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CHAPITRE XXVIII

Comment Picrochole print d'assault la Roche-Clermauld, et le regret et difficulté que feit Grandgousier d'entreprendre guerre.

e pendent que le moine s'escarmouchoit, comme avons dict, contre ceulx qui estoient entrés dans le clos, Picrochole à grande hastiveté passa le gué de Vede avec ses gents , et assaillit la Roche-Clermauld : auquel lieu ne lui fut faicte résistance quelconque; et parce qu'il étoit ja nuit, délibéra en icelle ville se héberger soi et ses gents, et refraischir de sa colère pungitive (109). Au matin print d'assault les boulevards et chasteau, et le rempara très bien; et le pourvut de munitions requises, pensant là faire sa retraicte, si d'ailleurs estoit assailli. Car le lieu estoit fort^ et par art et par nature, à cause de la situation et assiète.

(109) Pungîtif tsx. un adjectif emprunté au vocabulaire médical. On dit en médecine douleur pungitive (ou pongitive) pour douleur poignante. Dans les ouvrages classiques sur la pathologie interne, on enseigne que la douleur de a pleurésie est souvent pongitive.

GARGANTUA

Or laissons les là, et retournons à nostre bon Gargantua, qui est à Paris, bien instant à l'estude des bonnes lettres^ et exercitations athlétiques : et le vieil bon homme Grandgousier son père, qui après souper se chauffe les couilles (no) à un "beau clair et grand feu, et attendent graislei des chastaignes, escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout, dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et famille de beaulx comptes du temps jadis.

Un des bergers qui gardoient les vignes, hommé Pillot, se transporta devers lui en icelle heure, et racompta entièrement les excès et pillages que faisoit Picrochole, roi de Lerné, en ses terres et domaines; et comment il avait pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clos de Sévillé que frère Jean des Entommeuresavoit saulvé à son honneur. Et de présent estoit ledict roi en la Roche-Clermauld; et là en grande instance se remparoit lui et ses gents.

« Holos^ holos! dist Grandgousier, qu'est

(i 10) Ce terme, qui nous choque aujourd'hui, se rcucontre dans tous les auteurs du seizième siècle.

« Les apothicaires se servent de c de chien au lieu

de satyrion. » {Comment, de Matthiole sur Dioscoride, trad. du Pinet : Lyon 1572).

« Mon compagnon se disait avoir la fiebvre d'un c

enflé. » (Agrippa d'Aubigné, h baron de Fœnesle.)

Un capitaine allemand se trouva qui avoit une chaisne,

et la portoit enfilée de soixante-dix c de prebstres. »

(Brantôme, Vie des Grands Capitaines').

Voir note 60.

ceci, bonnes gcnts? Songé-je, ou si vrai est ce qu'on me dict ? Picrochole,, mon ancien ami de tout tempSj de toute race et alliance, me vientil assaillir? Qjlù le meut? qui le poinct? qui le conduict? qui rha ainsi conseillé ? Ho, ho, ho, ho! mon Dieu, mon saulveur, aide-moi, inspire-moij conseille-moi à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toi : ainsi me sois-tu favorable, si jamais à lui desplaisir, ne à ses gents dommage, ne en ses terres je feis pillerie : mais bien au contraire, je l'ai secouru de gents, d'argent, de faveur et de conseil en touts cas qu'ai pu cognoistre son advantage. Qu'il m'ait donc en ce poinct oultragé, ce ne peult estre que par l'esprit maling. Bon Dieu, tu cognois mon courage, car à toi rien ne peult estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que pour lui réhabiliter son cerveau (m) tu me l'eusses ici envoyé : donne- moi et pouvoir, et sçavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline. Ho, ho, ho ! mes bonnes gents, mes amis, et mes féaulx serviteurs, faudra-t-il que je vous empesche à y aider ? Las ! ma vieillesse ne requérerait doresenavant que repos, et toute ma vie n'ai rien tant procuré que paix : mais il fault, je le voi bien, que maintenant de harnois je charge mes pauvres espaules lasses et faibles (*), et en ma main tremblante {*) je prenne

(m) Rendre quelqu'un à la raison, c'était pour Rabelais comme pour les aliénistes d'aujourd'hui, guérir un cerveau malade.

GARGANTUA

la lance et la masse pour secourir et garantir mes pauvres subjects. La raison le veulc ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourri, moi, mes enfants et ma famille. Ce nonobstant, je n'entreprendrai guerre, que je n'aye essayé tous les arts et moyens de paix : là je me resouls. »

Adoncques feit convoquer son conseil et proposa l'affaire tel comme il estoit. Et fut convenu qu'on envoyeroit quelque homme prudent devers Picrochole, sçavoir pourquoi ainsi soubdainement estoit parti de son repos, et envahi les terres, esquelles n'avoit droict quelconque. D'advantage qu'on envoyast quérir Gargantua et ses gents, alEn de maintenir le pays, et deffendre à ce besoing. Le tout plut à Grandgousier, ei commanda qu'ainsi fut faict. Dont sus l'heure envoya le Basque son laquais quérir à toute diligence Gargantua. Et lui escripvit comme s'ensuit.

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