‹ Rabelais médecin [electronic resource]Chapitre 3 sur 121 · PROLOGUE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PROLOGUE DE L'AUTEUR

euveurs très-illustres, et vous verolés très précieux (i) (car à vous, non à autres, sont dédiés mes escrits), Alcibiades, au dialogue de Platon, intitulé k Banquet, louant son précepteur Socrates, sans controverse prince des philosophes, entre

(i) Pourquoi ce prologue aux buveurs très-illustres, aux vérolés très-précieux ? Rabelais afFectait-il simplement, au début même de son ouvrage, cette allure folâtre et ces propos salés, pour pouvoir faire passer dans les pages grasses du bouffon les pensées hardies du philosophe, — ou bien manifestait-il par Jà son goût prononcé pour l'étude particulière d'une classe de maladies : le médecin se montrait-il le spécialiste de la S3'philis et du mal des buveurs, la goutte? « Les vérolés et les goutteux, dit Le Duchat, sont les chers amis de Rabelais. Il cherche à les soulager par la lecture de son livre, en attendant qu'il puisse les visiter comme ses meilleures pratiques. » Cela est fort bien ; mais pourquoi faut-il qu'après avoir ainsi parlé, le vertueux avocat calviniste, qui passa sa vie à commenter les passages les plus scabreux de Pantagruel, soit pris d'une belle indignation et ajoute : « Si des impiétés, des vilenies, et des contes gras ont eu le don de divertir autrefois les malades de Rabelais, ce n'est pas sans raison, qu'entre ses pratiques, il ne compte proprement que des goutteux et des vérolés. Encore n'y .i-t-il de ces malades que ceux qui ont le cœur et le corps également corrompus qui, dans un état tourments et de doulçur continuels, puissent se faire

PROLOGUÈ DE l'aUTEUR.

autres paroles, le dit estre semblable es Silènes. Silènes estoient jadis petites boites, telles que voyons de présent es boutiques des apoth}-caires (2), peintes au-dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornuz, canes bastées, boucs volans, cerfs limonniers, et autres telles peintures contrefaites à plaisir, pour exciter le monde à rire : quel fut Silène, maistre du bon Bacchus; mais, au dedans, l'on reservoit les

à des saletés et à des blasphèmes ?» — Paul Lacroix et Pierre Dufour qui pensent, comme le trop farouche Le Duchat, que l'auteur de GarganUia s'était consacré plus spécialement à l'étude et à la guérison des maladies vénériennes, expriment leur opinion (l'un dans Rabelais, sa vie et ses oui/rages, l'autre dans l'Histoire de la pivstitiition) avec infiniment moins d'indignation. Comme nous, sans doute, et comme tout lecteur sensé, ils sont d'avis que quand les pauvres véroles avaient passé plusieurs heures par jour à suer dans une étuve, il devait leur être permis, pour oublier un instant le traitement barbare qu'on leur infligeait, de se distraire un peu à la lecture des œuvres de ce charmant médecin « qui ne travaillait pas moins à réjouir l'esprit abattu de ses malades, qu'à guérir les infirmités de leur corps ». Rabelais était donc un spccia~ liste ; nous insistons sur cette qualification dont nous faisons un titre de gloire pour notre auteur. Ce sont les spécialistes qui font véritablement les progrès dans la science. En médecine, les spécialités et les monographies sont, selon la comparaison fort juste du professeur Lallemand, comme les défrichements partiels du vaste domaine de l'art salutaire.

(2) Le style c'est l'homme : Rabelais n'a pas écrit dix lignes, et le médecin perce déjà dans cette comparaison des boîtes d'apothicaire. Il apparaît en plein dans l'énuméra^ioq des substances pharmaçeutiques.

fines drogues (3) comme baume, ambre gris, amomon, musc, civette, pierreries, et autres choses précieuses. Tel disoit estre Socrates : parce que, le voyans au dehors, et l'estimans par l'extérieure apparence, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon, tant laid il estoit de corps, et ridicule en son maintien ; le nez pointu, le regard d'un taureau, le visage d'un fou, simple en moeurs, rustique en vêtemens, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la République; tous jours riant, tous jours beuvant d'autant à un chascun ; tous jours se gabelant, tous jours dissimulant son

(3) h' amomon ou amomum est le gingembre. Sa poudre était employée comme sternutatoire. On lit dans le Liv. 11 d'Avicenne : Amomum. — Subtiliiit cl matiiral, cl in ipso est slypiicilas, et virtiis qiue est sicut virttis acori : imnio est vt'hemcntioris digestioiiis et malurationis. » Les poètes considéraient l'amomon comme une substance précieuse ; Marot disait dans son églogue sur la naissance du Dauphin, en 1544: ^ .

« L'odorant Amome d'Assyrie

Sera commun comme herbe de prairie. »

— Le musc et la civette, deux médicaments fort chers et dont l'action est souvent infidèle, figurent dans tous les formulaires comme antispasmodiques. Ils étaient considérés comme tels au XVIe siècle. On s'en servait aussi purement et simplement chez les élégants de l'époque à cause de l'odeur, comme le prouve ce passage de Théophile Folengo: «Elle porte toujours sursoydu musc, de la civette et autres parfums. » (Hist. tnacar., liv. xiv.)

— La vieille matière médicale, qui renfermait tant de substances curieuses, ne pouvait oublier les y««Terî«. On

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