qu'elle fléchisse dessoubs moi : car je suis de la lignée de ■Camille Amazone.