CHAPITRE VIII
Comment on vestit Gargantua.
uy estant en cest aage, son père ordonna qu'on luy fist des habillemens à sa livrée, laquelle estoit blanc et bleu. De fait, on y besoigna, et furent faits, taillés et cousus à la mode qui pour lors couroit. Par les anciennes pantarches qui sont en la Chambre des comptes, à Monsoreau^ je trouve qu'il fut vestu en la façon que s'ensuit.
Pour sa chemise, furent levées neuf cens aulnes de toille de Chasteleraud, et deux cens pour les coussons en sorte de carreaux, lesquelz on mit sous les esselles. Et n'estoit point froncée; car la fronceure des chemises n'a esté inventée, sinon depuis que les lingières (*), lorsque la pointe de leur aiguille estoit rompue, ont commencé besoigner du cul.
Pour son pourpoint, furent levées huit cens treize aulnes de satin blanc ; et pour les agueillettes, quinze cens neuf peaulx et demie de chiens. Lors commença le monde attacher les chausses au pourpoint, et non le pourpoint aux chausses : car c'est chose contre nature, comme amplement a déclaré Ockam sur les exponibles de M. Haultechaussade.
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Pour ses chausses, furent levées unze cens cinq aulnes et un tiers d'estamet blanc, et furent deschiquetées en forme de colonnes striées et crénelées par le derrière, afin de n'eschauffer les reins (48). Et flocquoit par dedans la deschicqueteure de damas bleu, tant que besoin estoit. Et notez qu'il avoit très belles grèves (49) et bien proportionnées au reste de sa stature.
Pour la braguette (49 ^w), furent levées seize
(48) Les reins étant situés profondément près des vertèbres, au milieu d'un tissu cellulaire graisseux très-abondant, il n'y a pas à craindre que les chausses puissent les échauffer. L'intention de l'auteur est donc celle que nous indiquons à la note 46.
(49) Johanneau et Esmangart affirment qu'ici le mot grève ou grieve a le sens de ^ras de jambe. Grèves se disait des deux os de la jambe et de l'armure destinée à les protéger. Desperiers dit, à la nouvelle LXXIX : « De l'un de ses esclops donne un grand coup contre la grève de ce curé, lequel sentant une extrême douleur porta la main à sa jajiibe », et l'auteur du Supplément du Calholicon : « Ce bonhomme voulut me donner de son fouet sur les grèves. » Brantôme présente ainsi la servante d'une de ses grandes dames : « Elle luy tiroit ses chausses bien tendues et àccommodoit la grève et raettoit proprement la jarretière » {Dames galantes, dise. II); un peu plus loin il présente la maîtresse « monstrant la belle jambe et belle grève ».
Par toutes les citations que nous venons de donner, on peut voir que le mot grève, sans avoir une signification bien précise, doit être considéré généralement comme désignant la saillie musculaire charnue appelée mollet.
(49 bis) Arrêtons-nous un instant à ce mot de braguette que Rabelais emploie si souvent, tant au propre qu'au figuré. La braguette, qu'on appela aussi brayette, orague, et gaudipisse, s'entend aujourd'hui de l'ouverture
aulnes un quartier d'iceluy mesme drap, et fut la forme d'icelle comme d'un arc boutant, bien estachée joyeusement à deux belles boucles d'or
qui se trouve au devant du pantalon. Au seizième siècle, ce fut d'abord une partie du harnais militaire, qui consistait en une pièce de fer destinée à protéger les organes génitaux et formait un renflement au point de jonction des deux cuissards. Cette proéminence, si singulière qu'on aurait dû à peine la supporter dans la tenue des hommes d'armes, devint bientôt un ornement général, une pièce du vêtement civil adoptée par tout le monde. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la série de figures publiées en 1565, sous le titre de Songes drolatiques de Pantagruel, pour comprendre combien était hideuse cette montre, extérieure, d'une virilité presque toujours exagérée.
La forme et les dimensions de la braguette varièrent beaucoup. La plus commune fut semblable à celle que décrit en ces termes un auteur du temps :
« Les chausses-hautes estoient si joinctes qu'il n'y avoit moyen de faire des pochettes. Mais, au lieu, ils portoyent une ample et grosse braguette qui avoit deux aisles aux deux costez, qu'ils atiachoyent avec des esguillettes, une de chasque costé : et en ce grand espace qui estoit entre les dittes deux esguillettes, la chemise et la braguette, ils y mettoyent leurs mouchoirs, une pomme, une orange, ou autres fruictz, leur bourse : ou s'ils se faschoient de porter des bourses, ils mettoyent leur argent dans une fente qu'ils faisoyent à l'extérieure, environ la teste et la poincte de laditte braguette. Et n'estoit pas incivil, estant à table, de présenter les fruicts conservez quelque temps en ceste braguette, comme encore aucuns présentent des fruicts pochetez. » (Louis Guyon, diverses leçons.)
N'y avait-il pas là de quoi exercer la verve satirique de l'auteur de Pantagruel, de ce livre dans lequel se trouve le chapitre de Pbysis et à'anti-Physis? Rabelais en usa. Il en abusa même.
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que prenoient deux crochets d'esmail, en un chascun desquelz estoit enchâssée une grosse esmeraude de la grosseur d'une pomme d'orange. Car (ainsi que dit Orpheus, libro De lapidihus, et Pline, libro ultimo) elle a vertu erective et confortative du membre naturel (50). L'exiture de la braguette estoit à la longueur d'une canne, deschiquetée comme les chausses, avec le damas bleu flottant comme davant. Mais voyans la belle brodeure de canetille, et les plaisans entrelaz d'orfèvrerie garnis de fins diamants, fins rubis, fines turquoises, fines esmeraudes, et unions(50 bis) persicques, vous l'eussiez comparée à une belle corne d'abondance, telle que voyez es antiquailles, et telle que donna Rhea es deux nymphes Adrastea et Ida, nourrices de Jupiter.
(*)Tousiours galante, succulente, resudante,
(50) Le jaspe vert passait pour excitant de l'organe sexuel. L'énieraude, qui a la même couleur, devait partager ses vertus. On nous étonnerait fort si on nous disait que Rabelais croyait à toutes ces propriétés.
L'émeraude est présentée comme aphrodisiaque dans les poèmes orphiques. Jean de Renou, De materia meiica, lui attribue la propriété contraire. Hierosme Cardan dit qu'elle est utile à la santé de l'homme. — Pline, dans son dernier livre, ne parle pas de la vertu excitante du jaspe vert, mais il émet sur la matière tant d'opinions risquées, que Rabelais a pu, à toutes les qualités énumérées par le Buft'on latin, en ajouter une, surtout quand cette addition doit porter sur une vertu confortative du laboureur de nature. — Voir note 3.
(50 his) Union, voir note 164. — Marranisé, voir note 578.
tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante, pleine d'humeurs, pleine de fleurs, pleine de fruictz, pleine de toutes delices. J'advoue Dieu s'il ne la faisoit bon voir. Mais je vous en exposeray bien davantage au livre que i'ay fait de la dignilé des braguelles. D'un cas vous advertis que, si elle estoit bien longue et bien ample, si estoit elle bien garnie au dedans et bien avitaillée, en rien ne ressemblant les hypocritiques braguettes d'un tas de niuguetz, qui ne sont pleines que de vent, au grand interest du sexe féminin.
Pour ses souliers, furent levées quatre cens dix aulnes de velours bleu cramoysi, et furent deschiquetées à barbe d'escrevisse bien mignonnement par lignes parallèles, joinctes en cylindres uniformes. Pour la quarreleure d'iceux, furent employées unze cens peaulx de vache brune, taillées à queues de merluz.
Pour son saye, furent levées dix et huit cens aulnes de velours bleu teinct en grene, brodé à l'entour de belles vignettes, et, par le milieu, de pinthes d'argent de canetille, enchevestrées de verges d'or, avec force perles ; par ce dénotant qu'il seroit un bon fessepinthe en son temps.
Sa ceinture fut de trois cens aulnes et demie de cerge desoye, moitié blanche et moitié bleue, ou je suis bien abusé.
Son espée nefutValentienne, ni son poignard Sarragossois : car son père hayssoit tous ces indalgos bourrachons, marranisés (50 te) comme diables ; mais il eut la belle espée de bois et le
poignard de cuir bouilly, peintz et dorés comme un chascun souhaiteroit.
(*) Sa bourse fut faite de la couille d un oriflant que lui donna lier Pracontal, proconsul de Lybie.
Pour sa robe, furent levées neuf mille six cens aulnes moins deux tiers de velours bleu comme dessus, tout porfilé d'or en figure diagonale, dont, par juste perspective, issoit une couleur innomèe, telle que voyez es coulz des tourterelles, qui resjouissoit merveilleusement les yeulx des spectateurs.
Pour son bonnet, furent levées trois cens deux aulnes un quart de velours blanc, et fut la forme d'iceluy large et ronde à la capacité du chef. Car (50 ter) son père disoit que ces bonnetz à la marrabaise, faits comme une crouste de pasté, porteraient quelque jour malencontre à leurs tonduz.
Pour son plumart, portoit une belle grande plume bleue, prise d'un onocrotal du pays de Hircanie la sauvage, bien mignonnement pendante sur l'oreille droite.
Pour son image avoit, en une plataine d'or pesant soixante et huit marcs, une figure d'esmail compétent, en laquelle estoit portraict un
(50 ter) Rabelais proteste, au nom de l'hygiène, contre les coiffures dures et pesantes de son temps. Qu'aurait-il dit s'il avait connu notre ridicule couvre-chef en tuyau de poêle qui est construit en dépit du bon sens, qui ne nous garantit de rien et dont les parois rigides impriment sur le front des sillons où germent les migraines?
corps humain ayant deux testes, l'une virée vers l'autre, quatre bras, quatre pieds et deux culz ; ainsi que dit Platon, in Syinposio, avoir esté T'hu- , maine nature à son commencement mystic ; et, autour, estoit escrit en lettres Ioniques H x-^A-n-n
ou ^iTfl TJt ?afT«Ç.
Pour porter au col, eut une chaine d'or pesante vingt et cinq mille soixante et trois marcs d'or, faite en forme de grosses bacces, entre lesquelles estoient en œuvre gros jaspes verds, engravés et taillés en dracons, tous environnés de rayes et estincelles, comifie les portoit jadis le roy Necepsos. Et descendoit jusques à la boucque du petit ventre, dont toute sa vie en eut l'émolument tel que savent les médecins Gregoys(5i).
Pour ses gands, furent mises en œuvre seize
f)eaulx de lutins, et trois de loups guarous pour a brodure d'iceux. Et de telle matière luy furent faits, par l'ordonnance des cabalistes de Sainlouaud.
Pour ses anneaux (lesquelz voulut son père qu'il portast pour renouveller le signe antique de noblesse), il eut au doigt indice de sa main gauche une escarboucle grosse comme un œuf d'autruche, enchâssée en or de seraph bien mi-
(Si) Malgré ce que nous avons dit dars la note précédente, nous devons avouer que Galien attribuait au jaspe vert des vertus lithontriptiques, aphrodisiaques et prolifiques. Johanneau a pourtant écrit : « Cet émolument est probablement l'embonpoint. En effet, Pline dit que 1.1 polissure de l'agate, ou jaspe, engraisse. »
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gnonnement. Au doigt médical (52) d'icelle,eut un anneau fait des quatre metaulx ensemble, en la plus merveilleuse façon que jamais fust veue, sans que l'acier froissast l'or, sans que l'argent foullast le cuivre. Le tout fut fait par le capitaine Chappuys et Alcofribas^ son bon facteur. Au doigt médical de la dextre eut un anneau fait en forme spirale, auquel estoient enchâssés un ba-
(52) J'ai longtemps cherché quel pouvait être ce doigt médical. Parmi les commentateurs de Rabelais, les uns disaient : le doigt médical est le doigt du milieu ou)«édius; les autres assuraient que c'était l'annulaire {4e doigt) et expliquaient que le nom de médical lui serait venu de ce que les anciens médecins s'en servaient pour délayer les médicaments. Aujourd'hui, je me suis décidé à penser, comme ces derniers, que le doigt médical est bien celui que nous nommons Vannnlaire, mais, en avouant toutefois ne pas savoir pourquoi on l'appelait ainsi : admettre que ce doigt, difficile à isoler, avait l'usage qu'on lui attribue, me semblerait chose trop risquée. Je crois que le médical et l'annulaire sont un seul et même doigt, tout simplement parce que Rabelais l'a, pour ainsi dire, expliqué lui-même, au chap.xx du livre 111, dans la description d'une grimace de Nazdecabre (v. note 386) :
a Adonc Nazdecabre éleva en l'air la mam dextre toute ouverte, puis mit le poulce d'icelle jusques à la première articulation, entre la tierce joincture du maistre doigt et du doigt médical, les resserrant assez fort autour du poulce; le reste des joinctures d'iceux retirant au poing, et droits extendant les doigts indice et petit. La main ainsi composée posa sur le nombril de Panurge, mouvant continuellement le poulce susdit, et appuyant icelle main sus les doigts petit et indice, comme sus deux jambes. »
Ope le lecteur suive, sur sa main les mouvements inillqués, il verra qu'il est impossible de s'y tromper.
lay en perfection, un diamant en pointe, et une esmeraude de Piiyson, de prix inestimable. Car Hans Carvel, grand lapidaire du roy de Melinde, les estimoit à la valeur de soixante neuf millions huit cens nonante et quatre mille dix et huit moutons h la grand'laine : autant l'estimèrent les Fourques d'Auxbourg.
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