‹ Rabelais médecin [electronic resource]Chapitre 24 sur 121 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Comment G.irg^amsi fut institué par un sopliiste en lettres latines.

es propos entenduz, le bonhomme Grandgousier fut ravy en admiration, considérant le haut sens et merveilleux entendement de son fils Gar- Et dist à ses gouvernantes : Philippe, roi de Macédoine, cognent le bon sens de son fils Alexandre, à manier dixtrement un cheval. Car ledict cheval estoit si terrible et efl^rené que nul ne osoit monter dessus, parce qu'à tous ses chevaulcheurs il bailloit la saccade, à l'un rompant le cou, à l'autre les jambes, à l'autre la cervelle, à l'autre les mandibules (68 i/^). Ce que considérant Alexandre en l'hippodrome (qui estoit le lieu où l'on promenoit et voltigeoit les chevaulx) advisa que la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit à son ombre. Dont, montant dessus, le fit courir encontre le soleil, si que l'ombre tomboit par derrière ; et, par ce moyen, rendit le cheval doux à son vouloir. A quoi cognent son père le divin entende-

(68 bis) Accumulation de détails techniques venant naturellement dans l'esprit d'un auteur médecin.

GA RGANTUA.

ment qui en luy estoit et le fit très bien endoctriner par Aristoteles, qui pour lors estoit estimé sus tous philosophes de Grèce,

Mais je vous dis qu'en ce seul propos que j'ay présentement devant vous tenu à mon filz Gargantua, je cognois que son entendement participe de quelque divinité, tant je le voy agu, subtil, profond etserain. Et parviendra a degré souverain de sapience, s'il est bien institué. Par ainsi, je veulx le bailler à quelque homme savant, pour l'endoctriner selon sa capacité, et n'y veulx rien espargner.

De faict, l'on luy enseigna un grand docteur en théologie, nommé maistre Thubal Oloferne, qui luy apprit sa charte, si bien qu'il la disoitpar cœur au rebours; et y fut cinq ans et trois mois: puis luy leut le Donat, le Facet, Theodolet et xjîlamis in Tamboîis, et y fut treize ans six mois et deux sepmaines.

Mais notez que, ce pendant, il luy apprenoità escrire gothiquement,, eiescrivoit tous ses livres; car l'art d'impression n'estoit encores en usage.

Et portoit ordinairement un gros escritoire, pesant plus de sept mille quintaulx, duquel le galimart estoit aussi gros et grand que les gros pilliers d'Enay ; et le cornet y pendoit à grosses chaînes de fer, à la capacité d'un tonneau de marchandise.

Puis luy leut de modis significandi, avec les commentz de Hurtebise, de Fasquin, de Tropditeux, de Gualehaut, de Jehan le Veau, deBillonio, Brelinguandus, et un tas d'autres. Et y

fust plus de dix huit ans et unze mois. Etlesceut si bien qu'au coupelaud (69) il le rendoit par cœur i\ revers. Et prouvoit sus scS doigts, à sa mère, que de modis significandi non erat scieuiia.

Puis luy leut le compost, où il fut bien seize ans et deux mois, lors que son dit précepteur mourut :

El fut l'an mil quatre cens vingt De la vérole qui luy vint (70).

(69) An coupelaud signifie : à l'examen, à la sabbatinc. Coupelaud vient de coupelle. La coupelle est un petit vase lait d'os calcinés servant ;\ connaître le titre d'un ouvrage d'argent.

(70) La vérole est la maladie favorite de Rabelais; on la rencontre souvent au cours de son livre. Les deux vers cités sont de Clément Marot ; ils sont extraits de l'épitaplie d'un moine d'Orléans, nommé Levcque, et non point de l'Evêque d'Orléans, comme cela a été dit. La voici :

Cy gist, repose et dort léans Le feu evesque d'Orléans :

J'entens l'évesque en son surnom Et Frère Jean en propre nom Qui mourut l'an cinq cent et vingt De la vérole qui luy vint !

Cette citation, modifiée quant au chiffre, n'est pas faite sans intention. Elle montre que Rabelais admettait l'existence de la vérole en l'an 1420, malgré l'opinion qui la faisait venir d'Amérique, apportée par l'équipage de Christophe Colomb, en 1495.

Rabelais pensait-il que cette maladie a existé de tout

GARGANTUA

libus cardinalibus, Passavantus cum commmto, et 'Dormi seciire, pour les festes ; et quelques autres de semblable farine, à la lecture desquelz il devint aussi sage qu'onques puis ne fourneasmes nous.

Après, en eut un autre vieux tousseux (71) nommé maistrc Jobelin Bridé, qui luy leut Hugotio, Hebrard Grecisme, le Doctrinal, les Pars, le Quid est, le supplementimi, Marmotret de morihiis inmensa servandis, Seneca de quatuor virtu-

temps? nous le croirions d'autant plus volontiers qu'aujourd'hui cette opinion est admise. Voici comment s'exprime à ce sujet le Dr Lancereaux, un savant fort expert en la matière :

« Depuis les temps les plus anciens on a connu la plupart des manifestations à la réunion desquelles nous appliquons la dénomination de syphilis, une seule chose a manqué aux premiers observateurs, qui est la connaissance synthétique de cette maladie ; aussi les accidents qui s'y rattachent sont-ils, les uns, décrits séparément dans le chapitre consacré aux ulcères des parties génitales ; les autres, confondus et relégués dans le domaine des maladies ordinaires de l'époque et de la lèpre en particulier. Il a fallu la grande épidémie du xv« siècle pour montrer la relation qui unit l'accident primitif aux accidents secondaires et tertiaires. « (Traité de lasyhhilis, Paris. 1866.)

(71) Le catarrhe bronchique est une maladie très-commune chez les vieillards, d'où l'épithète de tousseux donnée au précepteur stupidc de Gargantua.

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