CHAPITRE IX
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il aima toute sa vie.
Un jour Pantagruel, se promenant liors la villo vers l'abbayo Sainct Antoine, devisant cl: philosophant avccqucs ses g-ents et aulcuns escholicrs, rencontra un homme (197) beau do stature et élégant en touls linéaments du corps; mais piloyablement navré en divers lieux, et tant mal en ordre, qu'il scmbloit eslre eschapé és chiens, ou mieulx ressembloit un cueilleur de pommes du pays du Perche. De tant loing que le vit Pantagruel, il dist és assistants ; « Voyez-vous cest homme, qui vient par le chemin du pont Charcnton? Par ma foi, il n'est pauvre que par fortune : car je vous asseure que, à sa physionomie, Nature l'ha produict de riche et noble lignée, mais les adventures des gents curieux l'ont réduict en telle pénurie et indigence. « Et ainsi qu'il fut au droict d'entre eulx, il lui demanda: « Mon ami, je vous prie qu'un peu veuillez ici arrester et me respondre à ce que vous demanderai, et vous ne vous en repentirez poinct, car j'ai affection trèsgrande de vous donner aide à mon pouvoir on la qualité où Je vous voi : car vous me faictos grand pitié.
(197) Nous no suivrons pas les commenlaleurs qui pensent assister en ce chapitre, à l'entrevue du chancelier Duprat avec le défenseur polyglolle des privilèges de la Faoullé de Montpellier. Nous renvoyons ceux do nos lecteurs qui croient encore que Rabelais fut chargé de plaider la cause de l'Université auprès du ministre do François I" , aux noies d'Astruc sur co sujet. Elles leur démontreront bien clairement que Rabelais n'avait pas à aller -i Paris pour demander le rétablissement d'une faveur qui n'avait jamais été abolie.
PANTAGRUEL
Pourtant mon ami, dictes-moi, qui estes-vous ? d'ond venez-vous? où allez-vous? que quérez-vous? et quel est vostre nom?
Le compagnon lui respond en langue germanique : (( Junker, Gott geb euch glûck und heil zuvor. Lieber « Junker, ich lass euch wissen, das da ihr mich von a fragt, ist ein arm und erbarmlich ding, und wer viol « darvon zu sagen, welches euch verdrûssig zu hôren, " und rair zu erzelen wer ; wiewol die poëten und ora <■ torn vorzeiten haben gesagt in ihren sprûchen und < sententzen, das die gedenchteniss des elends und « armuths vorlangst erhtten ist gross lust. » A quoi rcspondit Pantagruel : « Mon ami, je n'entends poinct co barragouin ; pourtant si voulez qu'on vous entende, parlez aultre language. »
xVdonc le compagnon lui respondit : « Albarildim « gotfano dechmin brin alabo dordio falbroth ringuam " albaras. Nin portzadikin almucatin milko prin alel- (( min en thpth dalheben ensouim : kuthim al dura « alkatim nim^ broth decholh porth min michais im « endoth, pruch dalmaisoulum hol moth danfrihim « lupaldas im voldemolh. Nin hur diavosth mnarbotim « dalgousch palfrapin duch im scoth pruch galeth dal « chinon, min foulchrich al conin brutathen doth ^Jal « prin. »
« Entendez-vous rien là ? dist Pantagruel és assistans. — A quoi dist Epistcmon : Je croi que c'est language des Antipodes : le diable n'y mordroit mie. — Lors dist Pantagruel : Compère, je ne sçai si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y entend note. ))
Dont dist le compagnon : « Signer mio, voi vedeto « per essempio che la cornamusa non suona mai, s'clla « non ha il ventre pieno (*) : cosi io parimente non vi « saprei contare le mie fortune, se prima il tribulalo » ventre non ha la solita refettione. Al quale è adviso « che le man! e li denti habbiano perso il loro ordine « naturale e del tutlo annichilati. — A quoi respondit Epistcmon : « Aultant de l'un comme de l'autre. »
Dont dist Panurge : « Lord, if you be so vir tuous of
« intelligence, as you be naturally roleaved to tlie « body, you should bave pity o£ me : for nature hath « made us equal, but fortune bath some exalted, and 0 others deprived. Ncvcrtheless is virtuo often depri- « ved, and tbe virtuous men despised : for bcfore the « last end none is good. — Encore moins! » respondit Pantagruel.
Adoncques dist Panurge : « Jona andie guaussa n goussy etan bebarda erremodio beharde versela « ysser landa. Anbat es otoy y es nausu cy nessassnst « gourray proposian ordinc den. Nonysse na bayta « facberia egabe gen hcrassy badia sedassu noura « assia. Aran bondavan gualde cydassu naydassuna. « Estou oussyc og vinan soury bien er dastura oguy « barni. Genicoa plasar valu. — Estes vous là, res- « pondit Eudcmon, Genicoa ? »
A quoi dist Garpalim : « Sainct Treignan foulis vous descouss, ou j'ai failli h entendre. » — Lors respondit Panurge : «Prust frest frinst sorgdmand strocbdi drhds a pag brlelang Gravot Cbavygny Pomardiere rustb « pkaldracg Deviniero près Nays. Couille kalmuch n monacb drupp del meupplist rincq drind dodelb up « drent locli mine st/, rinq jald do vins ders cordelis 0 bur jocst stzanipenards. »
A quoi dist Epistemon : « parlez vous cbristian, mon ami, ou langage patolinois? Non, c'est langage lanternois. •
Dont dist Panurge : « Ileere, ik ken spreeke anders « geen taelc dan kcrsten tael ; my dunt noghtans, als « en seg ik u niet een woord, mynne noot verklaert « genoegh wat ik bcgeere. Gecft my uyt berm bera tigbeyt yets waarvan ik gcvoet magh zyn. — A quoi respondit Pantagruel : Aultant de cestui-là. »
Dont dist Panurge : « Senor, de tanto hablar yo soy « cansado, por que suplico à vuestra rcverentia que a mire à los préceptes evangelicos, para que ellos « movan vuestra reverentia à lo que es de conscientia; " y si ellos non bastaren, para moves vuestra reve- « rentia à piedad suplico que mire à la piedad natural. « la quai yo creo que le movera. como es de razon ;
PANTAGRUEL
« y con csso non digomas. — A quoi respondit Pantagruel : Dea mon ami, je ne fai double aucun que ne sachiez bien parler divers langages ; mais dictes-nous ce que vouldrez en quelque langue que puissions entendre. 1)
Lors dist le compagnon : « Min Herre, endog jeg < med ingen tunge talede, ligesom bœrn, oc uskellige « « créature : mine klsedebon oc mil legoms magerhed <t adviser alligevel klarlig liuad ting mig best behof « gioris, sora er sandelig mad oc dricke. Huorfor for- « barme dig ofver mig, oc befal at give mig noget, af « huilcket jeg kand styre ftiin giœendis mage, ligervys
som mand Cerbero en suppe forsetter : saa skalt du
lefve laenge oc lycksalig. — Je croi, dist Eusthenes, que les Golhs parloient ainsi. Et si Dieu vouloit, ainsi parlei-ions nous du cul (*). «
Adoncques dist le compagnon : « Adon, scaloni d lécha ; im ischar harob hal hcbdeca bimeherah thi « then li kikar lehem : chanchat ub laah al Adonai clio « nen ral. »
A quoi respondit Epislemon : « A ceste heure ai-je bien entendu : car c'est langue hébraïque bien rhétoriquement prononcée. »
Dont diït le compagnon : « Despota tinyn pana- « gathe, dioti su mi ouk artodot s? horas gar limo ana « liscoraenon eme athlion, ke en to metaxu me ouk « cleis oudamos, zetis de par emou ha ou chre. Ke < homos philologi pantes homologousi tole logous le « ke remata peritta huparchin, opote pragma afto pasi » de Ion esti. Entha gar anankeï monon logi isin, « hina pragmata (bon péri amphisbetoumen) me phos- ' phoros epiphenete. — Quoi, dist Carpalim, laquais de Pantagruel, c'est grec, je l'ai entendu. — Et comment ? as-tu demeuré en Grèce ? •
Donc dist le compagnon : « Agonou dont oussys «■ vous dedagnez algarou : nou den farou zamist vous « mariston ulbrou, fousques voubrol tant bredaguez « moupreton den goulhoust, daguez daguez non cro- « pys fost pardonnoflist nougrou. Agou paston toi « nalprissys hourtou los echatonous, prou dhouquys
HABELAir, MÉDECIN.
« In'ol pany gou den bascrou noudous caguons goul- « fren goul oustaroppassou. »
n J'entends, ce me semble, dist Pantagruel : car ou c'est langage de mon pays d'Utopie, ou bien lui ressemble quant au son. » Et comme il vouloit commencer quelque propos, le compagnon dist : « Jam tolies vos « per sacra perque Deos Deasquc omnes obtcstatus « sum, ut si qua vos pictas permovct, egestatem meam « solaremini, nec hilum proficio damans et ejulans. • « Sinite, quœso, sinite, viri impii, quo me fata vocant « abire, ncc ultra vanis vestris interpellationibus ob- « tundatis, mcraores veteri^ illius adagii, quo venter « famelicus auiiculis carcre dicitur. »
« Dea mon ami, dist Pantagruel, ne sçavez vous parler françois? — Si fais très bien, seigneur, respondit le compagnon, Dieu merci ; c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ai esté nourri jeune au jardin do France, c'est Touraine. — Doncques dist Pantagruel, racomptez nous quel est vostre nom, et d'ond vous venez ; car, par ma foi, je vous ai ja prins en amour si grand que, si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et moi ferons un nouveau pair d'amitié telle que fut entre Encc et Achates.
— Seigneur, dist le compagnon, mon vrai et propre nom de baptesrae est Panurge, et à présent vien de Turquie, où je fus mené prisonnier lors qu'on alla à Metelin en la maie beurc. Et voluntiers vous racompterois mes fortunes, qui sont plus merveilleuses quo celles d'Ulysses ; mais puisqu'il vous plaist me retenir avecques vous, j'acceple voluntiers l'offre, protestant jamais no vous laisser ; et allissiez-vous à touts les diables, nous aurons en aultre temps plus commode assez loisir d'en racomplor, car pour ceste heure j'ai nécessité bien urgente de repaislrej: dents aiguës (198),
(198) Pour exprimer que Panurge a grandement besoin de manger, Rabelais parle do ses dents aiguës. On dit encore, aujourd'hui, d'un homme qui est privé d'aliments: il fait les dents longues. Rabelais parle ensuite de la vacuité de l'estomac, qui est la première cause de
PANTAGRUEL
ventre vide, gorge seiche, appétit strident, tout y est délibéré. Si me voulez mettre en œuvre, ce sera basme de me voir briber : pour Dieu, donnez y ordre. »
Lors commanda Pantagruel qu'on le raenast en son logis et qu'on lui apportast force vivres. Ce que fut faict, et mangea très-bien à ce soir, et s'en alla coucher en chapon, et dormit jusques au lendemain heure de disner, on sorte qu'il ne feit que trois pas et un sault du lict à table.
la faim, puis il noie la sécheresse de la gorge. — Ce sentiment particulier qui nous sollicite à prendre des aliments, et que l'on appelle la faim, appartient à la classe des sensations internes; son siège est dans l'estomac. Cependant, in Jépendamment de la douleur particulière qui se fait sentir à l'épigastre, il est d'autres phénomènes caractérisant la faim, que l'auteur de Pantagruel avait très bien observés. Tels sont: le bâillement, la pâleur, le refroidissement des mains, l'épaississemenl de la salive et la sécheresse de la gorge.
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