‹ Rabelais médecin [electronic resource]Chapitre 4 sur 121 · PROLOGUE DE l'aUTEUR · texte numérisé non relu

PROLOGUE DE l'aUTEUR

divin savoir. Mais ouvrans ceste boite, eussiez au-dedans trouvé une céleste et impréciable drogue, entendement plus qu'humain, vertu merveilleuse, courage invincible, sobresse nonpareille, contentement certain, asseurance parfaicte, deprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent.

A quel propos, en vostre advis, tend ce prélude et coup a'essay ? Par autant que vous, mes bons disciples et quelques autres fous de séjour, lisans les joyeux tiltres d'aulcuns livres de nostre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fcs-

fabriquait avec les «cinq fragments précieux», saphir, émeraude, grenat, hyacinthe et topaze, une drogue qui passait pour avoir des propriétés cordiales. Pline avait dit {Hist. nat., liv. xxxvii, chap. xvi) : « Le diamant rend nul l'effet du poison et dissipe les accès de folie ; l'agathe est utile contre la morsure des araignées, etc. », Suivant les Arabes, le rubis guérissait la peste, l'émeraude fortifiait la vue, etc. A tout cela un apothicaire homme d'esprit répondait en 1557 : «... Je te voudroys demander si un bon chappon bien cuit et pressé, le suc ne restaurerait pas mieux qu'une pierre bien dure, fût-elle la plus précieuse du monde. Il faudrait beaucoup manger de pierres pour faire et engendrer une once de sang. » (Déclaralion des abus et ignorances des médecins.) Il est vrai de dire que cet apothicaire écrivait ce qu'on vient de lire dans un livre de polémique destiné à défendre ses confrères, dont le médecin Lisset Benancio avait dit, trois ans avant : « Pour ung électuaire faict de pierres précieuses les apothicaires mettent des choses qui ne servent à rien, encore que les médecins les ordonnent. » {Abus que font Us apothicaires, 1553.)

scpiiilbe, la T)ignitc des braguettes, des Pois' au lard eu m comniento, etc., jugez trop facilement n'estre au dedans traicté que mocqueries, folatreries et menteries joyeuses : veu que l'enseigne extérieure (c'est le tiltre) , sans plus avant enquérir, est communément receue à dérision et gaudisserie. Mais, par telle légiereté, ne convient estimer les oeuvres des humains : car vous mesmes dictes que l'habit ne fait point le moine, et tel est vestu d'habit monachal qui au dedans n'est rien moins que moine ; et tel est vestu de cappe espagnole qui, en son courage, nullement aifiert à Espagne. C'est pourquoy fault ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduict. Lors cognoistrez que la drogue dedans contenue est bien d'autre valeur que ne prometioit la boite ; c'est-à-dire que les matières icy traictées ne sont tant folastres comme le tiltre au-dessus prétendoit.

Et posé le cas qu'au sens littéral vous trouviez matières assez joyeuses et bien correspondantes au nom, toutesfois pas demeurer là ne fault, comme au chant des Sirènes ; ains à plus haut sens interpréter ce que par adventure cuidiez dict en gaieté de cœur. Crochetastes-vous onques bouteilles ? Caisgne ! Réduisez à mémoire la contenance qu'aviez. Mais vistes-vous oncques chien rencontrant quelque os médullaire (4) ?

(4) Un écrivain ordinaire aurait dit « os ù moelle » ; Rabelais, qui est médecin jusque dans les plus petits détails, dit « mèdtitlciire » parce (^ue ce terme çst particulier

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