CHAPITRE XXI
LVstuds de Gargantua,' scion la discipline de ses précepteurs sopliistes.
es premiers jours ainsi passés et les cloches remises en leur lieu, les citoyens de Paris, par recognoissance de cette honesteté, s'offrirent d'entretepir et nourrir sa jument tant qu'il lui plairoit. Ce que Gargantua print bien à gré. Et l'envoyarent vivre en la forest de Bière. Je croi qu'elle n'y soit plus maintenant.
Ce faict, voulut de tout son sens estudier à la discrétion de Ponocrates. Mais icellui, pour le commencement, ordonna qu'il feroit à sa manière accoustumée, affin d'entendre par quel moyen en si longtemps ses antiques précepteurs l'avoient rendu tant fat, niais et ignorant. Il dispensoit doncques son temps en telle façon, que ordinairement il s'esveilloit entre huict et neuf heures, fust jour ou non ; ainsi l'avoient ordonné ses régents antiques, alléguant ce que dict David : Vanum est vobisanle luceni surgere. Puis se gambayoit, penadoit et paillardoit parmi le lict quelque temps pour mieulx esbaudir ses espe-
RABELAIS xMÉDECIN.
rits animaulx (8i ter'), et s'habilloit selon la saison, mais voluntiers portoit-il une grande et longue robe de grosse frise, fourrée deregnards; après se peignoit du peignç de Almaing, c'estoit des quatre doigts et le poulce. Car ses précepteurs disoient que soi aultrement peigner, laver et nettoyer, estoit perdre temps en ce monde (*).
Puis fiantoit, pissoit, rendoitsa gorge, rottoit, petoit, baisloit (82), crachoit,toussoit^ sangloutoit, et esternuoit, et se morvoit en archidiacre, et dcsjeunoit pour abattre la rosée et maulvais aer (8 2 /'/'.f) : belles tripes frites, belles carboi\nades, beaulx jambons, belles cabirotades et force soupes de prime. Ponocrates lui remons-
partir du lict, sans avoir premièrement faictquel-
(81 Ici ) Rabelais supposait, avec Hippocrate et les anciens médecins, que l'air entré au poumon avait la propriété de développer un principe subtil allant au cerveau et formant les csprils animaux.
Cette théorie des fluides est longtemps restée dans la science. Ramazzini disait encore, dans son Traité des maladies des artisans: « L'air des mines est saturé de particules également nuisibles aux poumons, au cerveau et aux esprits animaux. »
Voir notes 312, 330, 357, 542.
(82) Forcé, par profession, d'observer tous les actes de la vie animale, le médecin Rabelais n'en omet aucun, ne reculant pas, selon son habitude, devant le mot cru, Voir" note 570.
(2)2 Us) Voir note 75.
troit que tant soubdain ne deb
GARGANTUA
que exercice. Gargantua respondit: « Quoi N'ai-je faict suffisant exercice? Je me suis veautré six ou sept tours parmi le lict, davant que me lever. N'est-ce assez ?Le pape Alexandre(83) ainsi faisoit par le conseil de son médicin juif, et vesquit jusques à la mort en' despit des envieux. Mes premiers maistres m'y ont accoustumé, disants que le desjeuner faisoit bonne mémoire ; pourtant y buvoient les premiers. Je m'en trouve fort bien et n'en disne que mieulx. Et irie disoit maistre Thubal (qui futpreniierde s.a licence à Paris), que ce n'est tout l'advantage de courir bien tost, mais bien de partir de bonne heure ; aussi n'est-ce la santé totale de nostre humanité, boire à tas, ù tas, comme canes mais oui bien de boire matin, undc versus :
Lever matin n'est poinct bon heur, Boire matin est le meilleur.
Après avoir bien à poinct desjeuné, alloit à l'ecclise, et lui portoit-on dedans un grand panier, un gros bréviaire empantouphlé, pesant tant en graisse qu'en fermoirs et parchemin, poi plus poi moins, unze quintaulx six livres. Là oyait vingt et six ou trente messes : ce pendent
(83) Le pape Alexandre V avait pour médecin le juif Marsile. Le pontife était devenu si gros qu'il était forcé de rester au lit. Pour suppléer à l'exercice qui manquait, le médecin lui recommandait de (iiire des gambades dans le lit.^
venoit son diseur d'heures en place, empaletoqué comme uneduppe, et très-bien anti doté (*) son haleine à force sirop vignolat. Avecques icellui marmonnoit toutes ses kyrielles, et tant curieusement les espluchoit, qu'il n'en îomboit un seul grain en terre. Au partir de l'ecclise, on lui amenoit sus une traine à bœufs^ un farats de patenostrcs de sainct Claude, aussi grosses chascune qu'est le moule d'un bonnet (*), et se pourmenant par les cloistres, galeries ou jardins, en disoit plus que seze ermites.
Puis estudioit quelque meschante demie heure, les 5'eulx assis dessus son livre ; mais, comme dict le comique, son ame estoit en la cuisine.
Pissant donc plein ofùcial (84) s'asséoit à table. Et par ce qu'il estoit naturellement phlegmatique, commençoit son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de boutargues, d'andouilles et telz aultres avant-coureurs de vin (84 bis). Ce pendent quatre de ses gents lui jettoient en la bouche, l'un après l'aultre continuement, moustarde à pleines palerées, puis buvoit un horrifique traict de vin blanc, pour lui soulager lesrognons (85). Après
(84) OJJicial, urinoir.
(84 bis) Voir note 1 5 .
(85) Les vins bl.-incs passaient pour être en générai diurétiques, d'après une opinion émise par Hippocrate dans son Traite du régime. Les blancs acidulés le sont réellement. Ils entrent dans La composition de plusieurs médica-
GARGANTUA
mangeoit, selon la saison, viandes à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre lui tiroit. A boire n'avoit poinct fin ni canon. Car il disoit que les mètes et bournes de boire estoient quand la personne buvant, le liège de ses pantouphles enfloit en hault d'un demi pied.
ments qui « soulagent les rognons » ; Tels sont : le vin diurétique de Teissier, de Debreyne, le vin de la Charité, de Corvisart, etc.