CHAPITRE XIlI
Comment GrjndgOuslei cogiieut l'esprit merveilleux de Gargantua à l'invention d'un torchecul.
US (61) la fin de la quinte année, Grandgousier, retournant de la defaicte K^^yD Canarriens, visita son fils Gargan- ^^^^^^^ tua. Là fut resjoui, comme un tel père pouvoit estre, voyant un sien tel enfant. Et le baisant et accoUant, l'interrogeoit de petits propos puériles en diverses sortes. Et beut d'autant
(61) Chapitre Ibi t sale, rempli de détails sur les sensations diverses produites au rectum par une série d'objets bizarres. Les détails médicaux et les termes techniques abondent dans ce morceau, qui est ainsi apprécié par Esmangart et Johanneau :
« Dans ce chapitre, l'auteur fait faire au vrai Gargantua (François l") l'aveu du grand nombre de ses maîtresses, et de la première maladie galante que lui communiqua une belle Vasconnoise, lorsqu'il n'avait encore que dix-huit ans. Gargantua nous semble en faire clairement l'aveu en disant : « Une autre fois me torchai des « aureillettes de satin cramoisi d'une dame »
— C'est probablement pour avoir fait sa lecture favorite du chapitre xiii qu'un maniaque, cité par Feuillet de Couches (Causeries dhm curieux, tome II, page 349), a eu l'étrange idée de collectionner, en guise d'autographes dorés, des papiers... abandonnés.
avec luy et ses gouvernantes, esquelles par grand soing demandoit , entre autres cas , si elles l'avoient tenu blanc et net. A ce Gargantua fit response qu'il y avoit donné tel ordre qu'en tout le pays n'estoit garçon plus net que luy.
Comment cela ? dist Grandgousier. J'ay, respondit Gargantua, par longue et curieuse expérience, inventé un (6i bis') moyen de me torcher
(6i bis) La réimpression d'un chapitre tel que celui-ci nécessite quelques réflexions. On les a faites avant nous. Les voici, en excellents termes, telles qu'elles sont présentées aux lecteurs delà belle édition de Rahelais publiée il San Rcmo par AI. A. L. Sardou :
« Voici l'un des chapitres qui choquent le plus notre pruderie moderne, et qui cependant, à l'époque où écrivait l'auteur, avaient tout simplement le privilège d'exciter la grosse gaieté de nos pères. C'est que les mœurs de ce temps étaient fort difl'érentes des nôtres. Est-il besoin de faire remarquer que le langage des seigneurs et même des dames de la cour scandaliserait aujourd'hui les oreilles les moins délicates? C'est là un fait attesté par un grand nombre d'ouvrages publiés dans le courant du xvi° siècle, et entre autres par VHeplanieron de la reine do Navarre, sœur de François T'^. Michel de Montaigne, conseiller au parlement de Bordeaux, maire de cette ville, gentilhomme de la chambre du roi, grave philosophe, moraliste austère et homme du meilleur monde, imprimait en 1588, trente ans après la mort de Rabelais, des phrases comme celles-ci : « N'eussent les suivans non plus de droicts et de ncri's et de suc au despucelage de
leurs femmes, etc Au plus eslevé throsne du monde,
si ne sommes-nous assis que sur nostre cul » {Essais, liv. III, chap. XIII, à la fin). Ne l'oublions pas, d'ailleurs, grâce à des joycusetés du genre ordurier, Rabelais a pu dire impunément de grandes vérités, attaquer avec vi-
GARGANTUA
le cul, le plus royal, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que jamais fust veu. Quel ? dist Grandgousier. Comme vous le raconteray, dist Gargantua, présentement.
Je me torchay une fois (*) d'un cachelet de velours d'une damoiselle, et le trouvay bon; car la mollice de la soye me causoit au fondement une volupté bien grande.
Une autre fois, d'un chaperon d'icelle, et fut de mesmes.
Une autre fois d'un cachecoul; une autre fois des oreillettes de satin cramoysi : mais la dorure d'un tas de sphères de merde qui y estoient, m'escorcherent tout le derrière. Q.ue le feu Saint Antoine (62) arde le boyau cul-
gueur d'énomies abus et combattre vaillamment en faveur de la raison, de la justice et de l'humanité ; c'est là son excuse, si tant est qu'il en ait besoin. Ajoutons que quelques commentateurs voient dans ce chapitre une satire du peu d'égards que François I" avait pour les privilèges des villes et des provinces. »
(62) Un ordre religieux, fondé en 1070 à Saint-Didier (Isère), où l'on conservait des reliques de saint Antoine, vouait ses membres aux soins à donner aux malheureux atteints du feu sacré ou feu Saint-Aiilcînc. Cette maladie, appelée aussi mal des ardents, sévissait épidémiquenient au moyen âge. C'était une sorte d'érysipèle gangreneux qui fît degrands ravages, fille donna naissance à une imprécation fort usitée. Dans les Cent nouvelles nouvelles, on lit :
« Le feu de saint Anihoine l'avde quand onc^ues je l'accointay » (XXXII 1); etdansMarot:
« Le feu saint y47)/oi;;e vous arde ! » (Marol à Sagan.) Voir les notes 68, 107, 169, 219, 223.
lier (62 bis) de l'oi'fevre qui les fit et de la damoiselle qui les portoit ! Ce mal passa, me torchant d'un bonnet de page, bien emplumé à la suisse.
Puis, fiantant derrière un buisson, trouvay un chat de mars (63); mais ses gryphes m'exulcèrerent tout le périnée. De ce me guéris au lendemain, me torchant des gands de ma mere, bien parfumés de maujoin (63 bis).
Puis me torchay de saulge, de fenoil, de anethj de marjolaine, de roses, de feuilles de
D'après Charles Labitle, le savant commentateur de la Falire Mèiiippèe, les malades atteints du feu saint Antoine étaient enfermés dans des maladieries spéciales, sur les murailles desquelles on peignait extérieurement des Jlaiiiiiii's.
(62 bis) Voir notes 21, 41, 108.
(65) Un cbal de mais c'est une martre.
L'ulcération est une plaie avec perte de substance, VexulccraUon en est le premier degré : c'est, à proprement parler, une plaie légère et superficielle, n'.ayant de l'ulcère que le nom et telle que peut la produire la griffe d'un petit carnassier.
— Par périnée on entend l'espace compris entre les parties génitales et l'anus.
— Le chat de mars, dont il est ici question, désignerait, d'après Esmangart et Johanneau, une des maîtresses de François I^"" : ses égratignures représenteraient les accidents syphilitiques du trop galant monarque. De Marsy ajoute que l'endroit où les griffes ont fait une marque est bien précisé avec intention, car il est certain, dit-il, que François I'^'' eut, an périnée, un ulcère que tout l'art des chirurgiens ne put guérir et qui, à la fin, le conduisit au tombeau.
(63 bis) Maujoin, benjoin. V. note 477.
GARGANTUA
courles, de choux, de bettes, de pampre, de guymauves, de verbasce, qui est escarlatte de cul; de lactues, de feuilles d'espinards (64). Le tout me fit grand bien à ma jambe (65); de mercuriale, de persiguière, d'orties, et de consolde (66); mais j'en eus la cacquesangue de
(64) Toutes ces plantes étaient employécs»en médeçine du temps de Rabelais ; quelques-unes le sont encore, La sauge est tonique ; le fenouil, diurétique ; l'anelh, carminatif; la marjolaine, stimulante et sternutatoire ; la rose, astringente ; la courge, lénitive ; le chou, préconisé contre les inflammations chroniques du poumon; la bette, d'un usage populaire pour le pansement des vésicatoires ; la vigne, vulnéraire; la molène, ou bouillon blanc, verlascum, ihapsus, pectorale, et béchique ; la laitue, légèrement soporifique; Vèpinard, laxatif.
Pour la parenthèse relative au verbascum, nous ne la comprenons guère. Les feuilles du bouillon blanc sont employées, avec beaucoup d'avantage, dans les douleurs du fondement causées par le gonflement et l'irritation des hémorrhoides. Cela peut mettre sur la voie, mais n'explique pas le mot « escarlate », que Le Duchat n'a pas hésité à expliquer. Dans l'édition de Sardou, il est dit que le bouillon blanc rougit par son àpreté les parties du corps qu'on en frotte.
(65) Voir note 113.
(66) Rabelais continue l'énumération des plantes médicinales si mal employées par le petit Gargantua : la mercuriale (mercicralis anntia) sert à préparer un médicament purgatif appelé miel mercurial ; la persiguière, ou renouée (Polygonum Persicaria) passe pour vulnéraire; l'ortie {uriica urens) a ét»^ e.mpioyée quelquefois pour produire la rubéfaction, — c'est elle qui a amené le flux de sang que l'auteur appelle cacquesangue (voir note 169); "a consoude (consolida symphiium) a une racine astringente. ' ' )
RABllLAIS MÉDECIN.
Lombard. Dont fus guery me torchant de ma braguette.
Puis me torchay aux linceulx, à la couverture, aux rideaux, d'un coissin, d'un tapis, d'un verd, d'une nappe, d'une serviette, d'un mouschenez, d'un peignouoir. En tout je trouvay de plabii'.'^lus que n'ont les roigneux quand on les estnlie (éy).
- Voire, mais, distGrandgousier, lequel torchecul trouvas tu meilleur ? J'y estois, dist Gargantua, et bien tost en sçaurez le lu aiUem. Je me torchay de foin, de paille, de bauduffe, de bourre, de laine, de papier : mais
Tousjours laisse aux couillons esmorche Qui son hord cul de papier torche.
Quoy, dist Grandgousier, monpetitcouillon, as tu pris au pot, veu que tu rimes desja ? Oui dea, respondit Gargantua, mon roy, je rime tant et plus, et, en rimant souvent m'enrime (*). £scoutez ce que dit nostre retraict aux fianteurs :
•Clùmt,
Foira rt,
Petart,
Brenous,
Ton |ard,
Chappart
S'espart
(67) L'auteur veut parler ici de la sensation peu agréable qu'éprouvent les galeux quand on les frictionne vigoureuseinent avec des pomtmdes anîipsoriques.
GARGANTUA
Sus nous.
Hordous, Merdous, Esgous
Le feu de Saint Antoine t'ard (68), Si tous Tes trous Esclous
Tu ne te torche avant ton départ.
En voulez vous d'avantage? Ouy aea, respondit Grandgousier.
Adonc, dist Gargantua :