CHAPITRE XL
Pouiquoi les moines sont refuis du monde, et pourquoi les uns ont le nez plus grand que les aultrcs.
oi de Christian, dist Eudemon, j'entre en grande resverie, considérant l'honesteté de ce moine. Car il nous esbaudit ici touts. Et comment doncques est-ce qu'on rechasse les moines de toutes bonnes compagnies , les appellant Troublefestes , comme aveilles chassent les freslons d'entour leurs rusches? îgnavam fiicos pcciis, dict Maro, a prascpibiis arccnt. — A quoi respondit Gargantua : Il n'y ha rien si vrai, que le froc et la cagoule tire à soi les opprobres, injures et malédictions du monde, tout ainsi comme le vent dict Cécias (i 38) attire les nues. La raison pèremptoire est, parce qu'ils mangent la merde du monde (*), c'est-à-dire les péchés, et comme maschemerdes l'on les rejecte en leurs retraiçts : ce sont leurs convents et ab-
(i 38) « Est vfentus noniine cecias, quem Aristotelcs ita flare dicit, ut nubes non procul propeilai sed ut sese Y9cet» .
(Aulu-Gelle.)
GARGANTUA
bayes, séparées de conversation politique comme sont les retraicts d'une maison. Mais si entendez pourquoi un singe en une famille est tousjours moqué et hercelé, vous entendrez pourquoi les moines sont de touts refuis, et des vieuk et des jeunes. Le singe ne garde poinct la maison, comme un chien ; il ne tire pas l'aroi, comme le bœuf; il ne produict nilaict, ni laine, com.me la brebis ; il ne porte pas le faix, comme le cheval. Ce (139) qu'il faict est tout conchier et dégaster, qui est la cause pourquoi de tous reçoit moqueries et bastonnades.
« Semblablement un moine (j'entend de ces otieux moines) ne laboure, comme le paysan ; ne garde le pays, comme l'homme de guerre ; ne guérit les malades, comme le médicin (*) ; ne presche ni endoctrine le monde, comme le bon docteur évangéUque et pédagogue ; ne porte les commodités et choses nécessaires à la république, comme le marchand. C'est la cause pourquoi de tous sont hués etabhorris. — Voire mais, dist Grandgousier, ils prient Dieu pour nous. — Rien moins, respondit Gargantua. Vrai est qu'ils niolestent tout leur voisinage à force de trinqueballer leurs cloches. — Voire, dist le moine, une messe, unes matines, unes vespres bien sonnées sont à demi dictes. — Ils marmonnent grand renfort de légendes et psaulmes nullement par eulx entendus. Ils
(139) Très-exact : le singe, animal intelligent et plein de malice, se plaît à la rapine et au gaspillage.
comptent force patenostres entrelardées (*) de longs ^ve Maria, sans y penser ni entendre. Et ce je appelle moque-Dieu, non oraison. Mais ainsi leur aide Dieu s'ils prient pour nous, et non par paour de perdre leurs miches et soupes ■grasses. Touts vrais christians, de touts estats, en touts lieux, en touts temps prient Dieu, et l'esperit prie et interpelle pour iceulx : et Dieu les prenû en grâce. Maintenant tel est nostre bon frère Jean. Pourtant chascun le soubhaite en sa compagnie. Il n'est poinct bigot, il n'est poinct dessiré; il est honeste, joyeux, délibéré, bon compagnon. Il travaille, il labeure, il deffend les opprimés, il conforte les affligés, il subvient aux souffreteux, il garde le clos de l'abbaye. Je fai, dist le moine, bien d'advantage. Car en dépeschant nos matines et anniversaires au choeur, ensemble je fai des chordes d'arbaleste, je polis des matras et garots, je fai des rets et des poches à prendre les connins. Jamais je ne suis oisif. Mais or ça à boire, à boire, ça. Apporte le fruict. Ce sont chastaignes du bois d'Estrocs, avecques bon vin nouveau, voi vous là (140). composeur de peds. Vous n'estes en-
C140) Les gaz intestinaux, que Rabelais appelle carrément du nom qu'ils ont A leur sortie du rectum, sont formes par la décomposition des diverses substances introduites dans le tube digestif, aliments et boissons. Parmi les substances ingérées il en est qui se prêtent plus particulièrement au développement des gaz : les farineux sont des -àWmtius venteux, «la châtaigne est flatulente» (Dioscoride, liv. I). Si on y ajoute du vin nouveau, dont
GARGANTUA
cores céans amoustillés. Par Dieu je bois à tous gués, comme un cheval de promoteur. — Gymnaste, lui dist Frère Jean, estez ceste roupie qui vous pend au nez (*). — Ha, ha! dist le moine, serois-je en danger de noyer? vu que suis en l'eau jusques au nez. Non, non. Qimre? quia : elle en sort bien, mais poinct n'y entre ; car il est bien antidoté de pampre.
« O mon ami, qui auroit bottes d'hyver de tel cuir, hardiment pourroit-il pescher auxhuistres : car jamais ne prendroient eau. — Pourquoi, dist Gargantua, est-ce que frère Jean a si beau nez? — Parce, respondist Grandgousier, qu'ainsi Dieu l'ha voulu, lequel nous faict en telle forme et telle fin selon son divin arbitre, que faict un potier ses vaisseaulx. — Parce, dist Ponocrates, qu'il fut des premiers à la foire des nez. Il print des plus beaulx et plus grands. — Trut avant (141), dist le moine, selon vraie
la fermentation est incomplète, il se développera certainement une grande quantité d'acide carbonique, indépendamment de l'air et des autres gaz' qui se trouvaient normalement dans l'intestin.
Hippocratt:, dans son Traité du régime, a constaté l'effet du vin doux et des châtaignes.
Celse (iiv. II, 26) a classé les raisins frais parmi les aliments venteux.
Plaute connaissait les propriétés carminatives de certains aliments. Il parle, dans sa comédie intitulée Cmculio, d'un «crepitum polentarium ». •
(141) Cette explication, qui se retrouve dans la nouvelle XLVIII de des Periers, est certainement risible et Rabelais n'a pas voulu la donner comme sérieuse, bien que Bouchet ait prétendu, dans la Sérée des fwnnices,
philosophie monastique, c'est parce que ma nourrice avoit les tetins mollets : en la laictant, mon nez y enfondroit comme en beurre, et là s'eslevoit (141 bis') et croissoit comme la paste dedans la met. Les durs tetins de nourrices tont les enfants camus. Mais gai, gai, ad fonnain nasi (142) cogiioscitur ad ie levavi. Je ne mange jamais de confitures. Page à la humerie! Item, rostiesl »
qu'Ambroise Parc la soutenait gravement, niais quelque plaisante qu'elle puisse être, elle vaut autant, à notre avis, que certaines théories dont bien des gens s'obstinent à tenir compte : telle est, par exemple, celle de Hanemann instituant des traitements dans lesquels les médicaments doivent être employés à la dose de un quadrillionième de grain.
(141 bis) Tout le monde sait que dans la panification la farine déla) ée et pétrie avec le levain se gonfle en fermentant. De nos jours elle gonfle quelquefois un peu trop chez les boulangers qui demandent ;\ la chimie un supplément de revenus. La science connaît et la loi punit ces dangereuses falsifications. (Voir note 313.)
(142) Licencieux adage en forme de calembour dont voici l'équivalent «en italien: «Al nazzo cognoscete il cazzo ». Il n'a scientifiquement aucune raison d'être, c'est pourtant un proverbe très-répandu.
Ovide avait dit : « Noscilur a naso quanta sit hasta viro. » Au seizième siècle un poëte avait rimé :
« Regarde au nez et tu verras combien Grand est cela qui aux femmes convient, »
En Provence on dit encore : « gros nas, gros dabas » ; Gabriel Richard, parlant du pape Jules II, représenté en caricature dans les Songes drôlatiques, dit, à propos du nez du personnage ; « ce maître nez c'est l'emblème naturel de la puissance virile du personnage et de l'usage qu'il sait en faire. »
GARGANTUA