CHAPITRE XLI
Comment le moine feit dormir Gargantua, et de ses heures et bréviaire.
e souper achevé (*) consultarent sus l'affaire instant, et fut conclus qu'environ la minuict ils sortiroient à l'escarmouche pour sçavoir quel guet et diligence faisoient leurs ennemis. En ce pendentj qu'ils se reposeroient quelque peu pour estre plus frais. Mais Gargantua ne pouvoit dormir en quelque façon qu'il se mist. Dont lui dist le moine. « Je ne dors jamais à mon aise, sinon quand je suis au sermon, ou quand je prie Dieu, Je vous supplie, commençons vous et moi les sept psaulmes pour voir si tantost ne serez endormi. »
L'invention plut très bien à Gargantua, et commençants le premier psaulme, sus le poinct de Beati quorum, s'endormirent et l'un et l'aultre. Mais le moine ne failUt onques à s'esveiller à l'heure des matines claustrales. Lui esveillé, avant la minuict, tant il estoit habitué (142 bis^
(142 L'habitude a une force bien grande. Frère Jean a accompli des prouesses qui doivent certainement l'inviter au repos, pourtant son sommeil est interrompu à l'heure habituelle des Matines.
touts les aultres esveilla, chantant à pleine voix la chanson :
Ho, Regnault, resveille, veille, Ho, Regnault, resveille-toi.
Quand tous furent esveillés, il dist : « Messieurs, l'on dict que matines .commencent par tousser (143) et souper par boire. Faisons à rebours, commençons maintenant nos matines par boire, et de soir à l'entrée de souper nous tousserons \ qui mieulx mieulx. — Dont dist Gargantua : Boire si tost après le dormir ? Ce n'est vescu en diète (143 bis) demedicine. Il se fault premier escurer l'estomach des superfluités
(143) Pendant que nous dormons, des mucosités en quantités variables s'amassent dans les diverses parties des voies aériennes. La toux du réveil est une expiration forte et rapide qui a pour but d'expulser ces produits normaux ou pathologiques. Voih\ pourquoi frère Jean dit que Matines commencent par tousser.
(143 bis) Le mot dii'tc en médecine, et Rabelais l'emploie dans son véritable sens, ne signifie pas privation d'aliment; il doit s'entendre du mode d'alimentation. Le médecin règle la diète d'un malade, il lui ordonne telle substance, telle boisson, il interdit telle autre : voilà en quoi consiste la diète. On peut même dire que dièlc est S3'nonyme de régime, car, en parlant d'un individu qui, dans un but thérapeutique, se nourrit exclusivement de lait, on dit qu'il est à la diiic lactée. Or, « en bonne diète » il n'est pas bon de boire à jeun, dit le brave Gargantua faisant office de médecin. Et le moine lui répond comme répondent trop souvent les malades d'aujourd'hui, — et comme répondaient aussi sans doute les clients de maître François. (Voir note 392.)
GARGANTUA
et 'excréments. — C'est, dist le moine, bien médiciné. Cent diables me saultent au corps s'il n'y ha plus de vieulx ivrognes, qu'il n'y lia de vieux médicins. J'ai composé avec mon appétit en telle paction, que tousjours il se couciie avec moi, et à cela je donne bon ordre le jour durant : aussi avec moi il se lève. Rendez tant que vouldrez vos cures, je m'en vais après mon tiroir. — Quel tiroir, dist Gargantua, entendez-vous? — Mon bréviaire, dist le moine : car tout ainsi que les faulconniers devant que paistre leurs oiseaulx les font tirer quelque pied de poulie, pour leur purger le cerveau des phlegmes (144) et pour les mettre en appétit : ainsi prenant ce joyeux petit bréviaire au matin, je m'escure tout le poiilmon (144 ^/j) etvoi me là prest à boire.
— A quel usage, dist Gargantua, dictes-vous ces belles heures ? — A l'usage, dist le moine,
(144) La phlegme, ou le phlegme, jouait un grand rôle dans la vieille médecine, c'était l'une des quatre humeurs d'Hippocrate et des anciens. Il y avait, d'après eux, dans le corps humain: le sang, la bile, la phlegme ou la pituite et l'atrabile. La phlegme était froide et humide et prédominait en hiver. Toutes les maladies étaient dues au plus . ou moins de l'une de ces humeurs : toute la médecine devait tendre à les tenir en équilibre. Cette théoiie, longuement exposée et vivement soutenue par Galien, a été appelée VHumorisme. Aristote avait dit dans ses Leçons de physique, liv. II, ch. 12 : «C'est au médecin d'étudiés la santé et de plus la bile et la phlegme dans lesquelle la santé consiste. »
(144 Us) Cures se disait en fauconnerie des matières rendues par les oiseaux de proie sous l'influence d'une
de Fecan, à trois psaulmes et trois leçons, bu rien du tout qui ne veult. Jamais je ne m'assujetis à heures : les heures sont faictes pour l'homme, et non l'homme pour les heures. Pourtant je fais des miennes à guise d'estrivières, je les accourcis ou allonge quand bon me semble. Brevis oralio pénétrât cœlos, longa potatio évacuât scyphos. Où est escript cela? — Par ma foi, dist Ponocrates, je ne sçai, mon petit couilkust (*), mais tu vaulx trop. — En cela, dist le moine, je vous ressemble. Mais, Venite apotemus. »
L'on appresta carbonnadcs à force, et belles soupes de primes, et but le moine à son plaisir. Aulcuns lui tinrent compagnie, les aultres s'en déportarent. Après, chascun commença soi armer et acoustrer. Et armarent le moine contre son vouloir, car il ne vouloit aultres armes que son froc devant son estomach, et le baston de la croix en son poing. Toutesfois à leur plaisir fut armé de pied en cap, et monté sus un bon coursier du royaulme, et un gros braquemart au costé. Ensemble Gargantua, Ponocrates, Gymnaste, Eudemon^ et vingt et cinq des plus adventureux de la maison de Grandgousier, tous armés à l'advantage, la lance au poing, montés comme Saint George : chascun ayant un arquebusier en crouppe.
sorte de vomitif. Frère Jean a donc l'air de dire : Pendant que vous cracherez à grand'peine, moi j'expulserai tout naturellement les mucosités de mes bronches en lisant simplement mon bréviaire.
GARGANTUA