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CHAPITRE XXVII

Comment un moine de SévlUè sauva le clos de l'abbaye du sac des ennemis.

ant feirent et tracassarent, pillants et larronnants, qu'ils arri^'arent à Sévillé, et destroussarent hommes et femmes, et prindrent ce qu'ils purent : rien ne leur fut ne trop chauld ne trop pesant. Combien que la peste y fust par la plus grande part des maisons, ils entroient partout, et ravissoient tout ce qu'estoit dedans, et jamais nul n'en print danger : qui est cas assez merveilleux. Car les curés, vicaires, prescheurs, médicins, chirurgiens et apothécaires, qui alloient visiter, panser, guérir, prescher et admonester les malades, estoient touts morts de l'infection, et ces diables pilleurs et meurtriers onques n'y prindrent mal. D'ond vient (106) cela, messieurs? pensez-y, je vous prie.

{106) A propos de la peste de 15 10, l'auteur aborde ici, sans le résoudre, un des problèmes les plus difficiles de la science pathologique.

Pourquoi certains individus sont-ils réfractaires à la

Le bourg ainsi pillé, se transportarent en l'abbaye avec horrible tumulte; mais la trouvarent bien resserrée et fermée. D'ond l'armée principale marcha oultre vers le gué de Vede, exceptés sept enseignes de gents de pied, et deux cents lances qui là restarent, et rompirent les murailles du clos, affin de gaster toute la vendange. Les pauvres diables de moines ne sçavoient auquel de leurs saints se vouer. A toutes adventures foirent sonner ad capiiulum capitulantes. Là fut décrété qu'ils feroient une belle procession renforcée de beaulx preschants contra /;/.wVmj, et beaulx respons pro pacc. En rabba3-e estoit pour lors un moine claustrier, nommé frère Jean des Entommeures, jeune, galantj frisque, dehait, bien à dextre, hardij adventureux, délibéré,, hault^ maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez (106 bis), beau despescheur d'heures, beau desbrideur de messes, beau descroteur de vigiles : pour tout dire sommairement, vrai moine si oncques en

contagion ? — Des savants ont répondu : « Parce que telle est leur idiosyncrasif, ! » Et ces doctes gens, qui parlent si admirablement pour ne rien dire, se fâcheraient si vous rapprochiez leur réponse de celle de Sganarelle au cur opium facit dormire.

Comme foits curieux d'immunité, on a remarqué, pendant la peste de Marseille, que les porteurs d'huile étaient généralement garantis de la maladie régnante ; et, de nos jours, on a constaté que les filles publiques n'étaient que très-rarement atteintes du choléra.

C106 bis) Voir note 142.

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fut depuis que le monde moinant moina de moinerie; au reste, clerc jusques és dents en matière de bréviaire. Icellui, entendant le bruit que faisoient les ennemis par le clos de leur vigne, sortit hors pour veoir ce qu'ils faisoient. Et advisant qu'ils vendangeoient leur clos auquel estoit leur boire de tout l'an fondée, retourne au chœur de l'ecclise, où étoient les aultres moines tous estonnés comme fondeurs de cloches, lesquels voyant chanter, Im, im, pe, e, e, e, e, e, tim, tim, in, i, ni, co, 0, 0, 0, 0, 0, rum, iim. « C'est, dit-il, bien chié chanté. Vertus Dieu, que ne chantez-vous : Adieu paniers, vendanges sont faictes? Je me donne au diable, s'ils ne sont en nostre clos, et tant bien coupent et seps et raisins, qu'il n'y aura par le corps t)ieu de quatre années que halleboter dedans. Ventre sainct Jacques ! que boirons-nous cependant, nous aultres pauvres diables? Seigneur Dieu, damihi potum. »

Lors dist le prieur claustral : « Que fera cest ivrogne ici? Qu'on me le meine en prison : troubler ainsi le service divin ? — Mais, dist le moine, le service du vin : faisons tant qu'il ne soit troublé, car vous-mesme, monsieur le prieur, aimez boire du meilleur : si faict tout homme de bien. Jamais homme noble ne hait le bon vin; c'est un apophthegme monachal. Mais ces respons que chantez ici ne sont par Dieu poinct de saison. Pourquoi sont nos heures en temps de moissons et vendanges courtes, et en l'avent et tout hyver longues?

« Feu de bonne mémoire frère Macé Pelosse, vrai zélateur {ou je me donne au diable) de nostre religion, me dist,, il m'en soubvient, que la raison estoit affin qu'en cette saison nous fasions bien serrer et faire le vin, et qu'en hyver nous le humions. Escoutez, messieurs, vous aultres, qui aimez le vin, le corps Dieu si me suivez : car hardiment, que sainct Antoine m'arde (roy), si ceulx tastent du piot qui n'auront secouru la vigne. Ventre Dieu, les biens de l'ecclise ? Ha non, non. Diable, sainct Thomas l'anglois voulut bien iceulx mourir : si j'y mourois ne serois-je sainct de inesme? je n'y mourrai ja pourtant : car c'est moi qui le fai és aultres. »

(107^ L'intervention des saints dans les maladies, et spécialement de saint Antoine dans le feu sacié, était admise aussi bien par les gens d'église que par les gens d'épée. « Le brave M. de Bayard, dit Brantôme dans ses Senneiis espagnols, estant un jour persécuté d'une forte fiebvre chaulde, de telle façon qu'il en brusloit, il implora M. sainct Anthoyne en lui faisant telle oraison : « Ah 1 « monsieur Anthoyne, mon bon sainct et seigneur, je « vous supplie avoir souvenance que lorsque nous autres « François nous allasmes jetter dans Parme, il fust arresté « qu'on bruslerait toutes les églises. Je ne voulus jamais « consentir que la vostre fust abattue, bien qu'elle fust de « grande importance ; mais je m'y allai jetter dedans « avecques ma compaignie ; si bien que je la garday et « demeura entière. » Geste oraison faicte, au bout de huict jours, M. de Bayard iust guery. »

Le saint brûleur aurait pu le guérir plus vite, s'il l'avait voulu. — Voir notes 62, 68,

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Ce disant mist bas son grand habit : et se saisie du baston de la croix, qui estoit de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing, et quelque peu semé de fleurs de lis toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayoUj mist son froc en écharpe ; et de son baston de la croix donna brusquement sus les ennemis, qui sans ordre ne enseigne, ne trompette, ne tambourin, parmi le clos vendangcoicnt. Car les porteguidons et port'enseignes avoicnt mis leurs guidons et enseignes l'orée des murs; les tabourineurs avoient défoncé leurs tabourins d'un costé, pour les emplir de raisins; les trompettes estoient chargées de moussines ; chascun estoit dérayé. Il choqua doncques si roidement sus eux, sans dire gare, qu'il les renversoit comme porcs, frappant à tors et à travers à la vieille escrime. Hz uns escarbouilloit la cervelle (108), ez aultres rompoit bras et jambes, ez aultres deslochoit les spondyles du col, ez aultres démoloit les reins^ ava-

(108) Il y a plusieurs choses à expliquer dans les détails de ce combat; pour cela faire, nous allons écrire en langage moderne la première partie des prouesses de frère Jean :

Aux uns il écrasait la cervelle, aux autres il rompait bras et jambes, à ceux-ci il disloquait les vertèbres du cou , à ceux-là il cassait les reins ; il faisait descendre , tomber le nez; il pochait les yeux, fendait les mâchoires, désarticulait les omoplates, contusionnait les jambes fortement jusqu'à produire la mortification des tissus ou sphacèle; il désarticulait les hanches (faisait sortir des

loit le nez, poschoit les yeulx, fendoit les mandibules, entonçoit les d.ents en la gueule, descrouilloir les omoplates, sphacéloit les grèves, desgondoit les iscliies, débécilloit les focilles.

Si quelqu'un se vouloir cacher entre les seps plus épais, à icellui froissoit toute l'areste du dos, et l'esrenoit comme un chien.

Si aulcun saulver se vouloit en fuyant, à ice,lui faisoit voler l'a teste en pièces par la commissure (loS A) lambdoïde. Si quelqu'un gravoit en un arbre, pensant y estre en seureté icellui de son baston empaloit par le fondement.

Si quelqu'un de sa vieille cognoissance lui crioit : « Ha ! frère Jean mon ami, frère Jean, je me rends. — Il t'est, disoit-il, bien force. Mais ensemble tu rendras l'ame à tous les diables. »

Et soubdain lui donnoit dronos. Et si per-

gonds les hanches nmov); il déboitait les os de l'avantbras et des jambes; il cassait l'épine dorsale et éreintait...

Focile. — Dans les auteurs du moyen âge, les os de l'avant-bras et de la jambe sont toujours appelés faciles ou fauciks. Le cubitus et le tibia étaient dits focilia majora, le radius et le péroné focilia minora.

Grèves. — Voir note 49. On lit dans un rondeau de Jean Marot :

« Lasse je suys

Et je n'ay cuisse jambe, ne grève Qui sur plain champ puisse faire teneur. »

(108 A) La suture ou commissure lambdoïde, dei et «lîo» est la suture occipito-pariétale du crâne.

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sonne tant fut esprins de témérité qu'il lui voulust résister en face, là montroit-il la force de ses muscles. Car il leur transperçoit la poictrine par le médiastin (108 B) et par le cœur; à d'aultres donnant sus la faulte des costes, leur subvertissoit l'estomach, et mouroient soubdainement; ez aultres tant fièrement frappoit par le nombril, qu'il leur faisoit sortir les tripes ; ez aultres parmi les couillons perçoit le (108 C) boyau cuUier. Croyez que c'estoit le plus horrible spectacle qu'on vit oncques.

Les uns crioient, sainte Barbe; les aultres, saincte N'y-touche ; les autres, notre Dame de Cunault, de Laurette, de bonnes nouvelles, de la Lenou, de Rivière. Les uns se vouoient à sainct Jacques; les aultres au sainct suaire de Chambery (mais il brusla trois mois après, si bien qu'on n'en put saulver un seul brin); les aultres à Cadouin, les aultres à sainct Jean d'Angely ; les aultres à sainct Eutrope deXaintes, à sainct Mesmes de Chinon, à sainct Martin de Candes, à sainct Clouaud de Sinays, és reliques de Jovrezay, et mille aultres petits saincts. Les uns mouroient sans parler; les aultres parloient

(108 B) Le médiastin dont il s'agit ici est l'espace que laissent entre elles les deux plèvres derrière le sternum. Nous l'appelons médiastin antérieur.

(108 C) Ce dernier coup se trouve dans Th. Folengo, au livre XIX de son Histoire macaronique , mais Rabelais a mieux précisé la région, dont les rapports sont ici trèsbien indiqués : le rectum n'est, en effet, séparé des testicules que par quelques muscles et le bas-fond de la vessie.

sans mourir. Les uns se mouroient en parlant; les aultres parloient en mourant. Les aultres crioient à haulte voix : « Confession, Confession, Confiteor, Miserere, In maniis ! » Tant fut grand le cri des navrés, que le prieur de l'abbaye avec tous ses moines sortirent. Lesquels, quand apperçeurent ces pauvres gents ainsi rués parmi la vigne et blessés à mort, en confessarent quelques-uns. Mais ce pendent que les prebstres s'amusoient à confesser^ les petits moinetons coururent au lieu où estoit frère Jean, et lui demandarent en quoi il vouloit qu'ils lui aidassent.

A quoi respondit, qu'ils esgorgetassent ceulx qui estoient portés par terre. Adoncques laissants leurs grandes capes sus une treille, au plus près, commencarent esgorgeter et achever ceulx qu'avoit desja meurtris. Sçavez-vous de quels ferrements? A beaulx gouets, que sont petits demi-cousteaulx, dont les petits enfonts de nostre pa3's cernent les noix. Puis à tout son baston de croix gagna la bresche qu'avoient faicte les ennemis. Aulcuns des moinetons emportarent les enseignes et guidons en leurs chambres pour en faire des jarretières. Mais quand ceulx qui s'estoient confessés voulurent sortir par icelle bresche, le moine les assommoit de coups, disant : « Ceulx ci sont confés et repentants, et ont gagné les pardons; ils s'en vont en paradis aussi droict comme une faucille, et comme est le chemin de Fa5^e. »

Ainsi par sa prouesse furent desconficts tous

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ceulx de l'armée qui estoient entrés dedans le clos, jusques au nombre de treze mille six cents vingt et deux, sans les femmes et petits enfants : cela s'entend tousjours. Jamais Maugis ermite ne se porta si vaillamment à tout son bourbon contre les Sarrasins, desquels est escript lés gestes des quatre fils Aymon, comme feit le moine à l'encontre des ennemis avec le baston de la croix.

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