CHAPITRE LXVÏ
Comment Grandgousïcr traicta humainement ToucquediUe prisonnier.
oucquedillon fut présenté à Grandgousier et interrogué par icellui sus l'entreprinse et affaire de Picrochole, quelle fin il prétendoit par le tumultuaire vacarme. A quoi respondit que sa fin et sa destinée estoit de conquester tout le pays s'il povoit, pour l'injure faicte à ses fouaciers.
« C'est, dist Grandgousier, trop entreprins : qui trop embrasse, peu estreinct. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes avec dommage de son prochain frère Christian : cette imitation des anciens Hercules , Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et aultres tels, est contraire à la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé garder, saulver, régir et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrasins et barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous appelions briganderies et meschancetés. Mieux eust-il faict soi contenir en sa maison royalement la gouvernant que insulter
GARGANTUA
en la mienne^ hostilement la pillant, car par bien la gouverner l'eust augmentée, par me piller sera destruict. Allez-vous en au nom de Dieu, suivez bonne entreprinse, remonstrez à vostre roi les erreurs que cognoistrez, et jamais ne les conseillez, ayant esgard à vostre proffîct particuUer, car avec le commun est aussi le propre perdu. Quant est de vostre rançon, je vous la donne entièrement, et veulx que vous soient rendues armes et cheval : ainsi faut-il faire entre voisins et anciens amis, vu que cette nostre différence n'est poinct guerre proprement.
« Comme Platon, lit. ^, DeRepub., vouloit estre non guerre nommé, ains sédition, quand les Grecs mouvoient armes les uns contre les aultres. Ce que si par maie fortune advenoit, il commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nommez, elle n'est que superficiale ; elle n'entre poinct au profund cabinet (*) de nos cœurs. Car nul de nous n'est oultragé en son honeur, et n'est question en somme totale, que de rhabillçr quelque faulte commise par nos gents, j'entends et vostres et nostres. Laquelle encores que cognussiez, vous debvez laisser couler oultre, car les personnages querelants estoient plus à contemner^ qu'à ramentevoir: mesmement leur satisfaisant selon le grief comme je me suis offert. Dieu sera juste estimateur de notre différent, lequel je supplie plustost par mort me tollir de ceste vie et mes biens dépérir devant mes yeulx, que par moi ni les miens en rien soit offensé. »
Ces paroles achevées, appella le moine, et devant touts lui demanda: « Frère Jean, mon bon ami, est-ce vous qui avez prins le capitaine Toucquedillon ici présent? — C)'re, dist le moine, il est présent, il ha âge et discrétion : j'aime mieulx que le sachez par sa confession, que par ma parole. — Adoncques dist Toucquedillon : Seigneur, c'est lui véritablement qui m'ha prins, et je me rends son prisonnier franchement. — L avez-vous, dist Grandgousier au moine, mis à rançon? — Non, dist le moine. De cela ne me soucie. — Combien, dist Grandgousier, vouldriez-vous de sa prinse ? — Rien, rien, dist le moine, cela ne me meine pas. »
Lors commenda Grandgousier, que présent Toucquedillon fussent comptés au moine soixante et deux mille saluts pour celle prinse. Ce que fut fixict, ce pendent qu'on feit la collation (*) au dict Toucquedillon, auquel demanda Grandgousier s'il vouloit demourer avec lui, ou si mieulx aimoit retourner à son roi. Toucquedillon respondit qu'il tiendroit le parti lequel il lui conseilleroit.
« Doncques, dist Grandgousier, retournez à vdstre roi, et Dieu soit avec vous. » Puis lui donna une belle espée de Vienne, avec le fourreau d'or faict à belles vignettes d'orfebvrerie, et un collier d'or pesant sept cents deux mille marcs, garni de fines pierreries^ à l'estimation de cent soixante mille ducats, et dix mille escus par présent honorable. Après ces propos, monta Toucquedillon sus son cheval j Gargantua pour
GARGANTUA
sa seureté lui bailla trente hommes d'armes, et six vingts archers soubs la conduicte de Gymnaste, pour le mener jusques és portes de la Roche-Clerraauld , si besoing estoit. Icellui départi , le moine rendit à Grandgousier les soixante et deux mille saluts qu'il avait receu, disant : « Cyre, ce n'est ores que vous debvez faire tels dons. Attendez la fin de ceste guerre, car l'on ne sçait quels affaires pourraient survenin. Et guerre faicte sans bonne provision d'argent n'ha qu'un souspirail (*) de vigueur. Les nerfs des batailles sont les pecunes. — Doncques, dit Grandgousier, à la fin je vous contenterai par honeste recompense : et tous ceulx qui m'auront bien servi. »