CHAPITRE LV
Comment estoit le raanoir des TUilèmitei,
u milieu de la basse court estoit une fontaine magnifique de bel alabastre.
Au-dessus les trois grâces, avecques cornes d'abundance ; et jectoient l'eau par (*) les mamelles, bouche, aureilles, yeiilx, et aultres ouvertures du corps. Le dedans du logis sus la dicte basse court estoit sus gros piliers de cassidoine et porphyre, à beaulx arcs d'antique. Au dedans desquels estoient belles galleries longues et amples, ornées de painctures,, de cornes de cerfs, Hcornes (i6o), rhinocerots, hippopo-
(160) Rabelais fait bien de mettre la licorne parmi les choses curieuses, car tel qu'on le décrivait avec son corps de neige, sa tête de pourpre et ses yeux d'azur, cet animal n'a jamais existé que dans l'imagination des anciens amis du merveilleux. Il peut se laire pourtant que notre auteur.au lieu de songer à la création de la fable, ait pensé à un animal qui existe réellement. Nous voulons parler du Narval, cétacé remarquable décrit par Albert Le Grand. Cette opinion peut être émise, quand on sait que les travaux du naturaliste de Cologne n'étaient pas inconnus de Rabelais.
tames, dents d'éléphants, et aultres choses spectables. Le logis des dames comprenoit depuis la tour Arctice, jusques à la porte Mesembrine. Les hommes occupoientle reste. Devant ledict logis des dames, afin qu'elles eussent l'esbattement, entre les deux premières tours, au dehors estoient les lices, l'hippodrome, le théâtre, et natatoires, avec les bains (i6i), mirifiques à tripe solier, bien garnis touts assortiments, et foison d'eau de myrrhe (i6i bis). Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plaisance. Au miHeu d'icellui le beau labyrinthe. Entre les
(i6i) L'architecte a grandement raison de faire construire des bains pour l'usage des frères Thélémites. De nos jours, hélas ! il est plus d'un couvent où l'on ignore absolument l'usage delà baignoire, et chose plus triste'à dire, nous savons des collèges qui sont couvents en ce point. Les anciens, les Romains surtout, abusaient un peu des bains; nous devons avouer que les modernes, Ips Français spécialement, n'en usent pas assez. Serait-ce parce qu'ils ont élevé des statues à un monarque, dit : Roi-Soleil, qui ne se baigna, le livre de Fagonen est témoin, qu'une seule fou dans sa vie ?
(i6i bis] Myrrhe. On fabrique avec cette gomme-résine d'une odeur suave, un vinaigre assez estimé ; une petite quantité dans l'eau forme un liquide excellent pour faire des lotions stimulantes. Le professeur Fonssagrives, citant les Proverbes, dit que les fumées de la myrrhe et de l'aloès remplissaient les chambres des Hébreux. Le passage suivant de la Bible fait connaître un autre usage de la myrrhe chez le peuple d'Israël :
(i ... On préparait les filles destinées au roi pendant un ans. Les dix premiers mois on les frottait d'huile et de myrrhe.. » (Esther.)
deux aultres tours estoient les jeux de paulme, et de grosse balle. Du costé de la tour Cryere estoit le verger plein de touts arbres fructiers, touts ordonnés en ordre quincunce. Au bout estoit le grand parc, foisonnant en toute saulvagine. Entre les tierces tours estoient les butes pour l'arquebuse, l'arc et l'arbaleste. Les offices hors la tour Hespérie, à simple estage. L'escurie au delà des offices. La faulconnerie, au devant d'icelles, gouvernée par asturciers bien experts en l'art. Et estoit annuellement fournie par les Candiens, Vénitiens et Sarmates, de toutes sortes d'oiseaulx paragons, aigles, gerfaulx, autours, sacres, laniers, faulcons, esparviers, esîïierillons et aultres : tant bien faicts et domestiques, que partants du chasteau pour s'esbattre és champs, prenoient tout ce que rencontroient. La vénerie estoit un peu plus loin tirant vers le parc.
Toutes les salles, chambres et cabinets estoient tapissés en diverses sortes selon les saisons de l'année. Tout le pavé estoit couvert de drap verd. Les Ucts estoient de broderie.
En chascune arrière chambre estoit un miroir de crystallin enchâssés en or fin, autour garni de perles, et estoit de telle grandeur, qu'il povoit véritablement représenter toute la personne. A l'issue des salles du logis des dames estoient les parfumeurs et testonneurs, par les mains desquels passoientles hommes, quand ils visitoient
GARGANTUA
les dames. Iceulx fournissoient par chascun matin les chambres des dames d'eau rose (162), d'eau de naphe, et d'eau d'ange, et à cbascune la précieuse cassolette vaporante de toutes drogues aromatiques.
(162) L'eau rose est tout simplement l'eau distillée de roses, elle a quelques propriétés astringentes, qui la font rechercher pour la toilette intime des dames.
— L'eau de naphe est l'eau de fleur d'oranger. Chacun connaît son odeur suave et ses qualités antispasmodiques. Merlin Coccaie dit des élégants :
« Ils estoyent parfumés de musc, de civette, d'eau de naphe » [Hist. mac, liv. XXIII).
— L'mt d'ange, ou eau de myrte, était un cosmétique astringent qui devait rendre aux femmes, plus encore que l'eau de rose, des services fort goûtés. Hippocrate la conseillait de so.) temps, pour laver les excoriations des organes génitaux. En Assyrie et en Grèce, dit Salverte, on connaissait la propriété qui a fait consacrer le myrte à la déesse de l'amour, et qui, aux femmes fatiguées par l'accouchement ou par l'abus du plaisir, rend jusqu'à un eertain point les apparences de la virginité. Avicenne avait écrit : « Myrtus retinet solulioiiem. »
— La salle aux parfums que Rabelais fait construire à Thélème rappelle Vunctorium des Romains. Dans les établissements de bains, c'était la chambre où l'on se parfumait.