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CHAPITRE XV

Commenl Pantagruel enseig^ie une manière bien nouvelle de bastir les murailles de Paris (2IG).

Pantagruel, quelque jour, pour se récréer de son cslude , se pourmcnoit vers les fauxbourgs Sainct Marceau, voulant voir la folie Gobelin. Panurge estoit avec lui, ayant lousjours le llacon sous sa robe, et quelque morceau de jambon : car sans cela jamais n'alloit-il, disant que c'estoit son garde-corps, aultre cspée ne portoit il. Et quand Pantagruel lui en voulut bailler une, il respondit qu'elle lui eschaufferoit la râtelle (216 A). (( Voire mais, dist Epistemon, si l'on

(216) Ce chapitre est rempli de détails médico-ordiiriers. Si le livre de Rabelais était tout entier écrit de ce style, il serait réellement, comme on l'a dit, a le charme de la canaille ». Heureusement, cette débauche de l'esprit n'est qu'intermittente dans l'œuvre de mallro François et no peint nullement les mœurs de l'écrivain.

On se tromperait bien, dit le rédacteur de la BibUolhùque univcrlelle (les romans, mars 1776), si l'on prétendait juger des mœurs et du caractère de Rabelais par le roman qu'il a lait et par les contes qu'on lui a prêtés. Ses mœurs furent toujours très réglées et son caractère avait même beaucoup de gravité. On ne doit donc regarder les plaisanteries qu'il a répandues dans son ouvrage que comme l'enveloppe des vérités importantes qu'il y déposait et dont le trop grand éclat n'eût servi, sans doute, qu'à augmenter le nombre de ses ennemis.

(2IG A) Les fonctions de la rate ne sont pas parfaitement connues à l'heure qu'il est. Tiabelais avait sur cet organe l'opinion que formula plus tard Descartes :

« Descaries disait que la rate sécrétait deux espèces de sang : un fluide ténu, qui étnit la cause de la joie ; un autre, plus tenace, qui était la cause delà tristesse ; et selon que la rate envoyait au cœur une quanlilé plus grande de l'un ou de l'autre de ces deux sangs, on était gai ou triste. C'était sur le prétendu dégorgement Je la rate, du sang grossier qui la remplit dans la tristesse, qu'était fondée celte locution vulgaire : s'épanouir, se disopiler la raie. » (AOELON.)

L'opération inverse fait dire : s'échauffer la ratt.

BABELAIS MÉDECIN.

t'assailloit, comment to detfendrois-tu ? — A grands coups de brodequin, respondil-il, pourvu que les estocs fussent deffendus. »

A leur retour, Panurge considéroit les murailles do la ville de Paris, et en irrision dist à Pantagruel : « Voyez ci ces belles murailles. 0 que fortes sont et bien en poinct pour garder les oisons en mue ! Par ma barbe, elles sont compétemment meschanles pour une telle ville comme cesle-ci : car une vache avecqucs un ped (*) on aballroit plus do six brasses. — O mon ami 1 dist Pantagruel, sais-tu bien ce que dist Agesilaus, quand on lui demanda pourquoi la grande cilc do Lacédcmone n'estoit ceincte do murailles ? Car monstrant les habitants et citoyens do la ville tant bien experts en discipline militaire, et tant forts et bien armés. « Voici, dist-il, les murailles de la citô. » Signifiant qu'il n'est muraille que de os (*), et que les villes et cites ne sçauroient avoir muraille plus seure et plus forte que la TTJrtus des citoyens et habitants. Ainsi cette ville est si forte par la multitude du peuple belliqueux qui est dedans, qu'ils no se soucient do faire aullros murailles. D'ad/antage, qui la vouldroit emmurailler comme Strasbourg, Orléans, ou Ferrare, il ne scroit possible, tant les frais et despens seroicnt excessifs. — Voire : mais, dist f^anurgo, si faict-il bon avoir quelque visage de pierre, quand on est envahi de ses ciuiemis, et no fusl-co que pour demander : « Qui est 1^. bas ? » Au regard des frais énormes que dictes estre nécessaires si on la vouloit murer ; si messieurs de la ville me veulent donner quelque bon pot de vin, je leur enseignerai une manière bien nouvelle, comme ils les pourront bastir à bon marché. — Comment, dist Pantagruel ? — No lo dictes donc mie, respondit Panurge, si je vous t'enseigne. Je voi que les callibistris (216 B) des femmes de ce pays sont à meilleur marché que les pierres : d'iceulx fauldroit

(210 B) Callibistris. Ce mol ne viendrail-il pas de Kalo: beau, el de riaOu- trou 7 Nous posons la question sans prétendre la résoudre.

PANTAGllUEL.

bastir les murailles, en les arrangeant par bonne symmétrie d'architecture, et mettant les plus grands aux premiers rangs, et puis en taluant à dos d'âne arranger les moyens, et finalement les petits. Puis faire un beau petit entrelardemcnt à poinctes de diamants, comme la grosse tour de Bourges, de tant de braquemarts enroidis cjui habitent par les braguetles (21G C) claustrales. Quoi diable defferoit telle muraille? Il n'y ha métail qui tant resistast aux coups. Et puis, que les couillevrines se y vinssent frotter, vous en voirriez. par Dieu, incontinent distiller do ce benoisi; fruict de grosse vérole (21G D) menu comme pluie. Sec au nom des diables! D'advantage la fouldre ne tomberoit jamais dessus. Car pourquoi? ils sont tous bénits ou sacrés. Je n'y voi qu'un inconvénient. — Ho. ho, ha, ha, dist Pantagruel ; et quel? — C'est que les mousches en sont tant friandes que merveilles, et se cueilliroient facilement et y feroient leur ordure : et voilà l'ouvrage gasté. Mais voici comment l'on y remédieroit. Il fauldroit très -bien les esmoucheter avecques belles queues de regnards, ou bons gros vietsdazes (2 IG E) de Provence. Et, à ce propos, je vous veulx

(216 C) V. noie 49 bis.

(21G D) V. noies 1, 8, 70, 150, 169, elc.

(216 E) J'ai déjà dil, à la noie 9, mon opinion sur la signiflcalion du mol vieldaie. Pour montrer que mon opinion esl la bonne, on me permellra de reproduire ici une gauloiserie adressée à l'Intermédiaire des chercheurs, au mois de décembre 1880, en réponse à celte ques- > lion : « Que signifie l'exclamation de Saltabadil au qualiième acte de Le Roi s'amuse :

a Je ne devine rien de plus, L'aze me quille! »

— Un jour de foire, dans Châlons, Colas s'en alloit à la ville, Monlé sur le roi des ànons, Animal soumis et docile.

Contre l'usage des grisons.

N'étant qu'au milieu de la roule.

Il (It rencontre de Câlin, Lasse, suant à grosse goutte,

dire, en nous on allant pour souper, un bel exemple que met Fraler Lubinus, libro de Compotationibus mendicanlium :

« Au temps que les beslcs parloiont (il n'y ha pas trois jours) un pauvre lion, par la forest do Bièvre se

Et faisant à pied le chemin.

La belle, voyant son voisin Qui s'en alloit, le vent en poupe, Le conjura, par saint Martin, De la laisser monter on croupe .

Un cœur aussi dur qu'un roclior

50 fût attendri pour la boUo :

Elle était fiatche, encor pucello, El sa main venoit s'accrocher Parfois au pommeau do la selle.

Mais ces menus dons dos anjants.

Que nous autres, honnêtes gens, Avons baptisi5 petite oie,

Sont nommiSs, par certains manants, Viande creuse et fausse monnoio.

De ces amants ctoit Colas ; Aussi n'en faisoil-il grand cas.

Depuis longtemps de la donzelle Il avoil pris ville et fauxbourgs, Mais olle dcfendolt toujours Avec vigueur la clladollo.

Le gars, en plus de vingt assaut?, Fut repoussé sur la verdure, Non sans force coups do fuseaux.

Sans mainte et mainte égratignurc.

Colas en avoit le cœur gros ; Aussi, tout sec piquant sa bôte :

« Néant, dit-Il, h la requête! » Catin le flatte tendrement ; Le manant répond fièrement.

51 l'une presse, l'autre chante.

Que faire en celte extrémité?

Catin n'avolt point d'Atalante Les pieds ni la légèreté,

Puis c'étoit au cœur de l'été.

Au moment de la canicule.

Colas gardoit son quant-à-sol.

Nécessité n'a point de loi ;

PANTAGRUEL

pourmenaiit et disant ses menus suffrages, passa par dcssoubs un arbre, aucfuel estoit monté un vilain charbonnier pour abattre du bois. Lequal voyant le lion, lui jecta sa cognée, et le blessa énoi'raément en une cuisse. Dont le lion cloppant, tant courut et tra-

Enfin la belle capiiulo.

Arrêté fut qu'à chaque pet

Que foroit messire baudet,

Maître Colas et la bergère

Feroienl un tour sur la fougère :

Le tout pour le soulagement

Et le repos de la monture ;

Que toutefois griffe ni dent,

Façon aucune, aucun murmure

Ne seroient admis nullement.

Le traité fait, la belle monte.

Le drôle aussitôt du talon

Frappe le flanc de son grison :

Maître baudet pelle, et sans honle.

Il savoit par cœur sa leçon ;

A cette espèce d'exercice

Jadis l'avoit dressé Colas

Pour certaine dame Thomas.

Martin ayant fait son office.

Colas descend. Point do quartier!

Elle eut beau cent fois le prier.

Il remporte, il sue, il travaille,

Et, d'une sanglante bataille,

Il revient couvert de laurier.

Tous deux remontent : la fillette

Rajuste mouchoir et cornette.

Bientôt après le villageois,

Tournant vers elle le minois,

Fut surpris de la voir plus belle :

C'étoit l'effet d'un incarnat

Qu'elle avoit acquis au combat,

Tout aussitôt ardeur nouvelle,

Coups dans les flancs et nouveaux sons.

Pour descendre, moins de façons.

A la troisième pétarade,

Catin vous fait une gambade.

Tire Colas par ses habits.

Lui montrant un prochain taillis,

n\UELMr, MÉDECIN.

cassa par la forest pour trouver aide, qu'il rencontra un charpentier, lequel voluntiers regarda sa plaie, la nettoya du mieux qu'il put et l'emplit de mousse, lui disant qu'il esmouchetast bien sa plaie que les mouches n'y îeissent ordure, attendant qu'il iroit chercher de l'herbe au charpentier (217J. Ainsi le lion guéri se pourmenoit par la forest, à quelle heure une vieille scmpiterneuse ébuschetoit et amoissoit du bois par ladicte forest, laquelle, voyant le lion venir, tomba de paour à la renverse, en telle façon que le vent lui renversa robe, cotte et chemise jusques au dessus des épaules. Ce que voyant, lo lion accourut de pitié, voir si elle s'estoit fait aulcun mal, et considérant son comment a nom, dist : « 0 pauvre femme, qui fha ainsi blessée? » Ce disant apperçeut un l'cgnard, lequel il appela disant : « Compère regnard, hau ça, ça, et pour cause. »

Ce bois lui donna l'eslrapado :

Il en revint pâle et défait,

Et jurant contre le baudet.

Il n'étoit au bout ! La llllelte

Avoit découvert son secret.

Elle talonne, l'Ane pette.

Lors dit Catin : « N'entends-tu pas?

— Quoi ? répond l'autre. — L'aze... Ecoute...

— Si l'aze pette, dit Colas, Falsangué, que l'aze le.. . rime! »

(217) Le vulgaire se sert du mot herbe aux charpentiers pour désigner : la millefcuille (achillea millofolium), l'oseille rouge (rumex purpureus), le plantain lancéolé (planlago lanceolata), le séneçon commun (senecio vulgaris), le cresson alénois (lepidium sativum), j'orpin (sedum telephium). Les prétendues propriéiés de ces plantes, pour la guérison des coupures, leur ont fait donner le nom d' • herbe aux charpentiers », comme le velar (orysimum cfUcinale) a reçu celui d' « herbe aux chantres » parce qu'on lui attribue le pouvoir d'éclaircir la voix

La plupart do ces plantes sont encore employées aujourd'hui. Elles sont, à notre avis, utiles à peu près uniquement à cause de l'eau-devie dans laquelle on les fait macérer (V. note 105); ce qui le prouve, c'est qu'on peut les remplacer indifféremment l'une par l'autre.

En Provence, on emploie beaucoup, avec les mêmes résultats, les pétales de lis (lilium album) conservées dans l'alcool étendu.

PANTAGRUEL

« Quand le regnard fut venu, il lui dist : Compère « mon ami, l'on ha blessé ceste bonne femme ici entre • les jambes bien vilainement, et y ha solution de con- « tinuité manifeste (*), regarde que la plaie est grande, a depuis le cul jusques au nombril; mesure quatre, « mais bien cinq empans et demi : c'est un coup de « cognée; je me double que la plaie soit vieille, pour- « tant afin que les mouches n'y prennent, esmouche-la « bien fort, je l'en prie, et dedans et dehors. Tu as « bonne queue et longue : esmouche, mon ami, es- « mouche, je t'en supplie, et ce pendent je vai quérir « de la mousse pour y mettre. Car ainsi nous faut-il n secourir et aider l'un l'autre. Esmouche fort, ainsi « mon ami, esmouche bien : car cette plaie veut estre « esmouchce souvent, aultrement la personne ne peult « estre à son aise. Or esmouche bien, mon petit com- « père, esmouche. Dieu fha bien pourvu de queue ; « tu l'as grande et grosse à l'advenant : esmouche « fort, et ne l'ennuie pointe. Un bon csmoucheteur « qui, en esmouchetant continuellement, esmouche do » son mouschet, par mouches jamais emmousché ne « sera. Esmouche couillaud (217 A); esmouche, mon « petit bedaud, je n'arresterai gaires. »

« Puis va chercher force mousse, et quand il fut « quelque peu loing il s'escria, parlant au regnard ; n Esmouche bien lousjours, compère; esmousche; et « ne te fasche jamais de bien esmouscher, mon petit « compère : je te ferai estre à gages esmoucheteur do « Don Pictro de Castille. Esmouche seulement, esmou- « che et rien plus. »

« Le pauvre regnard esmouchoit fort bien, et deçaet dellà, dedans et dehors; mais la faulso vieille vesnoit et vessoit puant comme cent diables. Le pauvre regnard estoit bien mal à son aise : car il ne sçavoit de quel costé se virer pour évader le parfum des ve.sses de la vieille; et ainsi qu'il se tournoit, il vit qu'au derrière estoit encore un aultre pcrtuis, non 3

{m A) V. noie 110.

grand que celui qu'il csmouchoit, dont lui vcnoit ce vent tant puant et infect. Le lion finableinent retourne, portant de niousso plus que n'eu tiendroient dix et huict balles, et commcncea en mettre dedans la plaie, avecques un baston qu'il apporta. Et y en avoit ja bien mis seze balles et demie, et s'esbahissoit que diable cette plaie est profunde : il y entrerait de mousse plus de deux charretées. Mais le rcgnard l'advisa : « 0 compère lion, mon ami, je te prie, no mets « ici toute la mousse, garde-s-en quelque peu; car il « y a encores ici dessoubs un aullro petit pcrtuis qui « pue comme cinq cents diables : j'en suis empoisonne n de l'odeur tant il est (217 B) punais. »

« Ainsi fauldroit garder ces murailles des mouches, et mettre esmouchcleurs à gages. »

Lors dist Pantagruel : « Gomment sçais-tu que les membres honteux des femmes sont i\ si bon marché 'i" Car en ceste ville il y force preude-femmes, chastes et pucelles. — Et ubi prenus '/ disl Panurge. Je vous en dirai mon opinion, mais vraie certitude et asseurance. Je me ne vante d'en avoir cmbourré ([ualre cents dix et sept depuis que suis en cesle ville, et n'y ha que neuf jours. Mais ce matin j'ai trouvé un bon homme, qui en un bissac tel comme celui de Esopet, portoit deux petites fillettes de l'âge de deux ou trois ans, au plus, l'une devant, l'autre derrière. Il me demande l'aumosno, mais je lui feir, réponse que j'avais beaucoup plus do couillons (217 C) que de deniers.

Et après lui demande : « Bon homme, ces deux filr lottes sont-elles pucelles? — Frère, dist-il,' il y ha doux ans qu'ainsi je les porte, et au regard do cestc ci-devant, laquelle je voi continuellement, en mon advis elle est pucellc, toutesfois je n'en vouldrois mettre mon doigt au feu. Quant est de celle que je porte derrière, je n'en sçai sans faultc rien. — Vraiment, dist Pantagruel, tu es gentil compagnon, je te veulx habiller de ma livrée. »

(217 B) V. note 212 A.

(217 C) V. note UO.

PANTAGRUEL

Et le feit vestir galentement selon la mode du temps qui couroit : excepté que Panurge voulut que la braguette (217 D) de ses chausses fust longue de trois pieds, et quarrée, non ronde : ce que fut faict, et la faisoit bon voir. Et disoil souvent que le monde n'avoiL encores cognu l'émolument et utilité qui est de porter grande braguette : mais le temps leur enseigneroit quelque jour, comme toutes choses ont esté inventées en temps.

« Dieu gard de mal, disoit-il, le compagnon à qui la longue braguette ha saulvé la vie. Dieu gard de mal à qui la longue braguette ha valu pour un jour cent soixante mille et neuf escuts. Dieu gard de mal qui par sa longue braguette ha saulvé toute une ville de mourir de faim. Et par Dieu! je ferai un livre de la commodité des longues braguettes, quand j'aurai plus de loisii". « De faict en composa un beau et grand livre avecques les figures ; mais il n'est encore imprimé que je sçache.

(217 D) V. noie 40 bis.

« Qui ne se braytie

N'est poinct prisé au lemps présent. »

(Cl, Marot, épistre du. Coq à l'asne.)

Le lerme de Iraguette ne déplaisait pas à Gui Palin. Dans sa letlro du S juin IGiO, en parlant des jésuites, ii écrit : « Ces carabins sortis de la braguette du père Ignace, sont aussi méchants que le diable, el néanmoins ces fins pharisiens paraissent réformés comme pets d'apôtres. » 11 faut savoir excuser le langage libre de Rabelais. Oui Patin, on le voit, usait parfois, lui aussi, d'expreasions aujourd'hui bannies de la bonne compagnie.

nADELAIS MÉDECIN,

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