CHAPITRE XXIV
Comment Gargantua employait le temps, quand l'aer était pluvieux,
'il advenoit que l'aer fust pluvieux et intempéré, tout le temps devant disner estoit employé comme de coustume, excepté qu'il faisoit allumer un beau et clair feu (*), pour corriger l'intempérie de l'aer. Mais, après disner, en lieu des exercitations, ils demouroient en la maison, et par manière d'apothérapie (99) s'esbatoient à boteler du foin, à fendre et scier du bois., et à battre les gerbes en la grange. Puis estudioient en l'art de peincture et sculpture : ou esvoquoient en usage l'aniique jeu des taies, ainsi qu'en ha escript Leonicus, et comme y joue nostrebon ami Lascaris. En y jouant recoloient
^99) Apothèrapie, de «ko, à l'écart , et 1^1^0.7.1^, traitement, signifiait chez les anciens : terminaison d'une cure. On doit l'entendre ici dans le sens littéral. Ce sens nous l'exprimerions volontiers par ces mots « hygiène à domicile», ou mieux «gymnastique de chambre », avec d'autant plus de raison que l'énumération des exer- ;ices divers composant « l'esbatement » l'indique fort ;lairement.
les passages dés auteurs anciens, csquels est faicte mention, ou prinse quelque métaphore sus icellui jeu. Semblablement, ou alloient voir comment on tiroitlesmétaulx (*), ou comment on fondoit l'artillerie; ou alloient voir les lapidaires, orfebvres, et tailleurs de pierreries, ou les alchimistes (99 bis), et monno3'eurs, ou les haultelissiers, les tissutiers, les veloutiers, les horlogers, mirâilliers, imprimeurs, organistes, tincturiers, et aultrcs telles sortes d'ouvriers; et par tout donnants le vin, apprenoicnt et considéroient l'industrie et invention des mestiers.
Alloient ouir les leçons publiques,, les actes solennels, les répétitions, les déclamations, les plaidoyers des gentils advocats, les concions des prescheurs évangéliques.
Passoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime, et là contre les maistres essayoit de touts bastons, et leur montroit par évidence,
(99 bis) Les alchimistes, présentés ici comme des ouvriers utiles, ne figurent point les fous célèbres passant leur vie à chercher la pierre philosophale et ne cherchant que cela. Par ce terme d'alchimistes, Rabelais a voulu, en cet endroit, désigner les hommes de son temps qui étudiaient la science de la composition et de la décomposition des corps. Si nous comparons leurs théories à celles de nos jours, nous voyons qu'un abîme les sépare, ' mais, que nous le voulions ou non, nous sommes obligés d'avouer que la chimie moderne a profité de leurs travaux. Il a existé des alchimistes intelligents et instruits, ceux-là Rabelais les visitait : quant aux imbéciles, on verra plus loin comme il en a dit librement son avis.
qu'aultant, voire plus, en sçavoit qu'iceulx. Et au lieu d'arboriser visitoient les boutiques des (loo) drogueurs, herbiers, et apothecaires, et soigneusement considéroient les fruicts, racines, feuilles, gommes, semences, axunges pérégrines, ensemble aussi comment on les adultéroit. AUoit voir les basteleurs, trajectaires et thériacleurs(ioi), et considéroit leurs gestes.
(loo) Après avoir fait herboriser ses élèves, Rabelais les envoie chez les droguistes, les herboristes et les pharmaciens pour y examiner les substances médicamenteuses. Cette visite, wite de nos jours chez certains grands industriels sur la boutique desquels on a écrit pharmacie, amènerait la découverte de choses bien curieuses, telles que : l'onguent mercuriel sans mercure, l'huile de ricin sans ricin, les dragées de copahu sans copahu, les follicules de séné sans séné, la pâté de jujube sans jujube, le sirop sans sucre, le cérat sans cire et autres adultérations horrifiques dés drogueurs modernes. Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, a consacré de longs passages aux fraudes des apothicaires de son temps.
(ici) Les charlatans, arracheurs de dents et marchands d'onguents de la voie publique s'appelaient tous du nom générique de thértaqueurs , parce qu'ils vendaient, ou passaient pour vendre de la thériaque. La thériaque, produit baroque de la médecine orientale, était regardée comme un spécifique contre toute espèce de venins. «Je suis, dit Mégère, au liv. xxv de Merlin Coccaie, celle qui enseigne comme il faut mesler et préparer le noir venin, et n'y a aucun tériacle qui puisse résister. » La thériaque était composée de 12 séries de substances parmi lesquelles figuraient : l'aloès, le vin d'Espagne , la valériane, les pétales de roses, l'écorce de citron, la graine de persil, les fruits du poivre long, la chair de vipère, l'opium, le suc de réglisse, etc. On la préparait en grande
leurs ruses, leurs sobresaults et beau parler : singulièrement de ceuk de Chaunys en Picardie, car ils sont de nature grands jaseurs, et beaulx bailleurs de baillivernes on matière de singes verds. Eulx retournés pour souper, mangeoient plus sobrement qu'és aultrcs jours, et viandes plus désiccatives et exténuantes, affin que l'intempérie humide (*) de l'aer communiquée au corps par nécessaire confinité, fust par ce moyen corrigée et ne leur fust incommode par ne soi estre exercités, comme avoient de coustume.
Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès de jour en jour, profictant comme
pompe, et, s'il faut en croire ce niagister Albertus qui a donné son nom à la place Maubcrt, une période d'au moins douze ans était nécessaire pour que le précieux antidote atteignît le summum de ses perfections.
Nous ne dirons pas ce que nous pensons de cette bouillabaisse que Bordeu appelait le chef-d'œuvre de l'empirisme. Et pourtant, il fut une époque où, si Guersent dit vrai, tous les malades de l'hôpital de Montpellier avalaient le soir leur bol de thériaque. Ainsi faisait l'empereur Antonin. Malgré cet auguste patronage, le mot de thériaqucur ou ihcriadeur se prenait en mauvaise part, comme 1 atteste le sous-titre d'un ouvrage publié en 1 580, intitulé : La police de Yart et science, de médecine, pour réfuter tous sectaires, sorciers, magiciens, souffleurs, empoisonneurs et toute racaille de tUriacleurs et cabalistes.
Dans la Satire Mènippèe l'épithète de trincleur, appliquée au cardinal de Plaisance, présenté comme un infâme charlatan, montre, une fois de plus, que le mot avait }jne signification blessante.
entendez que peult faire un jeune homme selon son âge de bon sens, en tel exercice, ainsi continué. Lequel combien qu'il semblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx fut, léger et délectable, que mieulx ressembloit un passe-temps de roi que l'cstude d'un escholier. Toutesfois, Ponocrates, pour le séjourner de ceste véhémente intention des esperits (*), advisoit une fois le mois quelque jour bien clair et serein, auquel bougeoient au matin de la ville^ et alloient à Gentilly, ou à Bologne, ou à Mont-rouge, ou au pont-Charanton, ou à Vanves, ou à Sainct-Clou. Et là passoient toute la journée à faire la plus grandchère dont ils se pouvoient adviser : raillants, gaudissants, buvants d'aukant, jouants, chantants, dansants, se veaultrants en quelque beau pré, dénichants des passereaulx, prenants des cailles, peschants aux grenouilles et escrevisses.
Mais encore qu'icelle journée fust passée sans livre et lectures, poinct elle n'estoit passée sans profict. Car en ce beau pré ils recoloient par cœur quelques plaisants vers de l'agriculture de Virgile, d'Hésiode, du Rustique de Politian; descripvoient quelques plaisants épigrammes en latin; puis les mettoient par rondeaulx et ballades en langue françoise. En banquetant, du vin aigué séparoient l'eau (102) : comme l'en-
(102) «Voulez-vous savoir si on a mêlé ou non de l'eau à votre vin? orécarez un vase en bois de lierre, et
seigne Caton de %e rust, et Pline, avecques un goubelet de lierre; lavoient le vin en plein bassin d'eau, puis le retiroient avec un embut, faisoient aller l'eau d'un verre en aultre, bastissoient plusieurs petits engins automates, c'està-dire soi mouvants eulx-mesmes.
■ emplissez-le avec le vin que vous soupçonnez avoir été sophistiqué. Quand il contient de l'eau, le vin filtre au travers des parois du vase et l'eau reste, car le bois de lierre laisse passer le vin. » (M. Porcius Caton, Economierurale, CXI. Trad. Nisard des agronomes latins.)
Voilà ce que nous avons trouvé dans Caton au sujet de la coupe de lierre.
Nous avons vainement cherché dans Pline, ;\ l'endroit indiqué par Johanneau et les autres commentateurs, le passage devant nous faire connaître l'utilité du lierre au point de vue de la découverte des mélanges vineux. Voici tout ce que Pline dit du lierre, au livre xvi, chapitre 3 5 de son Histoire naturelle :
« Les feuilles conservent leur forme en chaque espèce d'arbres, excepté dans le peuplier, le lierre. le ricin les feuilles du lierre sont d'abord anguleuses, puis rondes... »
Pour éclaircir un peu cette question du lierre employé comme filtre, question qui reste obscure pour nous, nous mettons sous les yeux de nos lecteurs les lignes suivantes du Dictionnaire des sciences de Douillet :
« On emploie le lierre, surtout les racines, ù foire des tasses, et comme les liqueurs passent à travers, on forme, avec la partie la plus tendre, des filtres poui hs fontaines de cuisine. »
GARGANTUA