CHAPITRE VI
Ciimmciu Gargantua nasquit 1:11 façon bien estrange.
ux tenans ces menus propos de beuverie, Gargamelle commença se porter mal du bas (37); dont Grandgousier se leva dessus l'herbe et la reconfortoit honnestement , pensant que ce fust mal d'enfant, et luy disant qu'elle s'estoit là herbée (38) sous la saullaye, et qu'en brief elle feroit pieds neufz : parce, luy convenoit prendre courage nouveau, au nouvel advenement de son poupon; et, encores que la douleur luy fust
(37) Analogie des douleurs de l'enfantement et de celles produites par le trop-plein des intestins : dans les Jeux cas, vives contractions musculaires pour provoquer l'expulsion.
(38) On lit dans l'excellente édition de Burgaud des Marets et Ratliery :
« Herber signifiait autrefois, comme aujourd'hui, étendre sur 1 herbe, et de plus en maréchalerie, et probablement en médecine, soumettre à un bain de vapeur d'herbes. Ce remède était préconisé pour faire disparaître les enflures. Rabelais nous paraît jouer sur les deux sens du mot. »
Nous reproduisons ici cette annotation savante de deux critiques distingués, pour y renvoyer le lecteur qui trouverait trop de recherches dans les nôtres.
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quelque peu en fascherie, toutesfois que icelle seroit briève ; et la joye, qui tost succederoir, luy tolliroit tout cest ennuy : en sorte que seulement ne luy en resteroit la souvenance. Je le prouve, disoit-il : Nostre sauveur dit, en l'évangile Joannis, XVI : la femme qui est à l'heure de son enfantement a tristesse; mais, lorsqu'elle a enfanté, elle n'a souvenir aucun de son angoisse. Ha, dist-elle, vous dictes bien, et aime beaucoup mieulx ouir tels propos de l'évangile, et beaucoup mieulx m'en trouve que de ouir la vie de sainte Marguarite (39), ou quelque autre capharderie.
Courage de brebis (disoit-il), despêchez nous de cestuy cy et bien tost en faisons un autre. Ha (dist-elle), tant vous parlez à vostre aise, vous autres hommes : bien, de par Dieu, je me parforceray, puisqu'il vous plaist. Mais pleust à Dieu que vous l'eussiez coupé? Quoi? dist Grandgousier. Ha, dist-elle, que vous estes bon homme ! Vous l'entendez bien. Mon membre ? dist-il. Sang de les Cabres ! Si bon vous semble, faites apporter un cousteau. Ha, dist-elle, ja Dieu ne plaise ! Dieu me le pardoint, je ne le
(39) Lire aux femmes en travail d'enfant la vie de sainte Marguerite, était une capharderie du temps; capharderie dont il n'y a pas lieu de s'étonner outre mesure. N'a-t-on pas vu, de nos jours, une impératrice, au moment des douleurs de l'enfantement, tenir dans la main un reliquaire fourni par l'auguste époux 1 Les saints os étaient sans doute apocryphes, car l'accoucheur fut obhgé d'employer le forceps. (Voir note 16^) /(S
dis de bon cœur, et, pour ma parole, n'en faites ne plus ne naoins. Mais j'auray prou d'affaires aujourd'huy, si Dieu ne me aide, et tout par vostre membrCjque vous fussiez bien aise.
Courage, courage ! dist-il; ne vous souciez au reste, et laissez faire aux quatre bœufz de . devant. Je m'en vais boire encores quelque veguade. Si ce pendant vous survenoit quelque mal, je me tiendray près : huschant en paulme, je me rendray à vous.
Peu de temps après elle commença à souspirer, lamenter et crier. Soudain vindrent à tas sages femmes de tous costés. Et, la tastans par le bas, trouvèrent quelques pellauderies d'assez mauvais goust, et pensoient que ce fust l'enfant (40); mais c'estoit le fondement qui luy eschappoit (41) à la moUiiîcation du droit intestin, lequel vous appelez le boyau cuUier, par trop avoir mangé des tripes^ comme avons déclaré cy dessus.
Dont une horde vieille de la Compagnie, laquelle avoit réputation d'estre grande médicine, et là estoit venue de Brisepailles, d'auprès saint Genou, d'avant soixante ans luy fit un
(40) En pratiquant le toucher, elles trouvèrent des (textuellement) lamelles de peau, et crurent que c'était l'enfant. — Allusion à l'ignorance des accoucheuses du temps.
(41) Mais c'était le rectum qui tombait, à cause du ramollissement de cette partie droite de l'intestin (appelée rectum pour cette raison).
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rcstrinccif (42) si horrible que tous ses larrys tant furent oppilés et reserrés qu'à grand peine, avec les dents, vous les eussiez eslargis; qui est chose bien horrible à penser. Mesmement que le diable, à la messe de saint Martin, escrivant le caquet de deux gualoises, à belles dents alongeâ bien son parchemin.
Par cest inconvénient furent au dessus relaschés les cotylédons de la matrice, par lesquelz sursaulta l'enfant, et (43) entra en la vene creuse et gravant par le diaphragme jusques au dessus des espaules, où ladite vene se part en deux^ prit son chemin à gauche, et sortit par l'oreille senestre. Soudain qu'il fut né, ne cria, comme les autres enfants mies, mies, mies, mais à haute
(42) La chute du rectum doit être traitée par les astringents (m/n'c/î/^). L'abbé de Marsy a cru qu'î<« restrinclif, ou restrictif, était un bandage ! — Après l'administration de l'astringent par la vieille horde (sale, de mauvaise vie, par opposition avec sage-femme) tous les larris (peau, chair, du celte lama) furent oppilés (bouchés, de oppilare) et resserrés.
Sur le sens du mot larris, on peut voir un passage des Cent nouvelles nouvelles qu'il nous est impossible de reproduire.
(43) Physiologie burlesque de la marche du fœtus. En voici le mécanisme :
L'enfant sortant de la matrice entre dans la veine cave inférieure, formée au niveau de la cinquième vertèbre lombaire par la réunion des deux iliaques. Il monte, toujours dans la veine cave inférieure, traverse le diaphragme et arrive à l'oreillette droite du cœur. De là il passe dans la veine cave supérieure. Arrivé au niveau de la première côte, toujours dans la veine cave supérieure, qui, là, est formée
voix s'escrioit : A boire, à boire, à boire ! comme invitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut ouy de tout le pays de Beusse et de Bibarois.
Je me doubte que ne croyez asseuremcnt ceste estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie, mais un homme de bien, un homme de bon sens croit tous] ours ce qu'on luy dit, et qu'il trouve par escrit. Ne dit Salomon, Provcrbioriim, xiv? Inmcens crédit omni verbo, etc. Et saint Paul, prim. Corinlhior . , xiii : Charitas omnia crédit. Pourquoy ne le croiriez-vous pas ? Pour ce, dictes vous, qu'il n'y a nulle apparence. Je vous dis que, pour ceste seule cause, vous le devez croire en loy parfaicte. Car les Sorbonnistes disent que foy est argument des choses de nulle apparence.
par la rcunion des deux sous-clavières, il prend son chemin dans la sous-clavière gauche. Parvenu à ce point, nous ne pouvons plus lui trouver une voie physiologique même baroque, nous envoyons donc brusquement le fœtus à l'oreille, où il doit avoir hâte de respirer, — et vous aussi, lecteur.
Toute femme enceinte, avait dit Pline, doit éviter avec soin de passer par-dessus des œufs de corbeau, sous peine d'avorter par la bouche! Après avoir lu cela, qui donc trouverait étonnant que le rieur Rabelais ait gravement donné les détails techniques d'un accouchement par l'oreille ?
— Toutes les veines du corps, excepté les veines pulmonaires, se terminent par deux troncs s'ouvrant dans l'oreillette droite du cœur. Ces deux troncs ont reçu les noms de veine cave supérieure et veine cave inférieure. On les appelait autrefois du nom commun de veint creuse.
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Est ce contre nostre loy, nostre foy, contre raison, contre la Sainte Escriture ? De ma part, je ne trouve rien escrit es Bibles Saintes qui soit contre cela. Mais, si le vouloir de Dieu tel eust été, diriez vous qu'il ne l'eust peu faire ? Ha, pour grâce, n'emburelucoquez jamais vos esprits de ces vaines pensées. .Car je vous dis que à Dieu rien n'est impossible. Et, s'ilvouloit, les femmes auroient dorénavant ainsi leurs enfans par l'oreille. Bacchus ne fut il pas engendré par la cuisse de Jupiter? Rocquetaillade iiasquit il pas du talon de sa mère? Croquemouche, de la pantoufle de sa nourrice? Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'oreille de Jupiter ? Adonis, par l'escorce d'un arbre de mirrhe ? Castor et Pollux, de la cocque d'un œuf, pont et esclos par Leda ? Mais vous seriez bien davantage esbahis et estonnés, si je vous exposois présentement tout le chapitre de Pline, auquel parle des enfantemens estranges (44)
(44) Il est impossible que le paragraphe que nous venons d'étudier, dans la note précédente, ne soit pas une satire de Pline l'Ancien. L'ami de Titus et de Vespasien était certes un homme avide de science, puisqu'il trouva la mort en voulant observer de trop près l'éruption du Vésuve, mais Rabelais pensait sans doute que l auteur de l'Histoire naturelle en 37 livres aurait gagné à en retrancher quelques-uns.
Voici le texte de Pline auquel renvoie Rabelais. On le trouve au chapitre iv et non au chapitre m du VIIc livre ; il porte pour titre : Accouchements merveilleux.
« Il est avéré qu'il peut naître trois enfants à la fois, témoins les Horaccs et les Curiaces. Un plus grand nom-
et contre nature. Et toutesfois je ne suis point menteur tant asseuré comme il a esté. Lisez le septiesme de sa Naturelle Histoire, chap. m, et ne m'en tabustez plus l'entendement.
bre est regardé comme un prodige, excepté en Egypte, où l'eau du Nil augmente la fécondité.,. Trogue nous apprend qu'en Egypte les femmes mettent au monde jusqu'à sept enfants à la fois Qjnelques individus naissent
avec les deux sexes... Alcippe mit au monde un éléphant, mais ce fait est un de ceux qu'on regarde comme des présages sinistres. Ce fut au commencement de la guerre des Marses qu'une esclave accoucha d'un serpent... On a l'exemple d'un enfont qui rentra aussitôt dans le ventre de sa mérc, à Sagonte, l'année où cette ville fut détruite par Annibal... » (Trad. de Graudsagne.)
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