‹ Rabelais médecin [electronic resource]Chapitre 26 sur 121 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et de l'énorme jument qui le porta, et comment elle desfilles mouches bovines de la Beauce.

n ceste mesme saison, Fayoles, quart roy de Numidie , envoya du pays d'Africque à Grandgousier une jument (72) la plus énorme et la plus grande que fust onques veue, et la plus monstrueuse (comme assez savez que Africque ap-

(72) Rabelais n'a pas grand respect pour les maîtres de l'antiquité ; nous l'avons vu, au .chapitre ni, dire librement sa pensée sur les idées des anciens en matière de parturition ; nous allons constater ici qu'il n'est pas moins irrévérencieux quand il s'agit des descriptions fantastiques dont l'histoire naturelle de Pline est si prodigue. Au xvi* siècle, il se trouvait encore des savants pour professer et des auditeurs pour écouter des dissertations sur le sphynx, la licorne, les satyres et autres hydres de la science. A ce } public et à ces professeurs Rabelais présente sa jument et dit : Admirez ma monstrueuse bête, elle est aussi merveilleuse que tous vos animaux merveilleux, y compris les béliers dont il faut voiturer l'arrière-train, bien qu'Hérodote ait écrit : les bergers arabes font comme de petits charriots où ils mettent la queue de leurs moutons et les moutons les traînent.

D'après Bouillet, Rabelais aurait eu tort de nier l'existence de ces moutons à grande queue. Il existerait réelle-

porte tous jours quelque chose de nouveau) : car elle estoit grande comme sixoriflanset avoit les pieds fendus en doigts, comme le cheval de Jules César, les oreilles ainsi pendantes comme les chèvres de Languedoc^ et une petite corne au cul. Au reste, avoit poil d'alezan toust.ade, entreillizè de grises pommelettes. Mais sus tout avoit la queue horrible. Car elle estoit, poy plus po)' moins, grosse comme la pile saint Mars auprès de Langes, et ainsi carrée, avec les brancars ny plus ny moins ennicrochés que sont les espicz au bled.

Si de ce vous esmerveillez (72, 72 bis) esmorveillez vous d'avantage de la queue des béliers do Scythie, que pesoit plus de trente livres ; et des moutons de Surie, esquelz fault (si Tenaud dit vray) aftuster une charrette au cul, pour la porter tant elle est longue et pesante. Vous ne l'avez (*) pas telle, vous autres paillards de plat

ment, dans le Turkestan, une singulière espèce de mammifères ruminants encornés dont la queue, grossie par le développement du tissu graisseux, peut gêner l'animal dans sa marche et peser jusqu'à kilogrammes. L'auteur du Diclionnaire d'histoire et de géograpine est un savant qu'on peut croire sur parole, mais je voudrais bien savoir s'il a fait lui-même le voyage du Tcrkestan.

Marco Polo avait, disait-il, rencontré en Asie des moutons de la taille d'un âne, dont la queue pesait 50 livres. Ces fameuses queues sont indiquées aussi dans les voyages de Chardin, 1771, et dans ceux de Pallas, 1778. M. Pouchet, de l'Institut, y croit : croyons-y.

(72 l'is) Esmangart et Johanneau jugent ce chapitre

GARGANTUA

pays. Et fiist amenée par mer en trois carraques et un brigantin, jusques au port de Olone en Tlialmondois. Lors que Grandgousier la vit, voicy, dist il, bien le cas pour porter mon filz à Paris. Or ça, de par Dieu, tout ira bien. Il sera grand clerc au temps advenir. Si n'estoient messieurs les bestes nous vivrions comme clercs.

Au lendemain, après boire (comme entendez), prindrent chemin Gargantua, son précepteur Ponocrates et ses gens : ensemble eux Eudemon, le jeune page. Et, par ce que c'estoit en temps serain et bien attrempé, son père luy fit faire des bottes fauves : Babin les nomme brodequins. Ainsi joyeusement passèrent leur grand chemin, et tousjours grand chère, jusques au dessus d'Orléans. Aucjuel Heu estoit une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile en mousches bovines et freslons; de sorte que c'estoit une vraye briganderie pour les pauvres juments, asnes et chevaux.

d'une façon bien différente de la nôtre: cette jumetit monstrueuse n'était et ne pouvait être, d'après eux, qu'une maîtresse de François I"'. Elle avait, disent-ils, « les pieds iendus en doigts, » donc c'était une femme ; ECS « oreilles pendantes » désigiîent à ne pas pouvoir s'y tromper la coiffure du temp.";. — Mais et « la corne au cul »? — Johanneau et Esmraigart ne sont pas arrêtés par pareille question. « La corne au cul », professent-ils, figure « les coups que la maîtresse de François I" pouvait dominer de ce côté-là » !!!

io6

Mais h jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages en icelle perpétrés sur les bestes de son espèce, par un tour duquel ne se doubtoicnt mie. Car soudain qu'ilz furent entrés en ladite forcst, et que les freslons luy eurent livré l'assault, elle desgaina sa queue, et si bien, s'escarntouchant, les esmoucha, qu'elle en abaiit tout le bois; à tors, à travers, de ça, de là, par cy, par là, de long, de large, dessus, dessous, abatoit bois comme un fauscheur fait d'herbts. En sorte que, depuis, n'y eut ne bois ne freslons ; mais fust tout le pays reduict en campagne.

Quoy voyant Gargantua, y prit plaisir bien grand, sans austrement s'en vanter, et dist à ses gens : je trouve beau ce. Dont fust depuis appellé ce pays la Beauce ; mais tout leur desjeuner (*) fust par baisler. En mémoire de quoy, encores de présent, les gentil/hommes de Beauce des- ]eunent de baisler et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que mieulx. Finalement, arrivèrent à Paris ; auquel lieu se refraichit deux ou trois jours, faisant chère lye avec ses gens, et s'enquestant quelz gens savansestoient pour lors en la ville, et quel vin on y beuvoit.

GARGANTUA. WJ

Page 1