CHAPITRE XXIII
Comment Gargantua fut institué par Ponocrates en telle disciplin» qu'il ne perdoit heure du jour.
uand Ponocrates cognut la vitieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en lettres, mais pour les premiers jours le toléra ; considérant que nature ne endure mutations (86) soubdaines sans grande violence.
(86) On ne peut brusquement changer la manière d'être du corps humain : l'homme longtemps privé d'aliments ne peut pas, sans transition, prendre une nourriture substantielle ; celui qui a longuement souffert de la soif ne pourrait impunément se mettre à boire à grands traits; la pratique enseigne qu'il est des maladies qu'il ne faut pas guérir tout d'un coup ; il est dangereux de passer brusquement d'un climat chaud à un climat froid et vice versa. Rostan disait : l'homme qui renonce tout d'un coup à quelque habitude invétérée s"expose à une multitude d'accidents, ce n'est que graduellement qu'il devra procéder à la réforme de sa conduite. Rabelais pense amsi quand il s'agit de réformer l'élève de Ponocrates, car il sait que le médecin de Cos a dit :
« Les habitudes anciennes, bien que mauvaises, troublent moins que les choses inaccoutumées. »
— Ce chapitre xxiii, admirable à plusieurs points de vue, est un de ceux qui ont fait dire à M. Guizot :
« On ne m'entendra pas sans étonnement nommer
Pour doncques inieulx son œuvre commencer, supplia un sçavant médicin de cellui temps, nommé (87) maistre Théodore, à ce qu'il considérast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement (87 bis) avec ellébore de Anticyre, et par ce médicament lui nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates lui feit oublier tout ce qu'il
d'abord Rabelais comme un de ceux qui ont le mieux pensé et le mieux parlé en fait d'éducation, avant Locke et Rousseau. »
(87) Théodore (d'autres éditions portent « Séraphin Colobarsy ») est le nom du médecin chargé d'administrer à Gargantua le remède qui doit le purger selon les canons. Nous ne connaissons pas le personnage que l'auteur a voulu désigner ici. On a parlé de Fernel, qui s'occupait de réformer la médecine au temps de Rabelais, mais le nom de Théodore pourrait bien être, tout simplement, le mot grec signifiant Présent de Dieu, à moins qu'il ne désignât un Théodor Zwinger, de Bâie, qui publia, en 1579, une traduction d'Hippocrate en latin.
(87 tù) Les anciens faisaient grand cas de l'ellébore. Nous désignons aujourd'hui, en matière médicale, par le nom d'ellébore, la racine de VHdlehorus nvjcr, de la famille des renonculacées. L'ellébore des anciens était le veralrum album, de la famille des joncées; sa racine, comme celle de ï' Helle'ûorus niger, jouit de propriétés drastiques ; elle est, de plus, corrosive. On ne l'emploie que très-rarement, dans certaines maladies pédiculaires. Autrefois, sa réputation était immense; on lui attribuait des vertus de toute sorte: les poètes et les historiens la célébraient comme un remède infaillible contre l'aliénation mentale. Dans les Menechmes, de Plaute, un médecin dit A un fou : « Je tè ferai boire de l'ellébore pendant une
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avoit apprins soubs ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée à ses disciples, qui avoient esté instruicts soubs aultres musiciens. Pour mieulx. ce faire, l'introduisoit és compagnies des gens sçavants qui là estoient, à l'émulation desquels lui creut l'esperit et le désir d'estudier aultrement et se faire valoir.
Après, en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoit heures quelconques du jour: ainsi tout
vingtaine de jours ». A la vérité, cette plante est, tout simplement, un purgatif violent qui a pu paraître utile, dans quelques cas de manie, en faisant naître une dérivation puissante vers les organes de l'abdomen. Hippocrate a consacré plusieurs aphoris.mes à 1 ellébore, Celse en a parlé longuement au liv. II de son Traité de médeciite.
Anticyre était la patrie classique de l'ellébore, comme on peut le voir dans Horace; ce pays s'appelle de nos jours Aspro-Spitia. Dans la Généalogie de Fripelippes, publiée en 1537, pou"^ f^ire entendre d'un homme qu'il a besoin d'ellébore, l'auteur dit :
« Et il sera tout besoing au bon sire De naviger jusques en Anticyre Pour nectoyer et purger son cerveau.»
Dans V Apologie de maistre Nicole Glolelet, on dit à Sagon, l'ennemi de Marot :
. .« Bon te seroit aller en Anticyre Veu ta grand rage et impétueuse ire Et d'ellébore user entes repas. »
Un auteur plus rapproché de nous, D'Assoucy, surnommé l'empereur du burlesque, ayant A-parler de gens dont l'esprit est très-sain, a dit :
« Ils n'ont pas besoin d'aller en Anticyre. »
son temps consommoit en lettres^ et honeste sçavoir. S'esveilloit doucques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent qu'on le frottoit (88) lui estoit leue quelque pagine de la divine escripture haultonient et clairement avecques pronunciation compétente à la matière, et à ce estoit commis unjeunepagenatifdeBasché, nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de ceste leçon, souventes fois se adonnoit à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroit la majesté et jugements merveilleux. Puisalloitéslicuxsecrets (89) faire excrétion des digestions naturelles. Là son précepteur répétoit ce qu'avoit esté leu, lui exposant les poincts plus obscurs et difficiles. Eulx retournants considéroient Testât du ciel, si tel estoit comme l'avoient noté au soir précédent, et quels signes entroit le soleil, aussi la lune pour icelle journée. Ce faict, estoit habillé, peigné, testonné, acoustré et parfumé, durant lequel temps on lui répétoit les leçons du jour
(88) Les frictions font partie de la saine gymnastique ; elles ont une influence incontestable sur le développement Je la force physique.
(89) Ces lieux ont beau être secrets, il faut que Rabelais y conduise son lecteur. Il lui fera remarquer, il est vrai, que ce qu'on y laisse n'est pas le produit de la digestion, mais son résidu, Wxcrètion. Excrétion vient de îxcermre séparer, parce que l'intestin rejette au dehors les matériaux séparés des aliments qui ne peuvent concourir i la nutrition. Voir note 82.
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de devant. Lui mesme les disoit par cœur, et y fondoit quelques cas practiques concernants Testât humain, lesquels ils estendoient aulcunes fois jusques deux ou trois heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout habillé. Puis par trois bonnes heures lui estoit faite lecture. Ce faict, issoient hors, tousjours conférants des propos de la lecture et se desportoient en Bracque, ou és près, et jouoieiit à la balle, à la paulme, à la pile trigone, galantement s' exerçants le corps (*) comme ils avoient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté; car ils laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lors que (90) suoient parmi le corps ou estoient aultrement las. Adonc estoient très bien essués et frottés, changeoient de chemise, et doulcement se pourmenants, alloient voir si le disner estoit prest. Là attendants récitoient clairement et éloquemment quelques sentences retenues de la leçon.
Ce pendent monsieur l'appétit venoit; et par bonne opportunité s'asséoient à table. Au corn-
(90) Rien ne développe l'appétit comme l'exercice. Plus la dépense nerveuse a été considérable, plus elle réclame une alimentation substantielle; il faut donc une mesure. C'est pourquoi les élèves dePonocrates cessaient de s'exercer quand la sueur venait, conformément à ce précepte de Celse : « la fin de l'exercice doit être la sueur, ou du moins une lassitude qui n'aille point jusqu'à la fatigue ». (Traité de inédeciiic, liv. I, sect. ii.) Hippocrate avait dit plus simplement : « un signe qu'on s'est suffisamment exercé au gymnase, c'est la sueur. r>{Epid.,hv. VI.)
mencementdu repast estoitleue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust prins son vin. Lors, si bon sembloit, on continuoit la lecture, ou commençoicnt ^deviser joyeusement ensemble, parlants pour les premiers mots de la vertus, propriété, efficace et nature de tout ce que leur estoit servi à table: du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes, racines et de l'apprest d'icelles (91). Ce que faisant, apprinten peu de
(91) Q.uand 011 voit combien est complet le programme des connaissances que Rabelais exige de son élève, — programme qui est celui de ses connaissances propres, — on comprend que M. Emile Chevalier ait pu appeler l'auteur de Gargantua « le savant le plus complet du xvie siècle » et que M. Gerusez ait écrit, dans le Plutarque fiançais: « Rabelais compterait aujourd'hui comme le plus érudit d'un siècle de savants, s'il n'était le plus admirable des .romanciers, le représentant le plus original de l'esprit français. » — Voir note 97.
Voici une notice, en quelques lignes, sur les auteurs cités en ce passage :
PUiie. — Voir notes ^,18, auteur d'une véritable ency« dopédie scientifique ; vivait au i " siècle de notre ère ;
Athénée. — Écrivain grec du temps de Marc-Aurèle, iuteur du Banquet des savants;
Dioscoiide. — Médecin grec; vivait au i" siècle, a laissé an ouvrage sur la botanique médicale ;
Jiiliiis Polliix. — Précepteur de Commode, auteur d'un lexique universel ;
Galien. — YoÏT notes 6, 51, 55, etc., vivaitau ii^ siècle; c'est le premier médecin de l'antiquité, après Hippocrate ;
Porphyre. — A écrit un traité De l'abstinence dei
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temps tous les passagesà ce compétentsenPline, Athénée, Dioscorides, Julius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore^ Aristotcles, Elian et autres. Iceux propos tenus, faisoient souvent, pour plus estre asseurés, apporter les livres susdicts à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes, que pour lors n'estoit médicin^ qui en sceust à la moitié tant comme il faisoit. Après, devisoient des leçons lues au matin, et parachevants leur re'past par quelque confection de cotoniac (92), s'escu-
viandes ; il enseigna la philosophie à Rome et y mourut vers l'an 300;
Opian. — C'est cet Cppianus, auteur d'un poême^wr la chasse et sur la pêche auquel Caracalla fit donner unécud"or pour chaque vers de son livre;
I/historien Polybe (ni" siècle), qui parle de tant de clioses, a dit un mot des aliments, dans son Histoire générale ;
Hèliodore. — Evêque du iv^ siècle; avait composé dans sa jeunesse les Amours de Tbeagéfie et de Chariclêe où se trouvent quelques particularités sur les aliments minéraux ;
Aristote.— Voir notes 13, 18. Le prince d»s philosophes; né l'an 384 avant Jésus-Christ ;
Œlian, Elian ou Elien. — Écrivain du temps d'Héliogabale, auteur d'un traité De natura animaliuni .
(92) La confeclion de cotoniac est tout simplement de la confiture de coings. En pharmacie, on donne le nom de confection à des préparations de consistance pulpeuse, composées de poudres végétales et de sirop ou de miel. Ces préparations s'appellent aussi conserves. On lit au livre XXIII de Merlin Coccaie :
« C'est là lapotiquairerie. Là ils font des onguents, des
roit les dents avec un trou de lentisce (92 bis), se lavoit les mains et les yeulx de belle eau tVaische, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaulx cantiques faicts à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoit des cartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles: lesquelles toutes issoient de arithmétique. En ce moyen, entra en afl^ction d'icelle science numérale, et touts les jours après disner et souper y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en dez ou és chartes. A tant sceut d'icelle et théorique et practique, si bien que Tunstal, Anglois, qui en avoit amplement escript, confessa que vraiment en comparaison de lui il n'y entendoit que le hault allemand.
Et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathématiques, comme géométrie, astronomie et musique. Car attendents la concoc-
ciroënes, des pastes, des confections, des emplastres, des lininiens..., etc. »
(92 lus) Le trou de lentisce est un tronc de lentisqm. Le lentisque, pistacia hntiscus, est un petit arbre assez commun sur les côtes de la Méditerranée. II produit une résine employée en médecine comme tonique et antiseptique. En Afrique on en fabrique un opiat dentifrice. Les anciens faisaient avec ces tiges des cure-dents fort estimés. Cette réputation trouvait sa source dans ce passage de Pline:
« On mâche les feuilles de lentisque pour les maux de dents; leur décoction rafiermit les dents ébranlées. )){Hist, ml., lib.XXIV.)
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tîon et (93) digestion de son past, ils faisoient mille joyeux instruments et figures géométriques et de mesme pratiquoient les canons astronomiques. Après s'esbaudissoient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus un thème à plaisir de gorge (*). Au regard des instruments de musique, il apprint jouer du luth, de Tespinette, de la harpe, delà flûted'allemand etàneuf trous, de la viole et de la saqueboute.
Geste heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgeoit des excréments naturels (94} ; puis se rem ettoit à son estude principale par trois heures ou d'advantage, tant à répéter la lecture matutinale que à poursuivre le livre entreprins, que aussi à escripre, bien traire et former les antiques et romaines lettres. Ce faict, issoient hors leur hostel, avec eux un
(93) Les aliments ne sont pas digérés immédiatement après leur arrivée dans l'estomac : ils passent par une série de transformations dont la durée varie, d'après Rullier, entre deux et cinq heures. Hippocrate et Galien considéraient ces transformations comme une coclion. — Voir note 322.
(94) Aller librement à la garde-robe est un article si important en chimie humaine que le chimiste Rabelais, pour qui rien ne pue, revient souvent sur ce. sujet; Beroalde de Verville, cet imitateur grossier de Rabelais, a écrit :
« Tout ce qui se fait au monde est pour exercer monsieur du cul. »
Et le gracieux Brillât-Savarin :
« La digestion est, de toutes les opérations corporelles, celle qui influe le plus sur l'état moral de l'individu. »
jeune gentilhomme de Touraine nommé l'escuyer Gymnaste, lequel lui montroit l'art de chevalerie. Changeant doncques de vestements, montoit sus un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un cheval barne, cheval léger, et lui donnoit cent quarrières, le faisoit voltiger en l'aer, franchir le fossé, saulter le palis, courttourner en un cercle, tant à dextre comme à senestre. Là rompoit, non la lance : car c'est la plus grande resverie du monde, dire : « J'ai rompu dix lances en tournoi ou en bataille! » Un charpentier le feroit bien; mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. De sa knce donc acérée, verde et roide rompoit un huis, enfonçoit un harnois, aculoit un arbre, enclavoit un anneAu, enlevoit une selle d'armes, un haubert, un gantelet. Le tout faisoit armé de pied en cap. Au regard de fanf;irer et faire les petits popismes sus un cheval, nul ne le feit mieulx que lui. Le voltigeur de Ferrare n'estoit qu'un singe en comparaison. Singulièrement estoit apprins à saulter hastivement d'un çheval sus l'aultre sans prendre terre (cl nommoit-on ces chevaulx désultoires); et, de chascun costé, la lance au poing; monter sans estrivières ; et sans bride guider le cheval à son plaisn-. Car telles choses servent à discipline militaire. Un aultre jour s'exerçoit à la hasche, laquelle tant bien coulloit, tant verdement de tous pics resserroit, tant soupplement avaloit en taille ronde, qu'il fut passé chevalier d'armes en campagne, et en touts essais.
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Puis branloit la pique, saquoit de l'espée à deux mains, de l'espée bastarde, de l'hespagnole, de la dague et du poignard ; armé, non armé, au boucler, à la cape, à la rondelle.
Couroit le cerf, le chevreuil. Tours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisan, Totarde. Jouoit à la grosse balle, et la faisoit bondir en l'aer aultant du pied que du poing.
Luctoit, couroit, saultoit, non à trois pas un sault, non à clochepied, non au sault d'alleman. « Car, disoit Gymnaste, tels saults sont inutiles et de nul bien en guerre. » Mais d'un sault persoit un fossé, voloit sus une haie, montoit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une fenestre de la haulteur d'une lance.
Nageoit en profunde eau, à l'endroict, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'aer, en laquelle tenant un livre transpassoit toute la rivière de Seine sans icellui mouiller, et tirant par .ses dents son manteau, comme faisoit Jules César. Puis d'une main entroit par grande force en un basteau : d'icellui se jectoit derechef en l'eau, la teste première; sondoit le parfond, creusoit les rochers, plongeoit èsabysmes et goulphres. Puis icellui basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine excluse, d'une main le guidoit, de l'aultre s'escrimoit avecun grand aviron, tendoit la voile, montoit aulx mats par les traicts, couroit sus les branquars, ajustoit la boussole, con-
treventoit les boulines, bandoit le gouvernail. Issant de l'eau roidenient, montoit encontre la montagne, et dévaloit aussi franchement ; gravoit ès arbres comme un chat, saultoit de l'une en l'aultre comme un escurieux, abattoit les gros rameaux comme un aultre Milon; .avec deux poignards acérés et deux poinsons esprouvés, montoit au hault d'une maison comme un rat, descendoit puis du hault en bas, en telle composition des membres, que de la cheute n'estoit aulcunement grevé.
Jectoit le dard, la barre, la pierre, la javeUne, l'espieu, la hallebarde, enfonçoit l'arc, bandoit ès reins les fortes arbalestes de passe, visoit de l'arquebuse à l'œil, aftustoit le canon, tiroit à la butte, au papegai, du bas en mont, d'amont en val, devant, de costé, en arrière, comme les Parthes.
On lui attachoit un câble en quelque haute tour pendent en terre, par icellui avecques deux mains montoit, puis dévalloit si roidement et si asseurément, que plus né pourriez parmi un pré bien égalé. On lui mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres, à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on - ne î'eust pu aconcepvoir.
Et pour s'exercer le thorax et (95) pulmon,
(9-)) Le chiuit fait partie de la saine gymnastique. Les sons exigeant, pour être produits par l'homme, la mise en mouvement du thorax, et par suite du poumon,
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crioit comme tours les diables. Je l'ouï une fois appelant Eudemon depuis la porte Sainct Victor jusques à Montmartre. Stentor n'eut onques telle voix à la bataille de Troie.
Et pour galentir (96) les nerfs, on lui avoit faict deux grosses saulmones de plomb, chascune du poids de huict mille sept cents quintaulx, lesquelles il nommoit altères. Icelles prenoit de terre en chascune main et les eslevoit en l'aer au-dessus de la teste, les lenoit ainsi sans soi remuer trois quarts d'heure ou d'advantage, qu'estoit une force inimitable.
il est certain que ces organes font un exercice salutaire quand on crie. Puisqu'il s'agit ici de quelqu'un qui crie « comme diables », la force de la poussée de l'air dans les organes respiratoires et vocaux doit être très-grande, car elle est en raison directe de l'intensité du son.
(96) « La gymnastique, dit le docteur de Pietra Santa, dans son livre sur la phthisie, a été chez les Grecs et les Romains, un élément de leur puissance et de leur grandeur. » Sans aller aussi loin que le rédacteur du Journal d'hygiène, notre auteur médecin appréciait les bienfaits de la gymnastique devant fortifier « les nerfs » de" son héros. Les altères, ou mieux haltères (du latin halter, balancier de danseur de corde) qu'il donne à manier à Gargantua sont des appareils de gymnase fort employés aujourd'hui. Ils consistent en deux sphères de fonte réunies par une poignée transversale. Dans le tableau publié par ordre du ministère de l'instruction publique, en 1869, des agrès et instruments adoptés pour les exercices de la gymnastique dans les lycées, les haltères figurent, au no 14, avec quatre poids: un, deux, trois et quatre kilogrammes la paire. Chez les anciens, les haltères étaient simplement des objets assez lourds, d'une forme quelconque.
Jouoitaux barres avec les plus forts. Et quand le poinct advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roidement qu'il s'abandonnoit ès plus adventureux en cas qu'ils le feissent mouvoir de S3 place, comme jadis faisoit Milon. A l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main, et la donnoit à qui lui pourroit oster.
Le temps ainsi employé, lui trotté (*), nettoyé et refraischi d'habillements, tout doulcement retournoit; et passant par quelques prés ou aultres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes (97), les conférants avec les livres des anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs pleines mains
(97) Herboriser souvent est le seul moyen de bien apprendre la botanique. L'élève de Ponocrate herborisera donc. Il sera muni, pour cela, de pioches, de sarcloirs, de bêches plates, de bêches tranchantes, qui seront sous la garde du page Couperacine; et, quand il aura recueilli les écliantillons de la saison, il relira les auteurs qui ont écrit sur les végétaux : Thcophraslc dans l'histoire duquel on trouve le germe du système sexuel des plantes ; Dioscorides, voir noie 91; Marinus ^ disciple du philosophe Proclus; Pline, voir note 91 ; Nicandrr,-M\Q\.\x d'un traité des poisons; Macer, l ami d'Ovide, qui a composé un poëme sur les vertus des simples ; Galion, le polypharmaque qui, empruntant des remèdes à la création tout entière, a largement puisé dans le règne végétal.
Dans son Elude sur le xvi'' siècle, Alfred Mayrargues a cons acré à Rabelais botaniste quelques lignes pleines de vérité. Nous ne pouvons résister au plaisir de les mettre sous les yeux de nos lecteurs :
( Pendant son long séjour à la campagne, et surtout â Glatigny, Rabelais avait étudié la médecine; il avait fait
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au logis : desquels avoir la charge un jeune page nommé Rbizotome, ensemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches et aultres instruments requis à bien arboriser, Eulx arrivés au logis, ce pendent qu'on apprestoit le souper, répétoient quelques passages de ce qu'avoit esté leu et s'asseoient à table. Notez ici que son disner estoit sobre et frugal (98) : car tant seulement mangeoit pour refréner les abois de l'estomach, mais le souper estoit copieux et large; car tant en prenoit que lui estoit de be-
d"Hippoci-ate et de Galicn sa lecture favorite, en même temps qu'il cherchait à connaître les propriétés des plantes. Loin de toutes les disputes de l'école, il lisait dans le grand livre de la nature, aussi bien que dans les textes des savants de l'antiquité. »
Léon Paye, auteur d'une brochure pubHée à Angers en 1854, est allé plusloin dans son appréciation des connaissances botaniques de maître François. « Le premier en France, dit-il, Rabelais a été vraiment digne du nom de botaniste! »
(98) L'usage méthodique des aliments, qui constitue la partie la plus importante du régime dans l'état desanté, était prescrit de deux façons différentes selon les médecins. Les uns, Rabelais était du nombre, voulaient que l'homme, n'écoutant que son besoin, mangeât tant qu'il avait faim, en se laissant guider par la nature, qui ne trompe jamais, pourvu qu'on ne prenne pas pour un besoin réel le désir qui naît de l'apprêt de certains ahments. Les autres, parmi lesquels Avicenne, l'Hippocrate et l'Aristote des Arabes, pensaient qu'on ne doit pas se rassasier complètement, qu'il faut cesser le repas avant la disparition complète de l'appétit. Nous sommes pour la
Eremière opinion et parce que c'est celle du médecin Raclais, et parce que c'est la seule naturelle.
soing à soi entretenir et nourrir. Ce que est la vraie diète prescripte par l'art de bonne et seure médicine, quoi qu'un tas de badaulx médicins, herselés en l'officine des sophistes, conseillent le contraire. Durant icellui repast estoit continuée la leçon du disner, tant que bon sembloit : le reste estoit consommé en bons propos touts lettrés et utiles. Après grâces rendues s'addonnoient à chanter musicalement, à jouer d'instruments harmonieux^ ou de ces petits passe-temps qu'on faict ès chartes, ès dez et goubelets et li demouroient faisants grand'chère, s'esbaudissants aulcunes fois jusques à l'heure de dormir; quelquefois alloient visiter les compagnies des genis lettrés, ou de gcnts qui eussent vu pays estranges.
En pleine nuict, devant que soi retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert voir la face du ciel ; et là notoient les comètes, si aulcunes estoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjunctions des astres.
Puis avec son précepteur récapituloit brièvement à la mode des pythagoriques tout ce qu'il avoit leu, vu, sceu, faict et entendu au aécours de toute la journée.
Si prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foi envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense ; et lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommendoient à sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faict, entroient en leur repos.
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