PROLOGUE DE l'aTITHTJH
tire d'aile, ils estoient bien marris, comme entendez assez : mais leur refuge de réconfort, et affm de ne soi morfondre, estoit à recoler les inestimables faicts dudict Gargantua. Autres sont par le monde (ce ne sont fariboles) qui estant grandement affligés du mal des dents, après avoir touts leurs biens despendus en médecins sans en rien prolicter, n'ont trouvé remède (166) plus expédient que de mettre lesdictes chroniques entre deux beaulx linges bien chaulds et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avecques im peu de pouldre d'oribus. Mais que dirai-je des pauvres vérolés et goutteux (167)? O quantesfois nous les
(166) Comme au livre I, Rabelais met son ouvrage sous la protection des malades. Il le leur a dédié, il montre ici qu'ils ont accepté la dédicace et s'en sont bien trouvés, puisque ses chroniques ont guéri ce mal terrible qu'on appelle mal de dent. On les avait saupoudrées (sinapliées), il est vrai, avec un peu de poudre d'Oribus.
Qufille est la nature de cette substance ? L'un dit que par poudre d'Oribus, il faut entendre la pierre philosophale ; l'autre y voit de la farine de maïs, un troisième assure que c'est une racine ; enfin un dernier vieut qui affirme que la poudre d'Oribus du temps de Rabelais est l'équivalent de notre poudre de Perlinpinpin, c'est-àdire rien du tout. Nous sommes de ce dernier avis.
Le Duchat, qui adopte volontiers les explications malpropres, dit que poudre d'Oribus sigifie poudre d'excréments, comme barbe d'Oribus veut dire barbe de m D'après quelques commentateurs, d'Ori-
bus serait le nom dénaturé de Pierre Doré, auteur d'un livre fort curieux publié en 1351,jous le titre bizarre de i les allumettes du feu divin pour fair-e ardre les cœurs en l'amour de Dieu, »
(167) Goutteux et vous surtout vérolés ! que vous êtes bien le.s amis de ce médecin! Comme il vous connaît! Comme il sait le fort et le faible du traitemeiiit peu ménagé qu'on vous inflige, de cette méthode mercuriell* qui, avant de vous guérir de la syphilis, vous force à cracher vos dentsJ Laissez donc pour un moment onguents et pommades, sortez de ce purgatoire à l'atmosphère de cinabre et venez à l'air vous esbaudir aux joyeux devis de maître Prançois : leur lecture apportera allégement manifeste ô votre mal.
Rabelais peignait d'après nature, quand il faisait ainsi un sombre tableau de l'état des vérolés. Ulrich de Hutlen, qui écrivait avant lui, •avait énuméré les désordres graves amenés par l'usage immodéré des substances hydrargyriques. Il avait noté les ulcérations du
IiADELA.IS MÉDECIN.
avons VUS, à l'heure qu'ils estoient bien oingls, et engraissés à poinct; et le visage leur reluisoit comme la clavure d'un charnier, et les dents leur tressailloient comme font les marchettes d'un clavier d'orgues ou d'espinete, quand on joue dessus, et le gousier leur escuraoit comme à un verrat que les vaultrcs ont aculc entre les toiles. Que faisoient-ils alors ? Toute leur consolation n'estoit que d'ouïr lire quelque page dudict livre. Et en avons vu qui se donnoient à cent pipes de vieulx diables, en cas qu'ils n'eussent senti allégement manifeste à la lecture dudict livre, lors qu'on les tenoit és limbes, ni plus ni moins que les femmes estants en m?il d'entant, quand on leur list la vie de saiucte-Margucritc (IG8). Est-ce rien cela? Trouvez-moi livre en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogalives, et je payerai chopine de tripes. Non, messieurs, non. Il est sans pair, incomparable, et sans paragon : je le maintien jusqucs au feu exclusivè. Et ceulx qui voudroiont contre ce maintenir, qu'ils soient réputés abuseurs, prédestinateurs, imposteurs, et séducteurs. Bien vrai est-il, que l'on trouve en aulcuns livres de haulte fustaie certaines iiropriétés occultes, au nombre desquels l'on lient Fessepinte, Orlando fuiioso, Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Huon de Bordeaulx, IMonlevillc, et Matabrune. Mais ils ne sont comparables à celui duquel parlons. Et le monde ha
gosier, de la langue et du palais; l'enflure des gencives et l'ébranlemcnt des dents. La salivation, dans certains cas, était, dit-il, si abondante, qu'il s'écouluit sans cesse de la bouche une bave très puante. L'abus du mercure avait quelquefois des suites plus graves. Gaspard Torella croyait qu'il avait causé la mort du cardinal de Ségorbe. Cela ne nous étonnera pas, nous qui savons que Mirabeau n'est pas mort autrement.
(168) V. note 39. — La colique Iravailloit plus la Reyne que le mal
d'enfant, et mesme l'empeschoit Les reliques de madame Sainte
Marguerite estoient sur une table dans la chambre, et deux religieux de Sainct-Germain-des-Prez qui prioyienl Dieu sans cesser. . . Le mal dura vingt-deux heures. (Louise Bourceois, accouchement de Marie •de Médicit},