CHAPITRE I
On connaît mal ce doux pays justement nommé le Jardin de la France, lorsqu'on se contente de suivre la grande route nationale, c'est-à-dire la vallée de la Loire, et de visiter au passage les cités vénérables de Blois, Tours et Angers. Il faut quitter les bords du grand fleuve et remonter les vallées tributaires, celles du Cher, de Tlndre et surtout celle de la Vienne. Là, dans des coins plantureux et frais, le charme de notre vieille histoire se marie à l'éternelle jeunesse de la terre. Chaque tournant de route disparaît derrière les dômes opulents des « noyers groUiers », secouant leurs saines odeurs sur la tête des passants. Des champs cultivés avec amour et semés d'arbres fruitiers, cuisent doucement sous un soleil coupé d'ombres, et vers le soir, avec la
fraîcheur, exhalent tous les parfums de la création, ceux de l'étable et ceux du grenier, des sainfoins et des froments, des fleurs et des fruits, sans parler de l'odeur du vin nouveau, qui vous grise en automne; et toute cette haleine d'une terre généreuse, élégante à ses heures, semble flotter autour de vous, s'attarder dans les brumes de la rivière, et prendre encore je ne sais quelle saveur piquante, en séjournant sur les coteaux rocailleux que les chèvres visitent, ou le long des grottes naturelles, embroussaillées de vignes folles et de lierre. Alors, vous aurez bien peu de chance si votre oreille n'est pas bercée par la cantilène des femmes du pays, par la chanson d'un bouvier répercutée de colline en colline, par les cris d'enfants qui résonnent dans les ravins avec une netteté cristalline, par les appels des vachères qu'on .voit courir dans les prés, leur tablier blanc jeté sur leurs épaules. Vous serez bien à plaindre si vous ne rencontrez pas quelque braconnier de rivière, au langage aussi imprévu que les remous de la Vienne, tantôt limoneux et lourd, tantôt vif et sifflant comme l'eau sur les cailloux, jamais monotone, mais reflétant, dans ses mots pittoresques, une foule de choses amusantes, dés saulaies, des moulins ventrus, des bouts de ciel et des fumées de cabaret. Avec lui, vous apprendrez l'art de flâner, en regardant l'eau courir sous le feuillage épais des aunes, les prairies scintiller toutes blanches de rosée, les peupliers frissonner dans l'air du matin, et le flotteur de votre ligne danser au soleil, entre les berges de sable; à moins que vous n*aimiez mieux grimper sur la colline, traverser.
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par un chaud après-midi, le silence bourdonnant des grands chênes, et vous asseoir à la lisière des bois, devant quelque avenue de ferme, bordée de pommiers noueux, dont la ligne droite coupe les horizons bleuâtres des plaines fromentales.
Telle est cette Touraine, qu'il est difficile de connaître sans l'aimer, je dirais presque en amoureux, car la fantaisie et le rêve y coudoient le travail, la vigne y pousse au bord des sillons réguliers, le silence des bois y repose des bruits de la vallée; le goût du terroir y pénètre jusqu'à notre âme par mille chemins, éveille dans notre cervelle -mille pensées joyeuses ou doucement extravagantes, d'une verve inépuisable comme le sol lui-même.
Cela ne veut pas dire que tout le monde y naît poète, ni que la bénigne influence échauffe également tous les cœurs. Le sévère Descartes, fils dé ce même sol, et dont la statue morose domine aujourd'hui Tours la sensuelle, protesterait contre cette tyrannie de la matière. Un homme qui révoque en doute l'existence de son corps n'a pas dû flâner le long des rivières nonchalantes. Mais que d'autres génies diversement féconds le pays de Loire n'a-t-il pas enfantés, depuis Ronsard jusqu'à Balzac! Que de libres esprits, d'autant mieux marqués de l'empreinte locale, qu'ils sont entrés plus avant dans l'intimité des hommes et des choses! « Messieurs, dit P.-L. Courier, je suis Tourangeau... », et ce début donne à tout son discours je ne sais quelle saveur de bonhomie railleuse.
Or, le plus vigoureux nourrisson de ce vigoureux terroir, c'est à coup sûr François Rabelais, dont on
a comparé Fimpudeur saine et robuste à celle d'un gros bébé nu. Il naquit à Ghinon, « ville insigne, . voire la première du monde » , comme il le dit dans son âge mûr, avec une gaieté sous laquelle on sent percer Tattendrissement. « Plût à la digne vertu de Dieu, dit Panurge, qu'à heure présente je fusse dedans le clos de Seuillé, ou chez Innocent le pâtissier, devant la cave peinte à Ghinon.... » — «J'y ai bu maint verre de vin frais », dit-il ailleurs. Le cabaret de la cave peinte n'existe plus. Mais on boit toujours à Ghinon un délicieux vin frais, un peu vert, qui sent la fraise et la framboise. Dans les longues étapes de la guerre, les gars de Touraine chantaient :
Des fraises, des framboises, Quel bon yin j'avions bu!
Le reste de la chanson ne pourrait être transcrit que par Rabelais lui-même : ni les goûts ni les mœurs n'ont beaucoup changé là-bas.
Suivant la tradition, François Rabelais naquit dans les dernières années du xv* siècle, d'une famille plus que modeste, et le dernier de cinq enfants. Son père possédait un beau clos de vigne à la Devinière, près de Seuillé. On y récoltait d'excellent « vin pineau ». Ce que faisait ce père, on l'ignore. Peutêtre rien. Ils ne sont pas rares encore, les petits propriétaires tourangeaux qui vivent du produit d'une vigne et de quelques arpents de prairie. Quand il leur naît un enfant, ils en sont quittes pour planter, le long des prés, une rangée de peupliers; puis, les mains dans leh poches, ils regardent
pousser Tenfant et les arbres. C'est un fait connu que chaque peuplier, même en notre âge de fer, gagne tout seul un franc par an. Lorsque le fils ou la fille atteint sa majorité, on coupe les arbres, et voilà la dot. Le reste du temps, le père de famille s'en va voir sa vigne, ou bien cultive ses légumes, en gros sabots, le matin; le soir, Rabelais lui-même nous montre la silhouette familière du bonhomme, qui, « après souper, se chauffe à un beau, clair et grand feu, et attendant griller des châtaignes, écrit au foyer avec un bâton brûlé d'un bout, dont on escharbotte le feu, faisant à sa -femme et famille de beaux contes du temps jadis ». Quant à l'éducation du marmot, vous en trouverez le détail dans « l'adolescence de Gargantua ». Elle consiste principalement à se vautrer par les fanges, se mascarer le nez, se chauffourrer le visage, £iccw/er ses souliers, bâiller souvent aux mouches, et courir volontiers après les parpa'dions. C'est ainsi que le jeune François « fut nourri et institué en toute discipline convenante, par le commandement de son père ; et celluy temps passa comme les petits enfants du pays », et comme ils le passent encore, certainement.
Rabelais a fort peu parlé de lui-même, encore moins de sa famille. En revanche, il a jeté à pleines .mains, dans son livre touffu, ses impressions d'enfance et de jeunesse. D'abord, les noms des moindres villages du Chinonais reviennent à chaque instant sous sa plume. Seuillé, Lerné, la Roche-Clermaud, Cande, Montsoreau, ces modestes bourgades, grâce à lui fameuses, mesurent les enjambées de ses géants. Elles figurent dans Pénumération formidable des
villes qui défrayent Tarmée de Grandgousier. Toute une épopée grotesque tient dans ce royaume de Lilliput. Rabelais s'est même donné le plaisir de livrer de grandes batailles près de ces lieux familiers qui éveillent, dans la mémoire de Thomme fait, le souvenir des escapades de l'écolier : le pont de la Nonnain, le pressoir Billard, le bois et le gué de Vede, tel est le terrain stratégique où s'accomplit plus d'une a déconfite gigantale » .
Mais ce n'est pas seulement par la mémoire tenace des lieux, ni même par le goût de terroir si prononcé, le parler gras, les enfilades de proverbes tourangeaux, que Rabelais se montre fidèle à son berceau natal. Il trace à chaque pas de délicieux tableaux dont l'empreinte date évidemment de ces années obscures où l'horizon finissait pour lui à la banlieue de Ghinon. Bergers qui gardent les vignes et empêchent les étourneaux de manger le raisin ; — métayers qui challent les noix et qui accourent avec leurs grandes gaules ; — déjeuners en plein air, de raisins avec fouace fraîche (gâteau du pays), mêmement des raisins pineaux^ des fiers, des muscadeaux, de la bicane; — puis les après-dîners où les gens s'en vont « pêle-mêle à la Saulsaye, et là, sur l'herbe drue, dansent au son des joyeux flageoUets et douces cornemuses, tant baudement que c'est passe-temps céleste les voir ainsi soi rigouUer », — vingt autres scènes prises sur le vif déroulent sous nos yeux l'existence du bon pays de Touraine. N'est-ce point une note prise dans les promenades du jouvenceau, que cette idylle réaliste, du « palefrenier d'un gentilhomme, un mois d'avril, qui promène un
matin ses grands chevaux parmi les guérets, là rencontra une gaie bergère laquelle
A l'ombre d'un buissonnet, Ses brebiettes gardait » ?
N'a-t-il pas vu de ses yeux la chaumière de la femme de Panzoust, « mal bâtie, mal meublée, toute enfumée..., à la croupe d'une montagne, sous un grand et ample châtaignier », et la vieille sorcière, qui fait « un potage de choux verts, avec une couane de lard jaune et un vieil savorados » (os de bœuf), et lorsqu'on lui demande la bonne aventure, reste « quelque temps en silence, pensive et rechi- ^^ gnant des dents »?
Il faudrait relever cent autres traits de moeurs rustiques ou locales que Rabelais n'a pu saisir que dans sa prime jeunesse, car depuis lors les hasards de sa vie errante l'éloignèrent presque toujours de la Touraine. Je rappellerai seulement l'intérieur d'un gentilhomme . campagnard et guerrier, le seigneur de Basché. Celui-là nous donne une date, car il nous est dépeint revenant de combattre pour le duc de Ferrare contre Jules II, en 1510. Rabelais pouvait avoir à cette époque dix-huit ou vingt ans. Il fut certainement frappé par ce type d'homme « courageux, vertueux, magnanime, chevalereux, . . . déjeunant avec ses gens (comme il était humain et débonnaire) », appelant auprès de lui « son boulanger, nommé Loir, et sa femme; ensemble le curé de sa paroisse, nommé Oudart, qui le servait de sommelier, comme lors était la coutume en France », ou bien prenant la collation a sous la treille de son jardin
secret », avec « sa femme, ses demoiselles et tous ses gens ».
Voilà pour le pays ; mais Fépoque avait aussi son caractère bien tranché.
Transportons-nous par la pensée, vers 1510 ou 1515, dans cette ville de Ghinon, si chère au cœur de Rabelais. Il est facile de la reconstruire, tant la carcasse en est encore intacte. On n*a qu'à relever les grosses tours du château royal, en coiffant chacune d'elles d'un chapeau pointu, sur lequel grince une girouette. Cette forteresse féodale est alors assez morne : les princes ne l'aiment pas, car elle leur rappelle le souvenir des humiliations de la guerre anglaise. Plus bas, au pied des vieilles tours, on aperçoit les toits de la ville, pressés entre les remparts comme un troupeau dans un parc. Là-haut règne un silence solennel; mais là-bas, dans le dédale des rues semblables à des ruelles, grouille une vie intense. Tout un bourdonnement joyeux de voix, de cris, de bruits d'enclumes et de charrois, monte et flotte dans l'épaisse fumée qui sort des longues cheminées. Nous entrons dans la ville; et si nous pouvons surmonter l'odeur qui nous prend à la gorge ; si nous ne craignons pas d'enjamber des tas de fumier, de heurter des animaux domestiques vautrés dans la fange; si nous parvenons à fendre la foule qui assiège les rôtisseries en plein vent, mille détails imprévus et gracieux nous arrêtent ;
les pignons ornés de figurines et formant saillie sur le renfoncement des boutiques, tandis que de larges enseignes se croisent et se balancent à travers la rue; les tourelles, les encorbellements, les pendentifs, les portes basses et sculptées, fleuronnées comme des portails d'église en miniature, les niches avec des statues de la Vierge sous une dentelle de pierre; chaque maison d'artisan parée des attributs de son métier; partout des idées malicieuses ou profondes, des caricatures, des symboles inscrits par le ciseau dans le relief apparent des charpentes; par-ci par-là, un hôtel armorié, de tournure noble, — enfin tout un décor que le crayon de nos artistes a ressuscité maintes fois.
Nous appelons cela, fort improprement, le moyen âge : c'est au contraire une renaissance toute française, la flore encore grossière, mais plantureuse qui a couvert le sol national dès le règne de Charles VII, aussitôt après l'expulsion des Anglais. A l'ombre du pouvoir royal et dans l'enceinte fortifiée des villes, la verve gauloise, comprimée par la guerre de Cent Ans, éclatait en saillies imprévues, déridait les sombres édifices du xiv* siècle, remplaçait les meurtrières louches par les larges baies des fenêtres à croisillons de pierre : noble et joyeuse fantaisie de la France reprenant possession d'ellemême, cueillant à pleines mains, sur les murs de nos vieilles cathédrales, les idées, les arabesques et les fleurons pour les jeter à profusion sur les façades des plus humbles logis, sans système, sans influence étrangère, selon le caprice des mains naïves, habituées à travailler pour l'église, et qui retombaient
sans cesse dans l'ogive et dans Tarceau^ de même que la prière se mêlait sur les lèvres aux plaisanteries profanes. Telle on voit encore cette maison de Jacques Cœur, à Bourges, avec son balcon ajouré comme une rampe d'église et brusquement interrompu par une figure narquoise qui entr'ouvre un volet. Un hyûine traversé par un éclat de rire, c'est le génie de la race ; mais elle avait de plus à cette époque un don qu'elle a troqué plus tard contre des beautés plus académiques : à savoir l'invention copieuse et large, le plaisir de créer comme en se jouant, le coup de pouce amusant, qui redresse au passage la courbe renfrognée d'une vieille porte, chiffonne une feuille d'acanthe sur un rinceau délicat, tord la bouche d'un gros moine gourmand, ou transforme le diable, en piteux croquemitaine.
Xel est le milieu dans lequel a grandi Rabelais. Notez que la sève nationale ne s'épanouissait nulle part aussi bien qu'en Touraine, parce que cette province, ayant peu souffert du fléau de l'invasion, avait refleuri la première. De plus, elle était restée le séjour favori des rois. S'ils se dégoûtaient d'une résidence, ils en bâtissaient une autre à côté. Les Valois ne s'éloignèrent jamais volontiers, ni pour très longtemps de ce terrain de prédilection. Si le Ghinon de Charles VII ou le Plessis de Louis XI, avec leurs fossés et leurs courtines, étaient envahis par le lierre, on travaillait au palais de Blois, et Chambord allait naître. Le roi n'était donc jamais bien loin : tantôt sur le chemin d'Amboise, pour visiter la duchesse d'Angoulême, tantôt à Blois pour surveiller ses constructions. Certainement les gamins
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de Ghinon le virent souvent passer, lorsqu'il t'evenait de ses chevauchées d'Italie.
Or jamais peut-être, si ce n'est au temps de saint Louis, la royauté ne se montra plus accessible. C'est un âge critique de la monarchie : à peine sortie des épreuves du xv* siècle, elle était encore tout près du cœur de la nation qui l'avait aidée à chasser l'Anglais et à maîtriser les grands vassaux. Déjà, il est vrai, l'enivrement de la conquête, le travail patient des légistes et les souvenirs de l'antiquité lui mettaient au front l'auréole du pouvoir absolu. Le ciseau complaisant des sculpteurs italiens faisait du roi populaire un assez pauvre empereur romain : la cuirasse de César n'allait guère avec ces cheveux tombants, ce masque lourd et cette lèvre épaisse. Le roi du peuple aurait pu répéter, devant cette effigie menteuse, le mot de l'empereur mourant : Je me sens devenir un dieu ! — Mais l'apothéose était inachevée. Le souverain n'était point encore l'hôte fastueux de Chambord ou de Fontainebleau, séparé de son peuple par une armée de courtisans. Peut-être l'instinct national sentait-il vaguement que les formes patriarcales de l'ancienne monarchie disparaîtraient avec Louis XII, quand il lui décernait le beau nom de père du peuple. En tous cas, la préférence des petits et des humbles n'était pas douteuse; et Rabelais, fidèle aux impressions de sa jeunesse, n^e devait jamais apercevoir son roi que sous cette forme à la fois majestueuse et débonnaire. La petite scène familière et touchante où Grandgousier interroge des pèlerins et leur donne de si sages conseils pourrait être placée dans les envi-
rons d*Amboise. Il est facile de se figurer le roi Louis arrêtant au passage une troupe de ces portecoquilles et leur demandant d'où ils viennent : « Seigneur, je suis de Saint-Genou en Berry; cettuy-ci est de Paluau; cettuy-ci de Onzay.... Nous venons de Saint-Sébastien près de Nantes et noHS en re-, tournons par nos petites journées. » Quand le roi les a fait bien boire et bien manger : « Allez, mes amis, leur dit-il. Dorénavant ne soyez faciles à ces otieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en sa vocation , instruisez vos enfants, et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul. » Oui, c'était bien, comme dit Rabelais, le meilleur grand petit bonhommet qui fût au monde. Si la Touraine reflétait fidèlement l'esprit et les mœurs de l'ancienne France, on y voyait alors de grandes nouveautés qui devaient frapper les yeux bien ouverts de maître • François. C'était d'abord l'éveil des campagnes ; moroses encore au siècle précédent, sous la garde trop souvent menaçante des donjons rébarbatifs, elles commençaient à sourire dans ces années de bien-être et de sécurité. Les "fiers châteaux eux-mêmes s'humanisaient. Ils avaient d'abord accueilli, mais caché dans leurs flancs les premières grâces de la Renaissance : de loin, on n'apercevait qu'une masse sombre, dessinant sur le ciel le profil de ses créneaux; de près, quand on passait la poterne, les voussures blasonnées, peintes à fresque, la courbe plus savante des escaliers à pans coupés, les nervures délicates, le manteau sculpté des vastes cheminées trahissaient des besoins d'élégance. Dans les premières années
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du XVI* siècle, toute cette gaieté longtemps contenue débordait au dehors. Les grosses murailles n'étaient plus de force à la renfermer. C'était un véritable renouveau : une poussée de fraîcheur, de jeunesse et de grâce faisait éclater partout Tenceinte des remparts, comme la feuille nouvelle brise la gaine de son bourgeon. Quelques donjons descendaient de leurs collines, et s'installaient au bord du fleuve ou dans le fleuve même, comme à Chenonceaux.
D'autres se renouvelaient sur place, et rejetant l'antique harnois de guerre, désormais trop pesant, ne gardaient sur leur costume de cour, comme Chaumont ou Langeais, qu'une armure damasquinée. On voyait monter un beau matin, derrière les rideaux de peupliers de la Vienne ou du Cher, un château tout blanc, tout pimpant, ouvrant ses fenêtres, allongeant ses longues cheminées à caissons et à losanges, mariant ingénieusement la brique et la pierre tendre du pays, se mettant à l'aise, s'étirant au soleil, rejetant chaque jour quelque pièce inutile de son ancienne carapace, étalant au grand air les trésors cachés dans son sein. Pour hâter cette œuvre d'éclosion, de temps en temps une grande brise d'Italie, soufflant par la brèche que nos armées venaient d'ouvrir à travers les Alpes, passait, toute chargée de rayons et de parfums, sur le sol de la riche Touraine. Déjà cet éclat de l'antiquité retrouvée éblouissait lés yeux, et faisait naître un injuste dédain pour les fantaisies tumultueuses et puissantes du génie national. Déjà le cintre pur de l'arche romaine annonçait le règne futur de l'esprit classique. On peut le yoir à Saint-Denis, devant le tombeau de Louis XII :
chaque figure symbolique est assise sous un petit arc de triomphe. Mais à cette époque ambiguë rien n'était définitif, et les principes nouveaux contractaient des alliances fécondes avec l'art naïf de nos pères. On simplifiait, on élaguait, on était amoureux d'équilibre, mais en même temps on ne renonçait ni à la couleur, ni au mouvement, ni au détail pittoresque. Sur l'épure de Vitruve ou de Palladio, la gaieté nationale promenait une délicieuse arabesque. Tel ce portique du château de Gaillon, qui forme aujourd'hui comme les propylées de notre École des beaux-arts : reste fragile et charmant d'un art bien français où les médaillons, les chapiteaux, les galeries du xvi« siècle se marient aux pendentifs et aux ciselures capricieuses de Tâge précédent.
Lorsqu'on lit Rabelais, on ne doit jamais perdre de vue le tableau de la France tracé par Claude de Seyssel ; il explique l'abbaye de Thélème comme l'histoire explique la légende : « On voit généralement par tout le royaume, dit ce contemporain de Louis XII, bâtir grands édifices tant publics que privés ; et tout pleins de dorures, non jpar les planchers tant seulement et les murailles qui sont par le dedans, mais les couvertes, les toits, les tours et images qui sont par le dehors. Et si sont les maisons meublées de toutes choses trop plus somptueusement que jamais ne furent », etc.
Quelle splendide aurore d'un siècle par moments si sombre! Tout, alors, semblait facile; la royauté entraînait à des conquêtes brillantes une noblesse disciplinée- : « Il n'y a, dit Montluc, prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que la nôtre : un
petit souris de son maître échauffe les plus refroidis. Sans crainte de changer prés, vignes et moulins en chevaux et armes, on va mourir au lit que nous appelons le lit d'honneur. » Pendant que cette turbulente chevalerie dépensait sa fougue au dehors, le pays du moins respirait. Les illusions généreuses étaient permises. On se flattait de tout concilier, la conquête et Tesprit chevaleresque, la guerre et l'humanité, les droits de la couronne et les prétentions des nobles, l'antiquité classique et la tradition nationale, la philosophie et la foi, l'orthodoxie religieuse et la liberté de penser. Nul âge ne fut moins exclusif, et jamais, en France, les esprits ne furent aussi près de tout comprendre.
Heureux ceux qui naissent sous une bonne étoile, c'est-à-dire qui commencent la vie par des impressions de confiance et de sérénité! Ce fut le cas de Rabelais. De là son optimisme, source inépuisable de bienveillance et de gaieté. Plus tard il connut les déboires et les désillusions; mais la bonne humeur reprenait toujours le dessus. « Encore un petit effort, semble-t-il dire ; encore quelques broussailles à couper : voici enfin la lumière ! » Il paraissait impossible à ce Tourangeau que le siècle, après avoir si bien débuté, retombât dans la triple sottise des querelles de moines, de procureurs et de pédants. C'est le secret de cette « foi profonde » qui devait le soutenir jusqu'au bout de sa carrière, c'est-à-dire jusqu'à la veille des guerres de religion, et résister à l'ineptie de l'enseignement traditionnel, au régime étouffant du monastère, et, dans son âge mûr, aux dégoûts d'une condition subalterne.
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Rabelais fit ses premières études à Seuillé, c'està-dire à deux pas du pressoir paternel; puis, un peu plus tard, au couvent de la Baumette, près d'Angers. Ce qu'était au juste ce couvent, et si les écuries s'y trouvaient au grenier, comme le ferait croire un passage de Gargantua, cela me paraît indifférent. Quant à la manière dont on y formait les écoliers, Rabelais lui-même a pris soin de nous le dire. N'ayant. jamais fait pour son compte métier de pédagogue, il n'a pu retrouver que dans ses souvenirs de collège les figures pédantes de maître Thubal Holoferne, et de cet « autre vieux tousseux, nommé maître Jobelin Bridé ». Il faut donc se représenter les étudiants de la Baumette, portant leur « gros écritoire » à la ceinture, avec un a galimard » pour mettre les plumes, et passant de longues heures sur le Donat, le Facety Theodolet^ Alanus in parabolisy puis avalant ensuite pêle-mêle « le Quid est, le Supplementum, Marmotret^ de moribus in mensa servan» dis y Seneca de quatuor çirtutibus cardinalibus..,, et dormi secure pour les fêtes » ; amas informe de grammaires indigestes, de niaiseries et de prétendus catéchismes où les maximes de la civilité puérile et honnête se confondaient presque avec les articles de la foi. Il est probable qu'on y joignait l'explication hâtive de quelques auteurs latins, récemment remis en honneur, mais en les traitant d'après les procédés de la scolastique, c'est-à-dire en s'attachant moins au fond qu'à la forme.
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Michelet dépeint admirablement cet état d'esprit, pendant les années de transition du X\^ au xvi® siècle. La découverte de l'antiquité donna d'abord le vertige. « L'esprit humain, étourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait immobile et ne prenait rien. » J'ai sous les yeux le type parfait d'une éducation de cette époque, tracé par un apologiste de l'enseignement de l'Église avant la Réforme *. « Jean Eck, dit-il, né en 1486, parcourut le cours complet des classiques latins entre sa neuvième et sa douzième année.... » On s'imagine avec quel profit. On rencontre, parmi les auteurs expliqués, à côté d'Esope, de Térence et de Virgile, une comédie d'Arétin, une élégie de Garin de Vérone, les lettres de Gasparin, un hymne de Gerson en l'honneur de saint Joseph, deux ouvrages de Boèce, le prologue de saint Jérôme sur la Bible, et ce même traité des quatre vertus cardinales du Sénèque moderne, c'est-à-dire de l'évêque Martin, sur lequel pâlissait le jeune Gargantua. Ledit Jean Eck, à cet âgé tendre, recevait des leçons de jurisprudence, de philosophie, et lisait les pères de l'Eglise. « On m'exerçait, a-t-il raconté lui-même, sur les cinq traités de dialectique de Pierre d'Espagne. Après le repas, je lisais à mon oncle les livres de Moïse, les livres historiques de PAncien Testament..., le livre d'Augustin d'Ancône Bur la puissance de l'Eglise et une introduction à l'étude du droit. J'appris par cœur par ordre alphabétique les quatre chapitres du troisième livre des décrétales.... » L'élève de Thubal Holoferne était
1. L'Allemagne et la Réforme^ par Jean Jansscn, Paris, Pion, 1887, t. I, p. 48 et suiv.
encore plus fort, cai? ayant appris le traité de Jean de Garlande de modîs significandi, « il le rendait par cœur à revers. Et prouvait sur ses doigts, à sa mère, que de modis significandi non erat scientia, » Ainsi préparé, Jean Eck/à peine âgé de treize ans, prend ses grades à l'université de Heidelberg, et deux ans plus tard, à Tubingen, il reçoit la dignité de maître es arts. Ceux qui avaient, comme lui, un estomac robuste s'en tiraient, non sans perdre, chemin faisant, une bonne dose d'originalité. Mais, quoique le docteur Janssen nous assure que de pareils exemples de précocité n'étaient pas rares, je pense, avec Rabelais, que la plupart des écoliers en devenaient « fous, niais, resveux et rassotés'»; que cette « sapience » acquise à la hâte et sans discernement « abâtardissait les bons et nobles esprits et corrompait toute fleur de jeunesse ».
Rabelais était au nombre des estomacs robustes qui peuvent supporter, sans faiblir, la pâture intellectuelle la plus indigeste. Il en garda toute sa vie une rancune profonde contre la routine de l'école; mais comme l'esprit ne se défait point aisément des premières empreintes reçues, il devait apporter plus tard, dans son amour des bonnes lettres, beaucou|> du fatras de l'âge précédent. Tout le monde sait ce qu'il advint du jeune Pantagruel, qu'on avait lié à son berceau avec des chaînes de fer : « il essaya de rompre les chaînes avec les bras ; mais il ne put, car elles étaient trop fortes : alors avec grande puissance se leva, emportant son berceau sur l'échiné ainsi lié, comme une tortue qui monte contre une muraille; et à le voir, semblait que ce fût une grande carracque
de cinq cents tonneaux qui fût debout ». De même Rabelais, ce joyeux géant, ne put jamais secouer complètement les chaînes de fer de la scolastique : mais d'un puissant coup de reins il retrouva l'usage de ses jambes, et porta légèrement sur ses fortes épaules le poids des énumérations fastidieuses, des allégories pédantes et des raisonnements cornus.
Le profit le plus clair qu'il tira de son séjour à la ^ Baumette, ce fut diétendre son horizon et de se faire des amis. Angers était alors un grand carrefour national entre des provinces très diverses. Il y venait des étudiants de Touraine, de Bretagne, du Poitou, de la Vendée, sans parler des Angevins eux-mêmes, dont la douceur proverbiale semblait fondre toutes les nuances, depuis la ténacité bretonne jusqu'à la bonne humeur tourangelle. Les distinctions sociales s'atténuaient, comme il est toujours arrivé dans nos grands centres d'études. A la Baumette, Rabelais n'était plus le fils peu fortuné d'un apothicaire ou d'un vigneron, tenu à distance par les nobles de sa petite ville : il était le compagnon, presque l'égal de ses camarades les plus titrés, d'un Geofiroy d'Es- . tissac, le futur évêque de Maillezais, de ces illustres du Bellay, descendants des croisés, qui ne pensaient pas déroger en s'asseyant sur le même banc que l'enfant des rues de Ghinon. G es amitiés, lui demeurèrent fidèles. Des relations simples et dignes s'établirent, malgré la différence des rangs. Ses anciens condisciples, devenus ses protecteurs, portaient, jusque dans l'exercice de leur patronage, une sorte de respect pour le mérite personnel qui doit tout à lui-même. Le caractère du courtisan, fait de
morgue pour les inférieurs et de platitude devant le pouvoir, n'avait point encore gâté cette belle et bonne noblesse, amoureuse des œuvres de Tesprit. Ni les grands seigneurs, ni les hauts magistrats ne connaissaient encore cet esprit de caste, défenseur d'autant plus jaloux des barrières sociales que les barrières politiques deviennent plus fragiles.
Ce qu'il advint de l'écolier, quand il rentra au logis paternel, on le devine aisément. A défaut de vraie science, il avait pris, à la Baumette, des goûts au-dessus de sa condition. Il ne pouvait être ni vigneron, ni même apothicaire : on en fit un moine. Il nous a dit avec amertume quelles causes engendrent ces oiseaux de passage qu'on nomme les « clergaux ». C'est d'abord le trop grand nombre d'enfants, « soit mâles, soit femelles, de sorte que, qui à tous ferait part de l'héritage, la maison serait dissipée. C'est l'occasion pourquoi les parents s'en déchargent.... Plus grand nombre nous en vient de jour sans pain, qui est excessivement long ». Une famille nombreuse et pauvre, c'est assez pour expliquer, sans tyrannie et sans drame, qu'on ait jeté le froc sur les épaules de ce joyeux compagnon; et comme il n'était ni noble ni doté, rien d'étonnant qu'on ait choisi pour lui le plus pauvre des ordres, celui des franciscains ou cordeliers.
Quinze ans de séjour au monastère de Fontenayle-Gomte lui inspirèrent à jamais l'horreur des moines et l'amour des lettres. Même sans le cloître, la diute était rude, pour un libre esprit, de Chinon à Fontenay, de la Touraine au Marais vendéen. Aujourd'hui encore, d'une province à l'autre, il y a cin-
quante ans d'intervalle. Qu'était-ce au xvi^ siècle, avec les communications difficiles et l'opposition des mœurs? A Fontenay, Rabelais vint heurter des fronts étroits, obstinés : il eut pour compagnons ces Bretons renforcés, dont Fentêtement est fait de douceur invincible, et dont Tintelligence paresseuse sommeille , engourdie par le silence du bocage vendéen, ou accablée par Thorizon monotone d'un rivage sans relief. Dans ces contrées mélancoliques, si peu mêlées au mouvement du monde, le long de ce littoral dont la courbe semble fléchir sous le poids de l'immense océan, tout changement semble une peine, toute curiosité un effort et l'on n'a guère d'autre idéal que de vivre paisible et caché. Sur cette routine séculaire jetez la routine monastique, dans un temps où la curiosité paraissait sacrilège; placez l'alerte Tourangeau, avec son beau regard vif et pénétrant, parmi ces yeux sans flamme, absorbés dans une dévotion machinale; voyez défiler les crânes bleus, les têtes carrées des moines sans regret, sans désir et sans extase, enlevés hier à la charrue, jouissant de leur grossièreté tranquille, et conservant, sous le froc, des gaietés de taureaux juvéniles auxquels on a passé, par prudence, un anneau dans le nez : vous aurez une idée du genre de supplice auquel fut soumis Rabelais.
On ne vit point impunément dans un pareil contact. De même que pour la scolastique, il se vengea de ses dégoûts par la satire; mais toute sa vie, des lambeaux de sa robe de moine lui pendirent aux talons. Les réminiscences du couvent donnent à sa verve comique une saveur particulière. Les
plaisanteries contre les moines ne sont pas neuves : pendant tout le moyen âge elles ont défrayé nos vieux fabliaux. Mais ni Rutebeuf ni les autres n'avaient pénétré aussi avant dans l'intérieur des cloîtres. Personne ne nous avait rendu de la sorte les locutions familières, l'attitude, le geste, la gaminerie du moine à table, à la chapelle, en récréation. A chaque instant, nous nous sentons transportés à Fontenay, envahis par les odeurs de cuisine et de réfectoire; nous voyons fumer sur les tables les beaux pois aux lards cum commentOy avec glose interlinéaire; nous apercevons les figures rubicondes, les grosses lèvres, les fortes mâchoires, broyant entre deux bouchées un verset ou un répons, exhalant leur jovialité ou leur appétit en latin drolatique, en proverbes grotesques, en psaumes travestis. « Les heures sont faites pour l'homme, et non l'homme pour les heures.... Brens oratio pénétrât cœlos, longa potàtio évacuât scypkos,.,. venite apo^ temusl » Ils en ont plein la bouche. Ils rendent leur bréviaire par tous les pores de leur peau de paysan. Nous entendons le gros rire des « frères Fredons » . Nous voyons dans le préau les novices qui se bousculent : « au dimanche, se pelaudans l'un l'autre; au lundi, s'entrenazardans ; au mardi, s'entregratignans; au mercredi, s'entremouchans.... » Voici la cloche qui sonne pour convoquer le chapitre : ad capitnlum capitulantes. Puis les portes s'ouvrent, et l'on.voit sortir la procession, « renforcée de beaux prêchants contra hostium insidias et beaux répons pro pace ». Nous rentrons à la chapelle et nous voilà bercés par la psalmodie somnifère du plain-
chant : « im, im, pe, e, e, e, e, tum, um, in, i, ni, mi, co, o, o, 0, o, rura, um », si bien que nous ne«tardons pas à nous endormir, comme Gargantua, « sus le point de beati quorum », jusqu'au moment où l'on nous réveille pour manger « les soupes de primes », tandis que le troupeau des moines, lâché à travers les cloîtres, en rupture de bréviaire, crie à tue-tête :
Ho, Regnault, réveille-toi!
Veille, 6 Regnault, réveille-toi !
C'est à la bibliothèque que nous les rencontrons le moins souvent. Car, comme dit le bon frère Jean, dans notre abbaye a nous n'étudions jamais, de peur des auripeaux (oreillons). Notre feu abbé disait que c'est chose monstrueuse voir un moine savant. »
Ce fut cependant une bibliothèque qui sauva le frère François Rabelais : non pas celle du couvent, qui était sans doute composée, comme celle qu'il a décrite, de pesants traités théologiques et de dissertations nauséabondes; mais celle qu'il se forma luimême, avec le concours, on pourrait dire la complicité de quelques amis. L'aimable évêque de Maillezais, d'Estissac, achetait pour lui des livres. Un magistrat, le « bon, le docte, le tant aimé Tiraqueau », l'homme qui, selon le dire des contemporains, lui ressemblait le plus pour l'humeur et le savoir, servait souvent d'intermédiaire. Rabelais correspondait avec les hommes les plus distingués de la province : c'était un petit cercle de prélats et de légistes intelligents, qui, pour un enfant du peuple, formait le premier degré du monde supérieur. Dans
le couvent même, il eut un compagnon d*étude, un confident — le prieur disait : un complice, — Pierre Lamy. Tous deux lisaient avec voracité, presque sans choix, brûlant du besoin d'apprendre, et se débattant comme ils pouvaient dans les miasmes de ce marécage d'ignorance. Aussi, les autres moines commençaient à les regarder de travers. Songez donc! Ils lisaient le greci l'hébreii peut-être! Le grec et rhébreu inspiraient aux gens d'église une horreur superstitieuse. Pour les frères lais, c'était de la magie pure, un grimoire de nécromans. Pour les vieux moines, le grec surtout était la source des hérésies, la porte toujours ouverte aux songes et aux mensonges. Par lui, les erreurs orientales avaient pénétré jusqu'en Occident. Cet idiome souple et rapide se glissait trop aisément à travers les fentes du dogme : il fallait opposer à cet esprit subtil comme l'air le latin pesant de l'Église. Presque à la même époque, la querelle de Reuchlin pour les livres hébraïques mettait toute l'Allemagne en feu. Tel était encore le pouvoir magique des mots, que, par une plaisante métamorphose, les érudits eux-mêmes, Reuchlin en tête, dupes de leur propre ardeur, se précipitaient dans les mystères de la cabale, et pensaient tenir, par des combinaisons de lettres, la clef du monde invisible. Toute cette science répandait une odeur de fagot. On voit d'ici le chapitre hochant la tête et criant anathème sur les deux travailleurs, et les moinillons curieux épiant le frère François, pour le surprendre en conversation avec le malin : si bien qu'un jour l'abbé fit main basse sur tous ces bouquins dangereux, hérétiques ou sentant l'hérésie.
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Rabelais se fit rendre ses livres et prit la clef des champs. Il avait de puissants protecteurs, parmi lesquels Guillaume Budé, qui était à cette époque le grand prêtre de l'hellénisme en France. C'est une figure curieuse et qui n'a pas été sans influence sur le caractère de son protégé. On l'a surnommé l'Erasme français. Mais il n'avait ni la profondeur, ni la portée philosophique de son émule de Rotterdam. Érudit patenté, savant officiel, attaché à la personne du roi, qu'il suivait dans ses voyages, siégeant au conseil d'Etat comme maître des requêtes, titré, pensionné, assez calme d'allures, ne fulminant que contre l'ignorance, il représente assez bien cette école de vigoureux spécialistes qui firent en tout temps la force de la France : que les révolutions passent ou que le tonnerre tombe, ils ne se dérangent pas pour si peu ; et la trompette du jugement dernier leur ferait à peine lever la tête de dessus leurs manuscrits.
Rabelais n'atteindra jamais cette belle impassibilité. Mais il placera, lui aussi, l'intérêt de la science au-dessus de tout, et, comme son maître Budé, ne se brouillera tout à fait ni avec le pouvoir, ni avec l'Inquisition. Il n'y a pas, dans toute son oeuvre, un mot contre la majesté royale; et quant à ses opinions les plus audacieuses, il les soutient « jusqu'au bûcher, exclusivement ». Il dirait volontiers comme son contemporain l'Allemand Bebel, en ses Facéties : a Vous trouvez que j'ai manqué de respect à la Sainte Trinité ? Je ne m'obstinerai pas davantage. Avant de faire connaissance avec le feu, je consentirai à confesser la Sainte Quaternité. »
Rabelais était sorti sain et sauf de l'abbaye de Fontenay : cet homme prudent n*y rentra point. Il laissa son froc, ou, comme il dit, son « pennage parmi les orties et épines »; puis, le nez au vent, le jarret solide, il commença cette vie d'aventures et de voyages qui ne devait guère finir qu*à sa mort. Cette existence n'était pas très canonique, et rËglise, dans son langage officiel, la flétrissait du gros mot d'apostasie. Toutefois il serait naïf de prendre au pied de la lettre ce style de chancellerie. L'Eglise ne montrait alors d'ardeur que contre les hérétiques. Elle fermait volontiers les yeux sur les écarts de ses propres enfants. Le concile de Trente n'avait point encore réformé la discipline ecclésiastique, et les foudres romaines atteignaient rarement ceux qu'elles visaient. L'apparente sévérité de la règle n'avait d'égale que l'aimable indulgence des prélats les plus haut placés; aussi ne voit-on pas que r a apostasie » de Rabelais lui ait jamais nui auprès. de ses nombreux protecteurs. Il nous donne lui-même à entendre que les oiseaux de son espèce, à savoir les moines, sont, de leur nature, oiseaux de passage; que, « depuis certaines éclipses », nombre d'entre eux revolent ve^s le monde « où ils furent pondus », et que les couvents ne ferment pas très étroitement leurs grilles, car, les uns partis, « le demeurant n'en a que plus grande pitance » .
Il secoua donc gaiement la poussière du cloître, et nous le retrouvons, à travers ses transparentes
fictions, faisant son tour de France : d'abord sur les chemins du Poitou, par « Ligugé, visitant le noble Ardillon, abbé; par Lusignan, par Sansay, par Celles, par Colonges » ; retournant même à Fc^ntenay pour saluer le « docte Tiraqueau », puis à MaîUezais, où il va voir le sépulcre de Geoffroy de Lusignan « dit Geoffroy à la Grand Dent ». Quel soulagement, après quinze années de réclusion! Quel plaisir de s'en aller par les chemins, bordés de houx, ombragés de chênes trapus, sentant la javelle et le blé noir, tout en causant avec quelque pauvre diable dont la charrette mérovingienne roule à travers les ornières ! Comme ses impressions d'enfance durent lui remonter à la tête, ainsi que la sève dans un arbre vigoureux I L'humaniste se mit à reparler le langage populaire. S'il était curieux d'herboriser; si, « passant par quelques prés ou autres lieux herbus, il visitait les arbres et plantes,... et en emportait les mains pleines au logis », plus volontiers s'arrêtait-il à faire parler quelque vieille « sempiterneuse » ou à suivre le déhanchement d'un bûcheron pliant sous la ramée, tandis que les expressions pittoresques et les dictons se casaient dans sa prodigieuse mémoire.
Il fît plus d'un séjour à Ligugé, dans la demeure de son ami et patron, l'évêque de Maillezais. Ce prélat jeune, aimable, entouré de savants, vivait en grand seigneur sur son beau domaine. Il' avait, par moments, des bouffées d'ambition. Il rêvait la pourpre. Il suivait avec attention les affaires du monde, comme le témoignent les lettres que Rabelais, plus tard, lui adressa de Rome. Un prince de
l'Église pouvait alors tout espérer. Les évoques figuraient . dans les conseils du roi, remplissaient les ambajssades ; ils étaient partout, hormis dans leur diocèse. Cependant il semble que l'influence du doux pays vendéen ait peu à peu endormi l'activité de Geoffroy d'Estissac. Il passa toute sa vie à cultiver son jardin. Une nouvelle variété de poires, quelques graines envoyées d'Italie, la production d'un légume inédit le consolaient des grandeurs entrevues.
Ils sont charmants, ces clos vendéens jja||ème après que le temps a métamorphosé les anciens parcs d'évêques en jardins de curés : les poiriers en quenouille y poussent avec un certain abandon, parmi les fleurs à demi sauvages, entre des bordures de buis. Un horizon coupé de haies vives abrite une vigoureuse végétation, gorgée d'humidité. Dans ces coins paisibles, . sous la tiède haleine des vents d'ouest, on respire le mol oubli des choses.
Toutefois l'humeur inquiète de Rabelais ne pouvait s'accommoder de cette plantureuse oisiveté. Il nous a laissé, dans quelques chapitres, une espèce d'album de voyage où chaque étape est notée par un croquis : profil de monument, bout de paysage, fine et rapide caricature. Voici, près de Poitiers, le « grand rocher qu'on nomme Passelourdin »; les écoliers, quand ils ne savent que faire, passent leur temps « à monter sur ladite pierre, et là banqueter à force flacons, jambons et pâtés, et écrire leur nom dessus avec un couteau ». Voici « le grand tymbre (la grande cuve) qui est encore de présent à Bourges, près du palais »; puis, le long du Rhône, les gros
câbles qui servent à haler les bateaux « pour le voyage du sel à Lyon »; — puis, à la Rochelle, la chaîne de fer « qu'on lève le soir entre les deux grosses tours du havre » ; — puis « la grande nauf française qui est au port de Grâce en Normandie » : on admirait beaucoup alors ces premiers bâtiments de guerre construits sur les ordres de François P'. Tout cela est enlevé d'un crayon juste, par un voyageur infatigable. Mais les hommes et les idées l'intéressent .encore A . plus que les choses. Après un instant de repos à Ligugé, il ^«retourna non à Poitiers, mais voulut visiter les autres universités de France »; et nous avons un tableau rapide, mais exact, de l'état de l'enseignement au xvï® siècle. A Bordeaux « ne trouva grand exercice » ; il n'en garde que le souvenir des bateliers jouant à la fossette sur la grève. A Toulouse, « il apprit fort bien à danser et à jouer de l'épée à deux mains, comme est l'usance des écoliers de ladite université : mais il n'y demeura guère, quand il vit qu'ils faisaient brûler leurs régents tout vifs comme harengs sorets. « Je suis, disait Rabelais, de ma nature assez altéré sans me chauffer davantage. » Il voit en chemin « le pont du Gard et l'amphithéâtre de Nîmes,... qui semble œuvre plus divin qu'humain ; et vint en Avignon, où il ne fut trois jours qu'il ne devînt amoureux parce que c'est terre papale.... A Valence, en Dauphiné, il vit qu'il n'y avait grand exercice, et que les maroufles de la ville battaient les écoliers ». Ces rassemblements d'étudiants n'allaient pas sans noise, on le pense bien. Puis « vint à Angers, où il se trouvait fort bien » ; mais il en fut chassé par la pesfte. Puis à Bourges, « où étudia bien longtemps,
et profita beaucoup en la faculté des lois » , en dépit des ineptes commentaires dont on avait surchargé les Pandectes^ ces livres « tant beaux, tant ornés, tant élégants ». A Orléans « trouva force rustres d'écoliers;... en peu de temps, apprit avec eux à jouer à la paume, si bien qu'il en était maître... et au regard de se rompre fort la tête à étudier, il ne le faisait mie, de peur que la vue lui diminuât ». Les examens de cette université lui paraissent simple plaisanterie et passe-temps de grand seigneur.
Ne s'abreuvait pas qui voulait aux sources du savoir : quelques bonnes « facultés de lois », beaucoup d'ignorance et de fanatisme, des bûchers, dea rixes parfois sanglantes, des rues infectes où la peste guettait les pauvres diables, ailleurs les plaisirs de gentilhomme et la vie du corps effaçant tout le sérieux des études, voilà le spectacle que présentaient les universités de France avant les réformes de François I".
D'Orléans, il « délibéra visiter la grande université de Paris », et ne fut pas beaucoup plus édifié. Paris, comme foyer intellectuel, était bien déchu à cette époque de ce qu'il avait été aux xii® et xiii® siècles. La montagne Sainte-Geneviève n'était plus le piédestal d'un Abailard. Le xv® siècle avait été, pour la capitale, un âge d'agitation stérile et d'abaissement. Tour à tour séduite par le Bourguignon et par l'Anglais, asservie par la Sorbonne, elle applaudit les bourreaux de la Pucelle et méconnut son légitime souverain. Il semble que Paris dut longtemps payer la rançon de ses discordes et de son fanatisme, et qu'il ne recouvra toute sa splendeur qu'à
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la fin du siècle, après avoir été reconquis sur la Ligue par Henri IV.
A Tépoque où le visita Rabelais, Paris comptait environ 500000 habitants. Un ambassadeur vénitien, Maximo Gavalli*, écrivait quelques années plus tard : « La ville n'est pas fortifiée et ne le sera jamais ; car on commence bien les travaux, mais on attend que le danger force à les reprendre ». En attendant, Paris n'est défendu « que par quelques hauts terrassements et cinq ou six boulevards inachevés ». Ce qui faisait dire à Panurge, se promenant avec Pantagruel vers le faubourg Saint-Marceau : « Voyez-ci ces belles murailles. que fortes sont et bien en point pour garder les oisons en mue ! » Et il enseigne une a manière bien nouvelle de bâtir les murailles de Paris ». D'après Gavalli, « l'université compte de 16 à 20000 étudiants, la plupart très pauvres. On y enseigne bien la théologie et les humanités, à savoir les trois langues : hébreu, grec et latin. Mais pour la philosophie, la médecine, le droit et les mathématiques, l'enseignement de l'université est faible.... Les maîtres de Sorbonne ont d'ailleurs toute-puissance contre les hérétiques. Ils les condamnent pure- \ ment et simplement à être rôtis. » Voilà le commentaire des violentes attaques de Rabelais contre la Sorbonne.
Dès le premier pas, quand il rencontre sur le chemin de Paris l'écolier limousin et son jargon prétentieux, ou lorsqu'il franchit les portes de la
1.7 Relations des ambassadeurs vénitiens. Citées par Paulin Paris, Éludes sur François I", roi de France^ Paris, Techener, 1885, t. II, p. 364.
ville, notre Tourangeau n'est nullement ébloui par les grandes prétentions de la capitale. C'est avec un sourire qu'il voit se presser sur son passage ce peuple de Paris, « sot par nature, par béquarre et par bémol », et, comme il dit encore ailleurs, « tant badaud, tant inepte de nature, qu'un bateleur,... un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangélique », de plus, tant faciles à sédition « que les nations estranges s'ébahissent de la patience des rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent ». Même dans le domaine des lettres, il met tout au plus Paris de niveau avec les autres villes. Gargantua conseille à son fils de hanter les gens lettrés, « qui sont tant à Paris comme ailleurs ».
Ce dédain de provincial jette une vive lumière sur l'homme et sur l'époque. Ou plutôt le terme de provincial n'a pas de sens encore. La France, alors, vit par elle-même. Elle n'est point l'humble servante d'une tête énorme et vorace qui tire à elle là substance du pays. Ce grand corps a d'autres organes pensants, et quelquefois ils sont supérieurs. On apprend mieux le droit à Bourges et la médecine à Montpellier. Rabelais a fait son tour de France. Il a jugé, comparé. Réflexion faite, il reprend sa besace, et tournant résolument le dos aux « sorbonicoles et sorbonigènes », il va droit devant lui, jusqu'à l'autre bout de la France, jusqu'à Montpellier : on ne pouvait aller plus loin. Son choix est fait, sa vocation se décide : il étudiera la médecine. Du grec et de l'hébreu, Paris, sans doute, l'a fortement désabusé. Dans
la confusion des langues et dans le chaos des doctrines, ce grand réaliste rencontre enfin quelque chose de solide, et ce point fixe, ce quid incon" cussum, ce n'est pas, comme on Fa dit, la matière, c'est la vie.
La vie ! voilà ce que toutes les rêveries du moyen âge n'ont pu détruire. Réalistes et nominaux, bavards, abstracteurs de quintessence, moines stupides, " hérétiques, inquisiteurs, tout le monde doit se mettre à table trois fois par jour pour boire et manger. Le flot vital les pousse pêle-mêle devant lui avec une ironie grandiose, noyant les bons et les mauvais germes dans la fécondité universelle. Soyons donc médecin. Étudions avec patience le mystère de la vie physique; et parmi cet amas de sottises et de mots creux qui submerge le monde, nous saisirons enfin les racines vivaces de l'éternelle renaissance.
Quant à la postérité, sans doute elle doit bénir le destin qui promena Rabelais d'un bout de la France à l'autre, emplit sa large poitrine des odeurs de terroir, fit sonner à ses oreilles la langue colorée du peuple, déroula sous ses yeux le tableau changeant des provinces où toutes les races, tous les dialectes, tous les tempéraments se mêlaient encore sans se confondre, et l'empêcha de se fixer dans la glorieuse capitale où la Quinte Essence, c'est-à-dire l'abstraction, a de tout temps établi son trône. Cette reine du langage, cette prude souveraine, qui polit ses phrases, et ne mange rien, « fors céleste ambroisie », aura sa revanche au siècle suivant. Dépouillée du latin barbare et revêtue de la robe de cour, elle imprimera le sceau classique sur le front de nos
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plus grands génies. Mais, du moins, n'a-t-elle pu mettre sa main fine et sèche sur ce joyeux enfant perdu, sur ce moine défroqué, sur ce provincial incorrigible; et nous devrons à cette heureuse évasion Tune des œuvres les plus originales et les plus savoureuses de notre littérature.
Tout génie a deux faces : Tune tournée vers le temps, l'autre vers l'éternité. Le visage qu'un grand homme montre à ses contemporains n'est pas toujours celui qui frappe ses arrière-neveux.
Pour son siècle, Rabelais fut avant tout médecin : très savant du reste, et de belle humeur, composant, dans ses loisirs, des livres sérieux qui ne se vendaient pas et des livres bouffons qui se vendaient très bien, au grand profit des malades et autres gens « mélancoliques » dont il soulageait la rate. « Je veux, dit-il, par écrit donner ce peu de soulagement... es affligés et absents : lequel volontiers, quand besoin est, je fais es présents, qui soi aident de mon art et service ». Au sommet de sa carrière, alors que ses joyeux écrits sont dans toutes les mains, et qu'il figure dans le cénacle des beaux esprits, des vers à sa louange le nomment « l'honneur de la médecine qui peut rappeler les morts de chez Pluton et les rendre à la lumière ». Il faudra un demi-siècle pour qu'on n'aperçoive plus en lui que le a Démocrite, se riant des vaines ter-
reurs et des espérances non moins vaines du vulgaire * ».
Donc, il est médecin, et très médecin. Peu importent, au surplus, les fables dont on a brodé sa robe doctorale. Je me soucie peu de savoir si, débarquant à Montpellier, il improvisa, d'emblée, une conférence au grand ébahissement de son auditoire ; ni s'il devina ce qu'il n'avait point appris ; ni s'il usurpa le titre de docteur avant d'en avoir le diplôme ; ni s'il fut salué de ce titre par acclamation ; ni s'il inventa quelque tour de gibecière pour défendre les privilèges de l'université, ni même si la vieille loque rouge que les . candidats endossèrent plus tard pour la soutenance de leur thèse était bien sa robe authentique. Ce sont choses « absconses » qu'il faut laisser aux <c grabeleurs de sentences ». Le point incontestable, c'est que, dans la science comme dans toute sa carrière, il partit de l'érudition pour jirriver à la nature; qu'il débuta par commenter Gallien ex cathe^ dra, et qu'on le retrouve à Lyon, quelques années plus tard, disséquant le cadavre d'un pendu, aux applaudissements de ses amis. Etienne Dolet célébra dans un latin lyrique ce fait mémorable, en insistant sur la satisfaction que devait éprouver le cadavre de servir à un si noble usage. A cette époque, il fallait encourager les cadavres : ils répugnaient à la dissection, par crainte de compliquer la besogne des anges, le jour de la résurrection. Il est difficile de ne pas sourire en lisant le bref aposto-
1. Epitaphe rédigée en 1587 par le médecin Pierre fioalonger.
liquedu 17 janvier 1536, en vertu duquel Rabelais fut autorisé à exercer la médecine citra adustionem et incisionemy c'est-à-dire avec interdiction expresse des cautères, vésicatoires, saignées, incisions, etc.
Ces grands médecins du xvi« siècle étaient, pour la plupart, des savants et des novateurs. Ils en avaient le courage, la patience et la haute philosophie. Voyez par exemple l'admirable portrait du savant Rondelet, dépeint, dans Pantagruel, sous le nom de Rondibilis. Quel bon sens, quelle bonhomie! Quelle vue pénétrante des ressorts de notre machine, où le physique et le moral se mêlent incessamment ! Cent ans plus tard, les sciences naturelles déclinent en France. Les médecins ne sont plus que de médiocres praticiens, solennels et phraseurs, que Molière fustige aux applaudissements de leur clientèle. Cet abaissement subit des sciences de la nature marque la différence des temps.
Il faudrait opposer aux grotesques figures des Tomis et des Desfonandrès le modèle du parfait médecin décrit par Rabelais, lequel doit être « en geste, maintien, regard, touchement, contenance, comme s'il dût jouer le rôle de quelque amoureux, ou descendre en camp clos pour combattre quelque puissant ennemi ». — « Le minois du médecin chagrin, rébarbatif, catonian, mal plaisant, sévère, rechigné, contriste le malade; et du médecin la face joyeuse, sereine, gracieuse, ouverte, réjouit le malade ». Aussi les paroles du médecin « doivent tendre à une un, c'est le réjouir sans offense de Dieu, et ne le contrister en façon quelconque ». Il fit comme il disait : il guérissait l'âme en même temps
que le corps. « Je ne vais pas bien, lui écrivait en vers latins son ami Sussanneau. Les drogues n'y peuvent rien. Je ne sais pas trop ce que j'ai, mais, au fond, je me languis de toi. Viens donc me réconforter avec ta bonne figure, et cette langueur soudain disparaîtra. »
Vers 1532, la pratique de son art et le besoin d'imprimer le conduisirent à Lyon. C'est une date importante dans l'histoire de son esprit.
Après une longue éclipse, l'ancienne métropole des Gaules commençait une nouvelle et orageuse carrière. Dès la fin du siècle précédent, les rois de France l'avaient dotée des industries qui font aujourd'hui sa gloire. Les expéditions d'Italie, en abaissant les Alpes, avaient renoué pour elle d'antiques traditions. Sans cesse visitée par le flux et le reflux des armées, elle ne gardait, de ce flot mouvant, que les alluvions fécondes, et s'engraissait toujours, soit qu'on gagnât, soit qu'on perdît des batailles de l'autre côté des monts. Arsenal, entrepôt, fabrique, cette laborieuse cité voyait déjà s'agiter dans ses murs une population inquiète et raisonneuse, avide de bien-être et de nouveautés, mobile, énergique, impatiente. Dans ces brouillards du Rhône toujours mêlés de fumée, mais traversés de temps en temps par les rayons du soleil de Provence, on n'entendait pas seulement le bruit des manteaux et des métiers : il y avait aussi grand tapage d'idées, car les doctrines venaient là se heurter ou se confondre comme les eaux de la Saône et du Rhône. On était à deux pas de Genève, où prêchait Calvin; à trois pas de Râle, où se mourait Erasme; à quatre pas de l'Italie, où
florissaient Bembo et Sadolet. La sombre réforme la renaissance païenne se disputaient la ville, comme le soleil et les nuages. Hommes d'action plutôt que de système, et positifs jusque dans leurs rêves, les Lyonnais s'étaient emparés des presses. A cette époque, les imprimeurs étaient des héros, et l'emploi de la lettre moulée pouvait mener au martyre. Ce fut le cas d'Etienne Dolet, pour avoir mal traduit une phrase de Platon. Il expia sa fière profession de foi : a J'augmenterai de toutes mes forces les richesses littéraires; mais je dédaignerai les écrits de quelques mauvais barbouilleurs qui sont la honte de leur siècle.... » Aujourd'hui les barbouilleurs se contentent de mordre. Dans ce temps-là ils brûlaient.
A Lyon, Rabelais tombe en pleine bataille. Toutes les questions s'agitent à la fois; — questions religieuses : c'est l'époque où la Réforme violente triomphe en Allemagne et gagne de proche en proche jusqu'aux frontières de France. Les Évangé listes ont occupé Bâle militairement et, malgré les efforts d'Érasme, enlevé cette ville d'études au parti des humanistes et des modérés. Déjà Lyon est travaillé par les ferments des doctrines nouvelles que le Rhône semble charrier depuis Genève. — Questions littéraires : les Cicéroniens français ou italiens, épris de l'antiquité, préludent, par une guerre de plume engagée contre Érasme, à la querelle des anciens et des modernes; Dolet combat au premier rang avec son intempérance ordinaire; et sous cette controverse, futile en apparence, on aperçoit le choc des deux courants que Lyon s'efforce de concilier, celui
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du Nord et celui du Midi, l'esprit germanique et , l'esprit latin, la philosophie nouvelle et l'érudition pure.
Rabelais s'est bientôt lié avec ces têtes puissantes ou légères, mais toujours en ébullition : Bonaventure des Perriers, Dolet, Marot, tous plus au moins suspects de penchant pour l'hérésie, car l'un, pour un mauvais livre, devait plus tard se percer de son épée, l'autre finir sur le bûcher, le troisième, le poète aimable, s'enfuir jusqu'à Turin. D'autres, plus prudents, échappèrent. Rabelais, dans cette compagnie, connut le plaisir de respirer l'atmosphère qui convenait à son génie. 11 arrivait au sommet de la montagne, et pouvait, en jetant un regard derrière lui, mesurer les étapes successives : d'abord l'horizon étroit de la vallée natale, avec les conjmérages de boutique et les coups de poing des paysans; — puis les immenses lectures du couvent, une fenêtre ouverte sur le vaste monde, une échappée lointaine jusqu'à Budé; — puis les amitiés régoniales, la fréquentation des légistes poitevins, esprits nets, un. peu limités, avec leur science étroite, armée de citations ; — puis la vie insouciante de l'étudiant nomade, les scènes tumultueuses des universités, un horizon qui recule de plus en plus et se confond avec les frontières de la France ; — enfin l'air pur des sommets, dans la société des grands esprits qui dominent leur temps.
Étaient-ils de simples érudits, à la manière de Budé, ou bien des sectaires fanatiques, tout prêts à sceller leurs croyances de leur sang? Ni l'un ni l'autre. Cette seconde génération d'humanistes fran«
. çais avait Tesprit infiniment plus large que les Bembo, les Sadolet, les Budé, les Longueil et les Scaliger. Ce n'étaient pas de simples grammairiens ou des professeurs de rhétorique. Mais ils avaient une égale répugnance pour les fanatiques de toute robe et de tout visage, les bilieux comme Calvin, les 'sanguins comme Luther. Ils désapprouvaient ce débordement de violences qui compromettaient les lumières. Ils appartenaient presque tous à cette petite cour de Marguerite d'Angoulême, nullement irréligieuse, mais d'esprit tolérant, qui voulait réformer plutôt que détruire. Si quelques-uns, comme Des Perriers, franc étourdi d'ailleurs, allaient plus loin dans la négation, même ceux-là restaient philosophes. Leur chimère était le règne de l'esprit; leur mot d'ordre, la guerre contre lasottise.
Ainsi l'esprit philosophique renaissait en France au moment même où il perdait du terrain dans le reste de l'Europe, devant l'explosion des sentiments populaires. Erasme vieilli, attristé, parlant de conciliation à l'Allemagne distraite, et revenant mourir à Bâle après avoir tenté vainement le rôle de pacificateur, allait revivre dans cet obscur médecin, qui s'installait au grand hôpital de Lyon.
En pleine fournaise, au bruit des presses qui marchaient nuit et jour, il fallait bien écrire, vaille que vaille. Rabelais écrivit donc. Mais s'il fit un chef-d'œuvre, on peut diffe que ce fut sans le vouloir. Rien ne ressemble plus à un hasard heureux que la naissance de son Pantagruel. Il eût presque dit : je ne l'ai pas fait exprès. Du moins a-t-il affirmé qu' « à la composition de ce livre segneurial, il ne perdit
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•plus ni autre temps que cettuy qui était établi à prendre sa réfection corporelle, savoir est, buvant et mangeant ». Je n'en crois rien, pour ma part. Mais au début Rabelais n'était pas très fier de ce gros bâtard qu'il avait créé comme en se jouant. Il avait tQute une famille légitime à pousser dans le monde, une famille de pesants écrits, sur lesquels il comptait principalement pour perpétuer son nom : à savoir, ses commentaires sur Galien et Hippocrate; — son édition des lettres latines de Manardi, médecin de Ferrare ; — puis deux magnifiques monuments archéologiques, un testament de Lucius Guspidius et un contrat de vente, qui, par la suite, furent reconnus apocryphes ; — enfin une foule d'autres ouvrages de la même farine composés en « grec, latin, français et toscan », dont la perte n'a pas coûté un dommage sensible à la postérité. Bien plus, même après le succès du Pantagruel et du Gargantua, Rabelais est loin de considérer ces boufibnneries comme son principal titre de gloire. Non seulement on a remarqué que dans sa correspondance il n'y a pas le plus petit mot pour rire, mais encore, s'il prend la plume, en 1542, pour raconter les « prouesses et ruses de guerre du pieux et très célèbre chevalier Langey », l'idiome national, où il est passé maître, lui paraît indigne de ce grand sujet; c'est dans la langue de Tacite qu'il commence le récit, aujourd'hui perdu, de la « tierce guerre césarienne ». Enfin, s'il a quelques prétentions comme savant, il n'en a pas comme littérateur. Dans le prologue du livre V, parlant des progrès de « la langue gallique, tant en vers qu'en oraison solue »,
il dit qu'il a « élu gazouiller et siffler oie, commedit le commun proverbe, entre les cygnes »; et, après avoir énuméré les « Golinets, les Marots, les Hérouets, les Saint-Gelais », etc., c'est-à-dire les gloires littéraires de son siècle, il ajoute : « Imitezles, si vous savez; quant est de moi, imiter je ne les saurais : à chacun n'est octroyé hanter et habiter Gorinthe.... Je suis délibéré faire ce que fit Regnault de Montauban : servir les massons, mettre bouillir pour les massons », c'est-à-dire préparer les matériaux, faire acte d'érudit.
Ainsi pensait Rabelais de lui-même; et rien ne nous autorise à croire que sa modestie fût un artifice d'auteur. Si, portes closes, ou dans quelque joyeux souper, il donnait libre cours à sa verve, il partageait à jeun les idées de son temps, d'après lesquelles on n'entrait point au temple de mémoire avec des souliers crottés. Ce temple était un lieu fort propre, nettoyé tous les matins, divisé en compartiments étiquetés. Il y avait la salle des humanistes, celle des poètes, celle des orateurs. L'attitude et le langage de chaque néophyte étaient réglés d'avance : il devait enfler la bouche, s'il se vouait à l'éloquence; l'arrondir en cœur et s'épancher en strophes melliflues, s'il visait à la poésie; entasser les citations et les périodes latines, s'il se piquait d'être savant. Mais le populaire restait à la porte, avec Villon et quelques autres loqueteux, poètes de carrefour. L'idée que la vile populace pût avoir commerce avec les muses et décerner à son tour le laurier de Pétrarque, semblait aussi extravagante que de la consulter sur les affaires publiques. Si
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quelques-uns s^amusaient à parler son langage, s*ils contrefaisaient Triboulet, c'est à la condition de changer de costume et de se laver les mains quand ils rentraient en compagnie.
Tels sont les obstacles que rencontre toute révolution littéraire. Nous nous imaginons trop aisément que cette époque fut, pour notre langue, une sorte d'enfance vigoureuse et facile. C'était, en réalité, la fin d'un monde, celui de la littérature chevaleresque, aussi précieux et guindé dans son genre que le fut plus tard l'hôtel de Rambouillet. Rabelais ne se posa jamais en chef d'école. Il fit même de son mieux pour se caser décemment dans le vieil édifice gothique repeint à neuf par les amateurs d'antiquités. S'il ne pindarise pas, il cicéronise à ses heures. Ce n'est pas sa faute s'il est du peuple et si par moments les éclats de sa brusque gaieté font trembler les vitres. Il se retourne alors vers se? graves confrères, s'excuse de la liberté grande, et reprend quelque docte entretien sur un cas de médecine, ou d*e jurisprudence. Il faut voir de quel ton sérieux l'évêque de Narbonne le consulte sur la légitimité d'un enfant né avant terme I
Comment donc Tidée lui vint-elle de lâcher tout à coup la bride à sa fantaisie? C'est qu'il fallait vivre. Les livres de science ne payaient pas : Rabelais dut se résoudre à faire ce que nous appelons de la littérature industrielle.
Il y avait alors, comme aujourd'hui, deux sociétés qui se tournaient le dos : l'une raffinée, l'autre grossière; la première éprise de beau langage et de sentiments subtils, tandis que la masse continuait à
se repaître de billevesées, de prédictions, de contes en Tair; de même qu'aujourd'hui Ton trouve au rezde-chaussée de nos journaux une pâture convenable pour ceux qui ne sauraient monter jusqu'à l'étage des intérêts publics et des idées générales. En ce temps-là, les almanachs tenaient lieu de feuilletons. Ils n'étaient pas toujours grotesques. Il s'en trouve encore de pareils dans nos campagnes. On y mêlait aux prophéties absurdes quelques bons conseils. Cela se vendait bien et se répandait jusque dans les chaumières. Les histoires de géants avaient beaucoup de vogue : on les admirait d'autant plus qu'elles étaient plus invraisemblables. La mode était encore aux grands coups d'épée. Les uns, cloués sur leur fauteuil par quelque blessure, trompaient leur ennui avec ces contes. Les autres, plus pacifiques, s'en donnaient l'émotion à bon marché. Comme on dit, ils aimaient mieux le croire que d'y aller voir.
Rabelais se fit d'abord fabricant d'almanachs. Ce qu'il en reste paraît aussi ennuyeux qu'irréprochable. Un seul est comique : c'est la pronostication pantagrueline, qui est postérieure à Pantagruel. En 1532, il rétama un vieux roman populaire : « les grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua ». Il n'avait certainement rien mis de lui-même dans ces inventions puériles. Mais l'efiet produit lui donna beaucoup à réfléchir : « il s'en est vendu plus en un mois, dit-il, que de bibles en neuf ans I » Il y avait donc un moyen de faire entrer une idée dans ces cervelles épaisses de paysans, de marchands et de soudards, en frappant
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fort, en leur communiquant la sensation de Ténorme et du grotesque ? N*était-il pas assez près du peuple pour comprendre sa manière de penser par images ? Dans le cours de sa vie errante, n'avait-il pas subi le charme du langage pittoresque, de la grosse joie sensuelle, des propos de buveurs, de ces dictons qui coulent, avec le vin, sur la table des cabarets au milieu du tintamarre des brocs qui s'emplissent et des gros baisers appliqués sur le museau des commères? Est-ce que les hommes de cabinet ne faisaient pas fausse route, avec leurs froids raisonnements qui n'ont jamais convaincu personne qu'eux-mêmes et qui se décolorent dès qu'on les expose au grand air ?
J'imagine que le docteur hésita d'abord quelque peu. Ces idées lui venaient surtout à l'heure des repas, « en buvant et en mangeant », comme il dit; et voilà qu'un beau jour, la tête doucement échauffée par un vin généreux, la panse bien garnie, l'escarcelle vide — car il avait dépensé le dernier écu produit par les « inestimables chroniques », — ses idées prirent un corps. Il vit se lever, marcher devant lui, sous la forme d'un conte à dormir debout, toutes les images qui avaient rempli sa vie : les souvenirs d'enfance, la Touraine et l'odeur de la cuvée nouvelle; le gentilhomme campagnard rossant les sergents; les vieilles villes des bords de la Loire avec leur désordre pittoresque et dans le fond la silhouette du roi Louis XII, se confondant avec le bonhomme Grandgousier; — puis les amis d'école et les gros in-octavo moisis; le couvent, les moines gloutons et peureux; la conspiration de l'igno-
rance et du fanatisme; — puis les universités, les collèges, la boursouflure du latin de cuisine, les bûchers allumés, tout un défilé de sinistres pédants, de cuistres dangereux; — puis, de temps en temps, une halte dans le calme auguste de Tantiquité classique, quelques consolantes paroles d'un Bu dé, d'un Tiraqueau ; — puis enfin, la paix et Tétude à Montpellier, dans la sécurité relative d'une science tolérée par l'Église. Et peu à peu, cette vision, qui embrassait tout un pays et tout un siècle, se mêlait si bien à l'épopée burlesque, que Rabelais ne' distinguait plus entre les caprices de sa verve, yles réminiscences de sa mémoire et les fantaisies énormes de ces géants débonnaires dont il s'était fait le très humble serviteur.
Telle fut la coulée lumineuse dans laquelle vingt métaux difi*érents, jusque-là réfractaires, vinrent se fondre au foyer de cetie imagination puissantç, et former l'œuvre colossale et difforme qui déroute le lecteur moderne, accoutumé à plus d'ordre avec moins de richesse. La statue n'a pas été fondue d'un seul bloc : le hardi penseur jetait les idées pêle-mêle, comme elles lui venaient; le fils vit le jour avant le père, Pantagruel avant Gargantua. On sent à chaque instant les retouches, sans compter le métal étranger, introduit par surprise. Ce créateur insouciant, distrait par d'autres projets, passait quelquefois dix années sans allumer ses fourneaux. Le dernier jet de sa verve ne fut dévoilé qu'après sa mort ; il est tellement plein de scories, qu'à peine peut-on discerner ce qui lui revient en propre. Toute l'oeuvre est incohérente et, comme on dit, pleine de bavures. Le
plus vil métal s'y mêle au plus précieux. Cependant elle se tient debout et défie les siècles, comme ces colosses inachevés de Michel- Ange, à moitié dégagés de leur gaine de marbre, qui ébauchent des gestes grandioses contre toutes les lois de Téqui- Ubre.
Rabelais a quarante ans. Il a trouvé la forme qui convient à son génie : son Pantagruel vient de paraître. Le voilà devant nous, tel que ses meilleurs portraits le représentent : coiffé du bonnet à larges bords, le front ouvert, le sourcil froncé par le pli de l'attention, l'oeil grand, plein de lumière, le nez lourd et busqué, sur une lèvre mobile et sensuelle comme celle de François î*'. Aux pommettes saillantes, à l'épaisseur du masque, on reconnaît l'homme du peuple; au regard concentré, direct, on devine l'homme d'étude. Bâti de la sorte, il est complet. Les expériences futures ajouteront sans doute à son trésor d'observations ; mais elles modifieront peu le tempérament de l'homme et de l'écrivain.
Je glisserai rapidement sur les menus détails de sa carrière accidentée. On a conté, avec beaucoup de variantes, l'emploi fort problématique de ses trois séjours à Rome, et les graines qu'il envoyait à Geoffroy d'Estissac, et comment il retrouva le garum, excellent purgatif qu'il célèbre en vers latins. C'est une grave question, parmi les biographes, de savoir s'il est réellement, en France, le parrain du melon
et de Tartichaut. Il acquit des titres plus sérieux à la reconnaissance de ses contemporains en publiant, d'après un auteur italien, une topographie de Rome; mais on a fait mieux depuis. Quant à sa longue et fastidieuse description des fêtes données par le cardinal du Bellay pour la naissance de monseigneur le Dauphin, c'est un morceau de courtisan, qui ne fait pas grand honneur à l'écrivain. Je ne le suivrai pas dans son exil, ou plutôt sa fuite à Metz, après la mort du roi François, ni même dans cette fameuse cure de Meudon, qu'il ne conserva que deux ans et dont il fut presque toujours absent, malgré la tradition qui le représente sous les traits d'un brave curé de campagne, administrant le fouet aux petits enfants. Je n'ai même pas le courage de démolir certaines légendes, ni de désabuser les âmes crédules du « quart d'heure de Rabelais », ni de rechercher si, tout de bon, il se fit passer pour empoisonneur des fils de France, à seule fin de voyager aux frais du roi. a C'est matière de bréviaire, nous dirait-il; buvez ferme si ne le croyez *. » Tout cela peut être curieux. La légende est une espèce d'hommage indirect que la postérité rend aux grands hommes. Mais ce qui nous intéresse davantage, c'est le développement de son génie. Or je ne vois pas que l'Italie elle-même, qu'il désirait ardemment connaître, lui ait appris grand'chose de nouveau. Il aurait pu dire, comme Érasme, qu'il la savait par cœur avant de
1, Pour ceux qui aiment à faire la juste part de la vérité \
et de l'erreur, on ne peut que renvoyer le lecteur à l'excellente biographie de Rabelais, en tête de l'édition de MM. Burgaud des Maret» et Rathery, Paris, Firmin-Didot, 1887.
l'avoir vue et qu'il n'avait pas attendu si tard pour embrasser le cercle de l'antiquité.
Il est plus important de savoir comment il étendit son expérience des hommes. Il avait pratiqué de longue date les paysans, les bourgeois, les moines, les magistrats, les savants. Il lui restait à connaître la région supérieure où se débattent les intérêts de la politique. L'intimité de la famille du Bellay et les voyages à Rome élevèrent d'un degré son horizon : par la fenêtre d'une cellule ou d'un laboratoire, il avait vu la France; au delà des frontières, il vit se dérouler le spectacle du monde.
C'était un spectacle étrange et grandiose : l'idéal du moyen âge, avec son esprit chevaleresque et son église universelle, battu en brèche de tous les côtés, mais gardant encore l'empire des mots lorsqu'il perdait celui des faits; — la république chrétienne ébranlée jusque dans ses fondements par la Réforme et dans ses remparts extérieurs par les Turcs ; — les princes parlant de mourir pour la défense de la foi, mais n'écoutant que leur intérêt ; — des querelles de procureur habillées en langage de paladin; — des traités où l'on jurait l'extermination des infidèles, pour mieux comploter la perte de ses rivaux; — puis, de temps en temps, un bruit sourd et lointain : la forteresse de Bude s'écroulant avec fracas ; la clameur d'une victoire navale remportée par Soliman ; quelque horrible jacquerie faisant trembler le sol de l'Allemagne. On voyait un instant pâlir et se rapprocher les porteurs de couronnes; on tendait une oreille inquiète vers l'Orient ou vers le Nord. Puis la fête des cours reprenait de plus belle et en même
temps le marchandage des États. C'est ce qui affligeait les grands cœurs. « Quant à la résistance contre le Turc, dit Martin du Bellay,... ne se purent les princes ni le pape entendre l'un l'autre, ou, à mon avis, ne voulurent.... Ainsi se passa cette négociation, par dissimulation des uns envers les autres, pour quelque secrète et à nous inconnue volonté de Dieu, qui, par la grandeur de nos péchés, ne vettt, par aventure, nous envoyer encore tant de bien. »
Il était moins facile aux contemporains d'apercevoir nettement l'Europe nouvelle qui sortait de ce chaos : les nations prenant conscience d'ellesmêmes; — le vieux droit féodal refoulé dans les frontières naturelles et remplacé par des Etats stables, assis sur des territoires limités; — l'autorité spirituelle du pape restaurée, au moment même où son prestige temporel recevait des atteintes irréparables; — enfin la monarchie française, instruite par le malheur et renonçant à courir les aventures.
Il est vrai que ce plan nouveau du monde ne se dévoilait que par échappées, à travers la fumée des batailles et le brouillard des controverses. Mais s'il y avait quelque part des esprits assez indépendants et des regards assez fermes pour le discerner, c'était en France, parmi les serviteurs du roi, profondément imbus de l'esprit national et maniant également bien la plume et l'épée. Rabelais fut à bonne école : ses protecteurs, les du Bellay, figurent au premier rang parmi cette élite, surtout Guillaume, le seigneur de Langey, et son frère, le cardinal Jean. De pareils hommes honorent un règne. 11 fallait un
bon maître pour former de tels serviteurs, qui n'hésitaient point à le contredire, quand il y allait du bien public. Guillaume, soldat, diplomate, écrivain, mais courtisan médiocre, le personnage le mieux informé de l'Europe sur les menées des cours et le plus distrait au lever du roi, chargé de toutes les missions délicates, ambassadeur auprès des princes d'Allemagne, vice-roi de Piémont, d'une vigilance infatigable, considéré par Kempereur comme plus redoutable qu'une armée, n'était point un partisan des folles conquêtes. U fut le meilleur politique de ce règne qui unissait par la sagesse après avoir commencé par la folie chevaleresque. Moins universel, mais aussi perspicace, le cardinal Jean déploya une activité merveilleuse pour maintenir le roi d'Angleterre Henri VIII dans l'alliance de la France et dans l'obédience du Saint-Siège. Il voulait assurer l'union des deux seuls Etats de l'Europe qui eussent figure de n'allons, à savoir l'Angleterre et la France, sous l'égide du pouvoir apostolique, et balancer ainsi la puissance formidable de l'empereur. Pour assurer ce grand résultat, Jean du Bellay fit en plein hiver, à travers mille difficultés, le voyage de Paris à Londres et de Londres à Rome. Il ne fut pas compris du faible Clément VII. On admira son éloquence; mais les menaces et les promesses de l'empereur furent plus fortes. La vieille Europe, étroite, intransigeante, reprit un moment le dessus, et l'Angleterre fut à jamais perdue pour le Saint-Siège.
C'est en 1534, dans une de ces rapides missions, qu'il prit avec lui Rabelais; et plus tard, charmé de sa docte et réjouissante compagnie, le garda tant
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qu'il put près de lui, d'abord en 1536, dans son second voyage à Rome, puis durant sa retraite définitive après la mort du roi. Le ton toujours juste, l'esprit souple, un caractère égal, voilà ce qu'il prisait chez Rabelais. Aussi l'appelait-il l'homme toujours prêt : omnium horarum kominem. L'auteur de Pantagruel se proposait trois choses en passant les monts : voir les savants, recueillir des plantes, déterrer des bustes antiques. Mais il avait les yeux bien ouverts et les oreilles encore mieux. La confiance de son maître le mettait en tiers dans les entretiens les plus intimes : il put entendre le cardinal de Trente disserter sur ce fameux concile qui devait rétablir l'unité de la chrétienté. Deux ans plus tard, sa correspondance avec G. d'Ëstissac le montre fort attentif et fort bien informé sur les aÉFaires d'Etat. Il fut. témoin de ces étonnants changements de scène qui tenaient l'Europe en suspens. Il vit Rome gisante et comme éventrée par le sac de 1527 et forcée cependant, neuf ans plus tard, de faire une entrée triomphale à son vainqueur. « C'est pitié, dit Rabelais, de voir les ruines des églises, palais et maisons que le pape a fait démolir et abattre pour lui dresser et aplanir le chemin. » Il vit le maître du monde, faussement respectueux, se courber devant le chef de la chrétienté qu'il avait réduit à l'état de vassal. Il assista à l'humiliation de Florence, sous le triste Alexandre de Médicis, aux . réconciliations trompeuses, à l'empressement servile des petits princes, à l'enchère des dévouements intéressés. Son oeil de médecin, prompt à discerner les ressorts cachés, n'est point ébloui par la pompe impériale : il voit
très bien les pieds d'argile du colosse. Ce conquérant avait, comme Panurge, les poches toujours vides; et quand il paraissait méditer sur le sort du monde, il ne songeait qu'à remplir son trésor à sec. « La finesse est en ce que l'empereur a faulte d'argent, et en cherche de tous côtés, et taille tout le monde, et en emprunte de tous endroits. Lui étant ici arrivé, en demandera au pape, c'est chose bien évidente.... Ledit pape répondra qu'il n'a point d'argent.... Lors l'empereur, sans qu'il débourse rien, lui demandera celui du duc de Ferrare, lequel ne tient qu'à un fiât. Et voilà comment les choses se jouent par mystère. » On voit poindre le génie comique. Je m'imagine Rabelais à Florence, devant le fameux Penseur àe Michel- Ange. — A quoi songe cette figure si noble et si mélancolique ? — A quoi ? dirait le peintre de Pantagruel : à la. meilleure manière de remplir la cassette qu'il tient sous son coude I
Cependant l'humaniste français n'est point cos- .mopolite comme la plupart de ses confrères d'outremonts et d'outre-Rhin. Sa philosophie ne l'affranchit pas des passions nationales. « Pardieu, s'écrie frère Jean, je vous mettrais en chien courtaud ces fuyards de Pavie.... Pourquoi ne mouraient-ils là plutôt que laisser leur bon prince en cette nécessité ? » Rabelais épouse toujours la querelle de la France. Il ne pardonne point à Jules II son mot sur les Barbares. En 1542, lorsque la nation se soulevait tout entière pour défendre son roi contre une nouvelle coalition, il se compare d'une manière touchante à Diogène, tournant et virant son tonneau dans Corinthe assié-
gée; car, dit-il, « quoique sois hors d'effroi, ne suis toutefois hors d'émoi; et considérant, par tout ce très noble royaume, deçà et delà les monts, un chacun aujourd'hui soi exercer et travailler, part à la fortification de sa patrie, part au repoussement des ennemis, ai imputé à honte plus que médiocre être vu spectateur ocieux de tant de vaillants, discrets et chevalereux personnages.... » Fidèle interprète du sentiment populaire, il marque le but de la nouvelle campagne : « désormais sera France superbement bornée, seront Français en repos assuré... ». Mirage éternel qui, de siècle en siècle, et de guerre en guerre, nous pousse à chercher la frontière idéale; vœu secret d'une nation que les étrangers croient remuante et que ses chefs n'ont entraînée que par l'espoir toujours fuyant d'une assiette stable et définitive I
Cette touche d'illusion nationale achève Thomme. Ce n'est pas seulement un esprit servi par un tempérament énergique : c'est un cœur qui s'est |igrandi dans le commerce des âmes les plus fortes du temps. • Lorsqu'il vécut en Piémont à côté de Guillaume du Bellay, il apprit ce culte des âmes héroïques auxquelles il devait consacrer plus tard un si beau chapitre. Il rejeta le dernier levain d'égoïsme du savant qui se complaît en lui-même et méprise l'action. 11 connut ce qu'il y a de plus grand sur la terre, à savoir une âme uniquement occupée du salut public et dominant de haut les nains, esclaves de leurs convoitises. Son langage et sa pensée s'élèvent singulièrement, pour parler du « preux et docte chevalier Guillaume du Bellay : lequel vivant, France
était en telle félicité que tout le monde avait sur elle envie, tout le monde s'y ralliait, tout le monde la redoutait. Soudain après son trépas j elle a été en mépris de tout le monde bien longuement » . Il peint, en termes émus, le deuil de « ses amis, domestiques et serviteurs », parmi lesquels il se nomme : « tous effrayés, dit-il, se regardaient les uns les autres en silence, sans mot dire de bouche, mais bien tous pensants et prévoyants en leurs entendements que que de bref serait France privée d'un tant parfait et nécessaire chevalier,... et que les cieux le répétaient comme à eux dû par propriété naturelle » .
De tels hommes, Rabelais n'en devait plus rencontrer pendant le reste de sa vie. Ses dernières années furent attristées par le spectacle des discordes religieuses que sa philosophie tolérante avait espéré conjurer. Il vit s'évanouir en même temps ce beau rêve de force et d'unité qu'il avait fait pour la monarchie française. Les Guise avaient remplacé les du Bellay; les renards avaient chassé les lions. Pour comble d'infortune, il fallait louvoyer entre les partis, aller du catholique au demi-protestant, du cardinal de Lorraine à ce cardinal de Châtillon qui plus tard se maria en robe rouge. Déjà l'âpreté des intrigues de cour préludait aux guerres civiles. La bonne humeur de l'enfant du peuple put-elle résister aux déceptions du philosophe ? Réfugié à Metz après la mort de François I", la lettre qu'il écrit au cardinal du Bellay, pendant cet exil volontaire, ne respire plus la confiance de la jeunesse. Dans le cinquième livre de Pantagruel, qui ne fut publié qu'après sa mort, on pourrait relever des signes de lassitude et
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des symptômes de découragement *. Le conseil d'insouciance qu'il donne quelque part n'est gai que dans la forme : il cache à peine l'amertume d'un esprit désabusé. Ce n'est, il est vrai, qu'une boutade. Rabelais gardait pour la fin.de son livre une conclusion plus noble. Il devait retrouver sa pleine sécurité dan» le sanctuaire de la Dive Bacbuc, Mais, lorsqu'on face des abus de l'Eglise romaine, il invite * ses compagnons à boire et mener joyeuse vie plutôt que de « blasphémer », qui dira si ce génie vif et mobile ne reflétait point alors le sentiment de la foule sceptique, toujours nombreuse dans notre pays, qui voit clair, se moque des fanatiques et cependant leur laisse le champ libre ?
Quand Rabelais s'éteignit, en 1552, il n'y avait
• 1. On a contesté, il est vrai, l'authenticité dulÎTre V. Voir notamment une étude très remarquable de ^ F. Brunetière, dans la Revue des Deux Mondes du 1*' Août 1900. Il parait yraisemblable que plusieurs chapitres ont été interpolés. Les éditeurs, à cette époque, n'étaient pas fort scrupuleux. L'insupportable « tournoi de la quinte » peut être l'œuvre du premier venu. Mais qu'on ouvre le manuel du xvi* siècle en France, de MM. Darmsteter et Hatzfeld, et que, parmi tant de beaux fragments d'écrivains divers, on me montre une seule page écrite dans le style savoureux de l'apologue du Roussin et de l'Ane, un seul portrait égal à celui de Grippeminaud, une description aussi grasse et variée que celle du temple de la Dive Bouteille : alors je me rendrai. Il serait étrange que du premier coup, des faiseurs de pastiches aient atteint d€s qualités de style qu'aucun imitateur connu, avant La Fontaine, n'a pu égaler. Quant aux raisons tirées de la prudence de Rabelais, elles expliquent justement que le livre V, plus violent que les autres, n'ait été publié qu'après sa mort. Certes il aimait son repos, mais encore plus ses idées. Plutôt que de se taire, il eût crié dans un trou : « le roi Midas a des oreilles d'âne! » Ainsi ^t-il; et le roseau poussé sur sa tombe répète^ son dernier cri.
plus de place pour les paroles de paix. Protestants • et catholiques étaient près d'en venir aux mains. Dix ans après parut la satire posthume de l'Ile sonnante : mais la voix de Rabelais dut se perdre à travers le bruit croissant des armes, comme un écho déjà lointain de cet âge des humanistes, qui avaient cru réformer le monde par le seul ascendant du savoir et du bon sens.