CHAPITRE LXV
Conunent le moine amena les pèlerins, et les bonnes paroles que leur dist Grandgousier.
este escarmouche parachevée, se rc- ^ tira Gargantua avec ses gents excepté le moine, et sus la poincte du jour se rendirent à Grandgousier, lequel en son lict prioit Dieu pour leur salut et victoire. Et les voyants touts saufs et entiers, les embrassa de bon amour, et demanda nouvelles du moine. Mais Gargantua lui respondit que sans doubte leurs ennemis avoient le moine. « Ils auront, dist Grandgousier, doncques mal encontre. » Ce qu'avoit esté bien vrai. Pourtant encores est le proverbe en usage, de bailler le moine à quelqu'un. Adoncques commanda qu'on apprestast tres-bien à desjeuner (*) pour les refraischir. Le tout appresté, l'on appella Gargantua ; mais tant lui grevoit, de ce que le moine ne comparoit aulcunement, au'il ne vouloit ni boire ni manger. Tout soubaain le moine arrive, et dès la porte de la basse cour s'escria : « Vin frais, vin frais. Gymnaste, mon ami! » Gymnaste sortit et vit que c'estoit frère Jean
qui amenoit cinq pèlerins, et Toucquedillon prisonnier : dont Gargantua sortit au devant, et lui firent le meilleur recueil que purent, et le menarent devant Grandgousier, lequel l'interrogua de toute son adventure. Le moine lui disoit tout : et comment on l'avoit prins, et comment il s'estoit deffaict des archers, et la boucherie qu'il avoit fliict par le chemin, et comment il avoit recouvert les pèlerins, et amené le capitaine Toucquedillon. Puis se mirent à banqueter joyeusement touts ensemble. Ce pendent Grandgousier interroguoit les pèlerins de quel pays ils estoient, d'ondils venoient, et où ils alloient. Lasdaller pour touts respondit : « Seigneur, je suis de Sainct Genou en Berry ; cestui-ci est de Paluau ; cestui-ci de l'Onzay ; cestui-ci est de Argi ; et cestui-ci est de Villebrenin. Nous venons de Sainct Sébastian près de Nantes, et nous en retournons par nos. petites journées. — Voire, mais dist Grandgousier, qu'alhez-vous faire à Sainct Sébastian ? — Nous allions, dist Lasdaller, lui offrir nos votes contre la peste. — O, dist Grandgousier, pauvres gents, estimez-vous que la peste vienne de Sainct Sébastian (i 50) ? — Oui, vraiement,
(iSo) Rabelais se moque ici, avec raison, de cette croyance ridicule qui attribuait à des saints le sinistre pouvoir de créer des maladies et, par suite, de les faire disparaître â volonté. La liste est longue des bienheureux de la Pathologie
St SÉBASTIEN, patron ides prisonniers, disposait de la peste. Il avait pour adjoint St Roch. Dans les Aventures
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respoiidit Lasdaller, nos prescheurs nous l'afferment. — Oui, dist Grandgousier, les faulx
du harou de Fccneste, d'Aubigné montre un Gascon qui, étant tombé dans le charnier des pestiférés, alla voir son curé et lui fit dire « une messe de Saint-Roch » ;
St Guy, d'Angleterre, avait sous sa domination la Chorée, d'où le nom de donse de Saint-Guy, donné à cette névrose : Il fallait danser devant sa chapelle pour obtenir la guérison;
Ste Reiniî guérissait la gale, et la guérissait encore du temps de Vadé, comme on peut le voir dans son roman des Amants constants, édit. Garnier, page 109;
A St Antoine appartenait le mal des ardents. (V^. notes 62, 68, 107, etc.;)
St Hdburt, patron des chasseurs, guérissait de la rage, ainsi que St AIathurin. Charles Fontaine dit, en parlant de Sagon et de Huet, qui avaient lâchement attaqué Marot pendant son exil :
« ... Si chacun d'eux ne se renge A Sainct Malhtirin, le plus saige D'eulx deux en brief mourra de raige. »
La réputation du saint Nemrod n'était pas éteinte au dix-septième siècle. Dassoucy parle d'un sien page « suffisammentatteintdela maladiede monsieur St Hubert y) dit dans sa préface : « J'ay fmallement attrapé un heureux port; bien des méchans en crèvent de rage, St Hubert les guérisse ! » ;
St Lambert et StSAiNTiN faisaient venir ou disparaître la teigne. Le premier est encore en grande vénération en Provence ;
St EuTROPE passait pour guérir l'hydropisie, comme on peut le voir dans la nouvelle cxxiv de Bonaventure des Périers. St Eutrope (eau trop) fait partie de cette série de patrons qui ont fait dire à Eugène Noël que, du temps de Rabelais, le culte des Saints était basé souvent sur des jeux de mots et de véritables calembourgs ;
L'auteur de V Apologie pour Hérodote nous apprend que
prophètes vous annuncent ils tels abus ? Blasphèment-ils en ceste façon les justes et saincts
l'cpilcpsle, ou haut mal, était dit a le mal St-jEAN » et que St Bernardin guérissait a les suffocations de matrice » ;
Le couplet du noël suivant indique la maladie à laquelle présidait St Rocu, déjà nommé à côté de St Sébastien. "
« Pour peste vénénosique, Qui nous faict tant de travaux, Prions Saint Roch en publique Car c'est l'un des principaux » .
St AvERTiN, St Matiiklin, St Romain et St Gildas se partageaient l'aliénation mentale. « Q.uand les enfants sont criards et mutins, on dit qu'il faut les vouer A St Avcrtin : on s'adressait à ce saint pour les vertiges » (J. Panckoucke, Dict. des prcivrlvs françois); les vertiges étaient aussi guéris par St Loup;
St Genou avait, à lui seul, la goutte;
Le scorbut était à St Veuain;
Les écrouelles [mal au cou), à St Marcou;
Les abcès du sein, h St xMammaud; '
Le mal de dents, à Ste Apcillonie;
La dyssenterie, à St Gerboi.d, ou, comme dit maistrè Pierre Pathelin, à Sainte Garhot ;
La fièvre, à St Victor ;
L'angine, à St Éloy;|
Les maladies de vessie, à St Régnauld;
Les végétations de l'anus, à St Fiacre, etc., etc.
— Nous aurions tort de nous étonner outre mesure de toutes ces croyances d'il y a trois siècles, quand nous savons qu'aujourd'hui, dans un département que nous avons habité, il est un saint que l'on invoque spécialement contre la maladie des gens peureux, la diarrhée. Nous pourrions citer telle commune de cette région où les mères négligent quelquefois de faire vacciner les enfants; — elles
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de Dieu, qu'ils les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains ? Comme Homère escript que la peste fut mise en l'ost des Grégeois par ApoUo, et comme les poètes faignent un grand tas de Vejoves et dieux malfaisants. Ainsi preschait à Sinays un caphar, que sainct Antoine mettoit le feu és jambes ; sainct Eutrope faisoit les hydropiques; sainct Gildas les fols ; sainct Genou les gouttes (i /o). Mais je le punis en tel exemple, quoiqu'il m'appellast hérétique, que depuis ce temps caphar quiconque n'est ausé entrer en mes terres. Et
n'oublient jamais de les mener à la chapelle du saint de la peur.
Nous ne saurions clore la liste des bienheureux dont le nom se trouve accolé à celui d'une affection pathologique, sans mentionner le saint pour rire, que le bibliophile Jacob indique en ces termes, dans son Histoire des mœurs, superstitions et croyances : « Les guérisons étalent partagées entre les saints qui s'en attribuaient le monopole; souvent même le saint avait été inventé exprès pour la maladie, et lorsque, par exemple, le mal vénérien apparut, il trouva, on ne sait où, un Saint Foutin pour le prendre sous ses auspices. » Henri Corneille Agrippa a traité cette question, de main de maître, au chapitre cinquante-septième de son livre, sur VImertitude des sciences.
Montaigne ne songeait-il pas un peu à cette foule de Saints guérisseurs lorsque, à propos des dieux du paganisme, il disait :
« Leurs puissances sont retrenchées selon nostre nécessité. Qui guarit les chevaulx, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de gale, qui une aultre... l'homme forge mille plaisantes societez entre la divinité et luy. n
m'esbahi si vostre roi les laisse prescher par son royaulme tels scandales. Car plus sont à punir que ceulx qui par art magique ou aultre engin auroient mis la peste par le pays (151). La peste ne tue que le corps ; mais tels imposteurs empoisonnent les âmes. »
Lui disant ces paroles, entra le moine tOKt délibéré, et leur demanda : « D'ond estes-vous, vous aultres pauvres haires ? — De Sainct Genouj dirent-ils. — Et comment, dist le moine, se porte l'abbé Tranchelion le bon buveur ? Et les moines, quelle chère font-ils? Le cor Dieu, ils biscotent vos femmes ce pendent qu'estes n' romivage. — Hin hen ! dist Lasdaller, je nae pas paour de la mienne. Car qui la voirra de jour, ne se rompra ja le col pour l'aller visiter la nuict. — C'est, dist le moine, bien rentré de piques. Elle pourroit estre aussi laide que Proserpine : elle aura par Dieu la saccade puisqu'il y ha moines autour. Car un bon ouvrier met indifFérentement toutes pièces en œuvre. Que j'aye la vérole (152) en cas que ne les trouviez
(151) Après la triste étiologie que nous avons longuement exposiîe à la note priîcédente, il serait permis à Rabelais de dire que la magie peut avoir quelque influence sur la production de la peste, mais il suffira de se transporter à la note 193 (liv. II, chap. VIII) pour voir le cas que l'auteur de Garganiiia fait de l'astrologie et de la magie, ces sciences qui ne sont que « vanités et abus » .
(152) Voilà la syphilis qui revient comme imprécation. Toutes les fois que Rabelais parle de ce mal (il en parle souvent), il se sert du mot vérole. On disait aussi de son
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engrossées à vostre retour, car seulement Tumbre du clocher d'une abbaye est féconde. — C'est, dist Gargantua, comme l'eau du Nil en Egypte, si vous croyez Strabo, et Pline, liv. 7, ch. 3. Advisez que c'est de la miche, des habits
temps mal de NapJes en France, et vial français en Italie, mal de Job, mal de Saint-Sement, Gorre, etc. Ces divers noms se trouvent réunis dans une pièce curieuse, reproduite par Lancereaux, dans la préface de son grand ouvrage sur la syphilis. La voici, telle qu'il la donne, comme étant de Jean Lemaire dans les trois comptes intitulés de Cupido et d'Atropos dont le premier fut inventé par Séraphin, poète italien, le second et le tiers de l'invention de maistre Jean Lemaire, 1525 :
« Ne seut onc lui bailler propre nom, Nul médecin, tant eut-il de renom.
Lung la vouloit Sahafati nommer En Arabie ; l'autre a peu estimer, Que l'on doit dire en latin Mentagra; Mais le commun, quand il la rencontra, La nommoit Gorre ou la vérole Grosse, Q.ui n'espargnoit ne couronne ne crosse ; Pocques l'on dit les Flamens et Picquarts, l e mal François la nomment les Lombards. Si a encore d'autres noms, plus de quatre : Les Allemands l'appellent grosse blattre. Les Espagnols les Bonëls l'ont nommée Et dit-on plus que la puissante armée Des fors François à grand peine et souffrance En Naples l'ont conquise et mise en France, Dont aucuns d'eux le souvenir la nomment Et plusieurs flùts sur ce comptent et somment. Les Savoj'siens la Clavela la disent :
Vela comment plusieurs gens en devisent.... » Nous croyons devoir noter ici un détail qui aura son prix pour les bibliophiles : les vers qu'on vient de lire
et des corps. — Lors, dist Grandgousier, allezvous-en, pauvres gents, au nom de Dieu le créateur, lequel vous soit en guide perpétuelle. Et doresenavant ne soyez faciles à ces odieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chascun en sa vacation, instruez vos entants, et vivez comme vous enseigne le bon apostre S. Paul. Ce faisants vous aurez la garde
comme étant de Jean Lcmaire se trouvent tout nu long dans h triumpbe de lics-haulte et puissante dame VeroUc, royiie du pity d'amours, par Martin 'Dorchcsitio, Lyon, 1539, ouvrage que Paul Lacroix attribue, ù tort, selon nous, à Rabelais. Ils sont précédés, dans l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, de ceux-ci :
« Mais en la fin quant le venin feut meur, Il leur naissoit de gros boutons sans fleur Si très-hideux, si laids .et si énormes, Qii'on ne vit oncqucs visaiges si difformes : N'onc ne receul si très mortelle injure Nature humaine en sa belle figure :
Au fronc, au col, au menton et au nez, Onc on ne vit tant de gens boutonnez.
Et qui pis est ce venin tant nuisible Par sa malice occulte et invisible Alloit chercher les veines et artères Et leur causoit si cstranges mistèrcs, Dangier, douleur de passion et goutte Qu'on n'y sçavoit remède, somme toule, Fors de crier, souspirer, lamenter, Plorer et plaindre et mort se souhaiter. »
Nous aurons l'occasion de reparler du irininphe et de l'opinion de Paul Lacroix, quand nous nous occuperons spécialement des ouvrages scientifiques de Rabelais,
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de Dieu^ des anges et des saints avec vous, et n'y aura peste ni mal qui vous porte nuisance. »
Puis les mena Gargantua prendre leur réfection (*) en la salle ; mais les pèlerins ne faisoient que souspirer, et dirent à Gargantua : « O que heureux est le pays qui a pour seigneur un tel homme t Nous sommes plus édifiés et instruicts en ces propos qu'il nous ha tenu, qu'en tous les sermons que jamais furent preschés en nostre ville. — C'est, dist Gargantua^ ce que dict Platon, lib. j, De%epuh., que lors les républiques seroient heureuses, quand les rois philosopheroient, ou les philosophes régneroient. »
Puis leur feit emplir leurs besaces de vivres, leurs bouteilles de vin, et à chascun donna cheval pour soi soulager au reste du chemin , quelques carolus pour vivre.