CHAPITRE XX
Commvnt le sophiste emporta son drap, et comment il eut procJs contre l«s aultres maistres.
e sophiste n'eut si tost achevé, que Ponocrates et Eudemon s'esclafFèreni de rire tant profundement, qu'ils en cuidarent rendre (78) l'ame à Dieu, ne plus ne moins que Crassus, voyant un asne couillart qui mangeoit des chardons; et comme Philemon, voyant un asne qui mangeoit des figues qu'on avoit apprestées pour le disner, mourut de force de rire. Ensemble eulx commença rire maistre Janotus, à qui mieulx à mieulx, tant que les larmes leur venoient (79)
(78) Le rire, considéré physiquement, est un mode de respiration, un mouvement convulsif des muscles respiratoires. S'il devient immodéré, il peut produire la mort subite par syncope.
Crassus. Ce que Rabelais raconte ici de Crassus. d'autres l'ont dit de Chrysippe, célèbre par le grand nombre de traités de dialectique qu'il composa. S'il faut en croire Diogène de Laërte,il mourut d'un excès de rire, en voyant un âne manger des figues dans un bassin d'argent.
PhiUmon. Voir note 56.
(79) Le professeur Adelon a admirablement décrit ce phénomène du rire, dans lequel les larmes coulent méca-
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ez yeulx, par la véhémente concussion de Is substance du cerveau, à laquelle furent exprimées ces humidités lachrymales, et trauscoulées jouxte les nerfs optiques. En quoi par eulxéstoit Democrite héraclitisant, et Heraclite démocratisant représenté.
Ces ris du tout sédés, consulta Gargantua avecques ses gents sur ce que estoit de faire. Là fut Ponocrates d'advis qu'on feist reboire ce bel orateur. Et vu qu'il leur avoit donné du passetemps, et plus faict rire que n'eust faict Songecreux, qu'on lui baillast les dix pans de saulcices mentionnés en la joyeuse harangue, avecques une paire de chausses, trois cents de gros bois de moule, vingt et cinq muids devin, un lict h triple couche de plume ansérine, et une escuelle bien capable et profonde : lesquelles disoit estre à sa(*) vieillesse nécessaires. Le tout fut faict ainsi qu'avoit esté délibéré : excepté que Gargantua, doubtant qu'on netiouvast à l'heure chausses commodes pour ses jambes, doubtant aussi de quelle façon mieulx duiroient audict orateur : ou à la martingale, qui est un pont-le-
niquement. Nous renvoyons les lecteurs, curieux de connaître ce travail, au tome XVIII du Grand Dictionnaire de nièdccim. Nous ferons seulement remarquer ici que le liquide lacrymal ne . vient pas de l'encéphale, comme le croyaient Hippocrate et Rabelais, pas plus que l'humeur du coryza, malgré le nom de rhume de cerveau, donné encore de nos jours à l'inflammation de la muqueuse nasale. Voir note 562.
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vis de cul, pour plus aisément fianter; ou à la marinière^ pour mieulx (*) soulager les rognons; ou à la souisse^ pour tenir chaulde la bedondaine; ou à queue de merlus, de paour d'es-, chauffer les reins : lui feit livrer sept aulnes de drap noir, et trois de blanchet pour la doublure. Le bois fut porté par les gagnedeniers, lesmaistres és arts portarent les saulcices et escuelle. Maistre Janot voulut porter le drap. Un des dicts maistres, nommé maistre Jousse Bandouille, lui remonstroit que cen'estoit honesteni décent à son estât, et qu'il le baillast à quelqu'un d'entre eulx. « Ha ! dist Janotus, baudet baudet, tu ne concluds point in modo et figura. Voilà de quoi servent les suppositions, etparva logicaliai Pamius pro quo supfonitl — Confuse, dit Bandouille, et disiributivé. — Je ne te demande pas> dit Janotus,, baudet, quomodo supponit, mais pro qno: c'est baudet, pro tibiis mets. Et pour ce le porterai-) e egomet, sicut suppositum portât adposiîum. » Ainsi l'emporta en tapinois, comme feit Patelin son drap.
Lebon fut quand le tousseux (*) glorieusement en plein acte tenu chez les Mathurins, requist ses chausses et saulcices : car péremptoirement lui furent déniées^ par aultant qu'il les avoit eu de Gargantua, selon les informations sus ce faictes. Il leur remonstra que ce avoit esté de gratis, de sa libéralité : par laquelle ils n'estoient mie absouls de leurs promesses. Ce nonobstant lui fut rcspondu qu'il se contentast de raison, et que aultre bribe n'en auroit. « Raison ? dist la-
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notuSj nous n'en usons poinct céans. Traisires malheureux, vous ne valez rien. La terre ne porte gents plus meschants que vous estes. Je le sçai bien ; ne clochez pas devant les boiteulx(*). J'ai exercé la meschanceté avecques vous. Par la (*) ratte Dieu, j'advertirai le roi des énormes abus qui sont forgés céans^ et par vos mains et menées. Et que je sois ladre (80) s'il ne vous faict touts vifs brusler comme boulgres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertus. »
A ces mots, prindrent articles contre lui : lui de l'austre costé les feit adjourner. Somme, le
(80) Que je sois ladre! Imprécation sentant fort sa médecine. On appelait, au xvi" siècle, les lépreux ladres, &x leurs hôpitaux ladreries du nom de Saint-Ladre (Lazare) sous la protection duquel ils étaient placés. Les ladres passaient pour être insensibles. Cette opinion a encore cours en Provence où l'on dit d'un homme qui ne sent rien : « C'est un vrai ladre ! « Laurent Joubert a noté l'insensibilité parmi les symptômes de la ladrerie.
On donne aujourd'hui le non^ de ladrerie à une maladie des porcs, qui peut produire chez l'homme faisant usage de leur chair, d<js désordres -fort bien exposés par le regretté professeur de l'école de Paris, Moquin- Tandon.
Le nom du patron des lépreux est resté, de nos jours, aux établissements sanitaires appelés Lazarets. D'après le Dictionnaire vétérinaire de D'Arboval, la ladrerie du cochon est encore appelée « pourriture de Saint -Lazare ».
— Le mot boulgre est dél'mi d'une façon fort spirituelle dans VErolica verba, c'est un hérétique en matière d'amour.
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procès fut retenu par la court: et y est encores. Les magistres, sus ce poinct, feirent vœu de ne soi descroter; maistre Janot avecques ses adhérents feit vœu de ne se mouscher (*) jusques à ce qu'il en fust dict par arrest définitif.
Par ces vœux sont jusques à présent demourés et croteux et morveux : car la court n'ha encores bien grabelé toutes les pièces. L'arrest sera donné és prochaines calendes grecques, est à dire, jamais. Comme vous sçavez qu'ils font plus que nature, et contre leurs articles propres. Les articles de Paris chantent que Dieu seul peult faire choses infinies. Nature, rien ne faict immortel (8i), car elle met fin et période à toutes
(8i) « La nature ne fait rien d'immortel» ; — ce n'est pas là le dogme scientifique d'aujourd'hui. Qiuuid on étudie la matière, on voit que rien ne se perd, que rien ne se crée de rien. La forme et l'aspect des corps peuvent changer îi l'infini, les éléments qui les constituent sont toujours les mêmes. Décomposez de la craie, vous obtenez de l'acide carbonique et de la chaux ; décomposez encore, vous avez du carbone, du calcium, de l'oxygène ; augmentez la chaleur, multipliez les réactifs, rien n'y fera : ces éléments persisteront ; la nature les fit immortels.
L'auteur des Métamorphoses avait dit avec raison :
« Omnia mutantur, nihil interit».
Et Lucrèce :
« Rien ne se fait de rien,' chaque corps a besoin pour naître d'un germe particulier... la nature n'anéantit rien, mais dissout simplement chaque corps en ses parties élémentaires... les éléments de la matière sont immortels... la mort eu détruisant les corps ne touche point aux éléments ; son pouvoir se borne à rompre les tissus, à former de nouveaux assemblages. »
choses par elle produictes : car omnta orta cadunt,eic. (8i bis).
Mais 'ces avaleurs de frimars (*) font les procès devant eulx pendents, et infinis, et immortels. Ce que faisants, ont donné lieu et vérifié le dict de Chilon lacédémonian, consacré en Delphes, disant : misère estre compagne de procès, et gents plaidoyants misérables. Car plutost ont fin de leur vie, que de leur droict prétendu.
(8i bis) Tout ce qui naît périt. (Salliisle.)
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