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CHAPITRE VIII

Comment Pantagruel, estant à Paris, receut lettres de son père Gargantua, et la copie d'icelles.

Pantagruel estudioit fort bien, comme assez entendez, et profictoit de mesme, car il avait l'entendement à double rebi'as et capacité de mémoire à la mesure de douze oircs et bottes d'olif. Et comme il cstoit ainsi là dcmourant, receut un jour lettres do son père on la manière que s'ensuit :

« Très cher fils, entre les dons, grâces et prérogatives, desquelles le souverain plasmateur (102) Dieu tout puissant ba cndouairô et aorné l'humaine nature h son commencement, celle me semble singulière et excellente, par laquelle elle peust en estât mortel acquérir espèce d'immortalité, et en décours de vie transitoire perpétuer son nom et sa semence. Ce que cstfaictpar lignée issue de nous en mariage légitime; dond nous est aulcunement instaure ce que nous fut tollu par le péché de nos premiers parents, esquels dict, que parce qu'ils n'avoient esté obéissants au commandement de Dieu le créateur, ils mourraient, et par mort seroit réduite à néant cestc tant magniliquo plasmature, en laquelle avoit esté l'homme créé. Mais, par ce moyen de propagation séminale

(192) Le sang a été appelé chair oulanle. Rabelais fournit le pendant de celle expression, quand il se sert du mot plasmature pour désigner l'ensemble de l'oryanisme. On nomme aujourd'hui plasma la partie liquide des sucs nutritifs et notamment du sang.

Maurice Scève a employé le mot plasmateur dans son Blason de la gorge. Symphorien Champier, auteur de la Nef des dames vertueuses, livre publié à Lyon en 1303, avait appelé Dieu notre plasmateur.

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demoure és enfans ce qu'estoit déperdu és parents, et és nepveux ce qiie dépérissoit és enfants, et ainsi successivement jusques à l'heure du jugement final, quand Jésus-Christ aura rendu à Dieu le père son royaulme pacifique hors tout danger et contamination de péché : car alors cesseront toutes générations et corruptions, et seront les éléments (192 A) hors de leurs transmutations continues, vu que la paix tant désirée sera consommée et parfaicte, et que toutes choses seront réduictes à leur fin et période. Non donqucs sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu mon conservateur, de ce qu'il m'ha donné povoir voir mon antiquité chenue refleurir en ta jeunesse. Car, quand, par le plaisir de lui qui tout régit et modère, mon ame laissera cette habitation humaine, je ne me réputerai totalement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que en toi et par toi je demoure on mon imago visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gents d'honneur et mes amis, comme je soulois, La quelle mienne conversation ha esté moyennant l'aide et grâce divine, non sans péché, je le confesse (car nous péchons touts, et continuellement requérons à Dieu qu'il efface nos péchés) mais sans reproche. Parquoi, ainsi comme en toi demoure l'image de mon corps, si pareillement ne reluisoient les mœurs de l'âme, l'on ne te jugeroit estre garde et thrésor de l'immortalité de nostre nom, et le plaisir que je prendrois ce voyant serait petit, considérant que la moindre partie de moi qui est le corps (*), demoureroit; et le meilleure, qui est l'amo

(192 A) La nature entière pouvait, d'après les théories encore en vigueur du temps de Rabelais, être réduite en quatre éléments : air, eau, terre et feu. Cette croyance entantait des propositions dans le goût de celle-ci : des quatre éléments, le feu est le seul qui soit assez fécond pour s'engendrer lui-même.

— « Elémens sont appelés les quatre corps simples, sçavoir est le eu, l'eau, l'air et la terre, qui sont la matière de tous les corps naturels, mixtes, parfaits ou imparfaits, estans sous la concavité du ciel. » (Amb. Paré. Introduct. d la chirurgie.)

et par laquelle demoure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardie. Ce que je ne di par deffiance que j'aie de la vertu, laquelle ra'ha esté ja par ci devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager à profiter de bien en mieulx. Et ce que présentement t'escris, n'est tant à fm qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te resjouisses, et te ratraichisses en courage pareil pour Tadvenir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peult assez soubvenir comment je n'ai rien espargné : mais ainsi t'y ai-je secouru comme si je n'eusse aultre thrcsor en ce monde que de te voir une fois en ma vie absolue et parfaict, tant en vertus, honesteté, et preud'homie, comme en tout sçavoir libéral et honeste, et tel te laisser après ma mort, comme un miroir représentant la personne de moi ton père, et si non tant excellent et tel de faict comme je te souhaite, certes bien tel en désir.

« Mais encores que mon feu père de bonne mémoire Grandgousier, eust adonné tout son estude à ce que je profictasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur et estude corrcspondist très-bien, voire encores oultrepassast son désir : toutesfois, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoit tant idoine ne commode ès lettres comme est de présent, et n'avois copie de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps èstoit encores ténébreux, et sentant l'infélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature. Mais par la bonté divine, la lumière et la dignité ha esté de mon âge rendue és lettres, et y voi tel amendement que de présent à difficulté seroi-je receu en la première classe des petits grimaulx, qui en mon âge viril estois, non à tort, réputé le plus savant dudict siècle.

« Ce que je ne di par jactance vaine (encores que je le puisse louablement faire en t'escripvant, comme tu as l'autorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé; Comment on se peult louer sans envie), mais pour te donner affection de plus hault tendre.

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a Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, grecque (sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant fl9î B), hébraïque, chaldaïque, latine : les impressions tant élégantes et correctes en usance qui' ont esté inventées de mon âge par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gents sçavants, de précepteurs très-doctes, de librairies très amples ; et m'est advis que ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni de Papinian, n'estoit telle commodité d'estude qu'on y voit maintenant. Et ne faudra plus doresenavant trouver en place , ni en compagnie, qui ne sera bien expoli en l'officine de Miner\e. Je vois les brigands, les bourreaulx, les aventuriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

« Que dirai-je ? Les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y ha qu'en l'âge oii je suis, j'ai esté contrainct d'apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avois contemnées comme Caton, mais je n'avois eu le loisir de comprendre en mon jeune âge. Et voluntiers me délecte à lire les moraulx de Plularche, les beaux dialogues de Platon, les monuments de Pausanias, et antiquités de Athenœus, attendant l'heure qu'il plaira k Dieu mon créateur m'appeler, et commander issir de ceste terre.

« Parquoi, mon fils, je t'admoneste que employés ta jeunesse à bien profiter en estude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l'un par vives et vocales instructions , l'autre par louables exemples te peult endoctriner. J'entends et veulx que tu apprennes les langues parfaictement : première-

(192 B) On est savant quand on sait le grec, mais nous voudrions que les faiseurs de mots songeassent un peu aux gens qui ne connaissent pas la langue d'Homère. Aux créateurs de termes nouveaux, nous demanderons quel mal ils trouveraient à ce qu'au lieu de thermomètre on eût dit mesure-chaleur, ou mange-hOmme à la place d'onthropophage.

meat la grecque, comme le veult Quintilian ; secondement la latine ; et puis l'hébraîquo pour les saincles lettres ; et la chaldaîque et arabique pareillement ; et que tu formes ton style, quant à la grecque, à, l'imilation de Platon ; quant à la ftitine, de Cicéron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t'aidera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des arts liboraulx, géographie, arithmétique et musique, je t'en donnai quelque goust quand lu ostois encores petit on l'âge de cinq à six ans : poursuis le reste, et d'astronomie sçaches-en touts les canons'? Laisse-moi l'astrologie divinatrice, et l'art de Lullius (193), comme abus et vanités. Du droit civil, je veulx que tu sçaches par cœur les beaux textes et me les confères avccques philosophie.

« Et quant à la cognoissanco des faits de nature, je veulx (194) que tu t'y adonnes curieusement, qu'il n'y ait mer, rivière, ni fontaine, dont tu ne cognoisses les poissons : touts les oiseaulx do l'aer, touts les arbres,

(193) On a fait un reproche à Rabelais d'avoir lirô nous ne savons quel horoscope. Si l'auteur do la l'antagrueline l^ronosticalion n'était pas à l'abri de tout soupçon de superstition, ce passage sufllrait pour le détruire.

Ce Raymond Lulle, que Gargantua présente à son fils comme cultivant un art qui n'est « qu'abus et vanités » était, dit l'auteur de la Philosophie chimique, M. Uumas, U type le plus éminemment accompli dos alchimistes du moyen âge. Ses disciples, qu'on appela illuminés ou liillislins, parcouraient lo monde du temps de Rabelais, en vendant des panacées propres à guérir tous les maux, Us étaient très nombreux en Allemagne, où ils formaient des associations qui inspiraient la Icrreur. Ils se réunissaient mystérieusement, dans les endroits IfiS plus écartés et les plus sauvages, pour s'y livrer, loin des profanes, à la recherche de Vœuf philosophai.

Henri Corneille Agrippa a consacré à ce Raymond Lulle In chapitre IX" do son Traité àe l'incertitude des sciencet. C'était justice.

Naudé lui dit ainsi son fait, au chapitre 1 de son Apologie pour les grands hommes soupçonnez de magie : o il seroit à propos de fieslrir les resveries des alchymistes, la sottise des magiciens, les combinations des Luliistes. » i

tlS4] V. note 91.

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arbustes et frutices des forests, toutes les herbes de la terre, touts les métaulx cachés au ventre des abysmes. les pierreries de tout orient et midi, rien ne te soit incognu.

« Puis soigneusement revisite les livres des médicins grecs, arabes, et latins (195), sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquenlcs anatomies (19G) acquiers-toi parfaite cognoissanoe de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par quelques heures du jour com-

(19b) Rabelais, comme lous les hommes supérieurs, n'était pas de ces gens qui regardent leurs opinions comme les seules véritables, parce qu'il savait qu'en méilccine on trouve des vérités et des erreurs dans chaque secte. C'est pourquoi il conseillait d'étudier toutes les œuvres que ces diverses sectes ont produites. Il voulait qu'on lût les doijmatiques comme les soUdisles, les empiriques cemme les viélhodisles. Il penchait, lui, vers l'éclectisme, mais ne dédaignait pas Vhumorisme. 11 cherchait encore la vérité dans le Talmud, ce code universel des Juifs, et pensait (un sot enseigne bien un sage) qu'on pourrait môme en trouver des bribes dans la cabale , cette science mystérieuse qui compte parmi ses adeptes des hommes tels que Philon, le Platon de la Judée, et Avicennes, l'Hippoorate des Arabes.

(196) L'analomie était du temps de Rabelais une science toute nouvelle. La dissection des corps trouva en lui un chaud partisan, comme le témoigne une pièce de vers latins d'Etienne Dolet, dans laquelle l'auteur, qui fut brûlé vif, fait parler un pendu qui eut l'honneur d'être disséqué dans l'amphithéâtre de Lyon par Rabelais en personne. On comprendra l'importance de cette dissection publique aux yeux des contemporains de maître François, quand on saura qu'en 1370 la faculté de Montpellier en était encore à se féliciter d'avoir obtenu de Louis d'Anjou « un cadavre de criminel par chaque année » pour faire des démonstrations. A la fin du xiv siècle, l'école de Montpellier était plus riche ; elle pouvait disséquer deux cadavres par an !

Les anciens faisaient peu d'anatomio. Il faut arriver à la fin du premier siècle de notre ère pour trouver un médecin qui s'en occupe un peu ; ce médecin, c'est Galien. Un intervalle de plus de deux mille ans s'écoule sans fournir un anatomiste. Jusqu'au xni« siècle, les études anatomiques pratiques de la trop fameuse école de Salerne consistèrent en des dissections d'animaux, lesquels étaient généralement des porcs. Au xiV s.'ècle seulement, Massa, Mondini, Benedetti et quelques autres s'occupèrent à vériOer les opinions émises par Galien. Mais Vosale, qui mourut en VàM, est le premier qui se livra à des travaux ressemblant à ceux de nos analomistes modernes. C'est

hadelms médecin.

mence à visiter les sainctes lettres : premièrement, en grec, le Nouveau Testament et Epistres des apostres : et puis, en hébreu, le Vieulx Testament. Somme, que je voie un abysme de science ; car, doresenavant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra issir de ceste tranquillité et repos d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes pour deffendre ma maison, et nos amis secourir en touts leurs affaires contre les assauUs des malfaisants. Et veulx que do brief tu essayes combien tu as proficté, ce que lu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions en tout sçavoir publiquement envers touts et contre touls, et hantant les gens lettrés, qui sont tant à Paris comme ailleurs.

• Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre poinct en ame malivole, et science sans conscience n'est que ruine de l'àme; il te convient servir, aimer et craindre Dieu, et en lui mettre toutes tes pensées, tout ton espoir, et par foi formée de charité estro à lui adjoinct, en sorte que jamais n'en sois désemparé par péché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité : car ceste vie est transitoire : mais la parole de Dieu demoure éternellement. Sois serviable à tous tes prochains, et les aime comme toi-inomc. Révère tes précepteurs, fuis la compagnie

lui qui doit, à juste litre, être regardé comme le créateur de l'anslomie humaine.

On se fera une idée exacte do ce que pouvait Cire l'enseigemenl de l'anatomio quand parut fanlaynul, en lisant ce passage signiflcatif des (SEuvres anatomiqnen de Jean Riulan, Compléléet et mises en français par Pierre Constant, puliliées ù Paris en 16i!).

t Au temps de Vesalius Ctiarlos Quint fit mettre en question dans son université de Salamanque s'il estoit permis aux médecins chresliens de disséquer les corps humains. Il luy fut respondu que cela estant utile et nécessaire à la médecine, il leur devoU eslre permis. C'estait en l'année 1S58. 0 que l'esoole de Paris est bien plus heureuse que cela, car elle a grandement advancé ceste science, et par le moyen de son Sylvius l'a libéralemen'. communiquée aux estrangers et qu'elle a bien de l'advantage sur toutes les aultres, car elle atout autant de corps qu'elle en désire, do sorte qu'en moins de dix mois elle en a eu quelquefois plus de quinze 1 u

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fies gens esquels tu ne veulx point ressembler ; et les grâces que Dieu t'a données, icelles ne reçoips en vain. Et quand tu cognoistras que tu auras tout le sça voir de par delà acquis, retourne vers moi, afin que je te voie, et donne ma bénédiction devant que mourir.

« j\Ion fils, la paix et grâce de Notre-Seigneur soit avecques toi. Amen. De Utopie, ce dix-septiesme jour du mois de mars, ton père Gargantua, »

Ces lettres reçues et vues, Pantagruel print nouveau courage, et fut enllambé à proficter plus que jamais, en sorte que le voyant estudier et proficter, eussiez dict que tel estoit son esperit entre les livres, comme est le feu parmi les brandes, tant il l'avoit infatigable et strident.

5'i RABELAIS MÉDECIN.

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