CHAPITRE IV
Nous avons suivi Pantagruel et sa bande à travers leur longue navigation. Nous voici parvenus au sanctuaire de la Dive Bouteille, où nous accueille « la vénérable pontife Bacbuc, avec sa compagnie, à face joyeuse et riante ». Comme Panurge, nous sommes avides de connaître Toracle, le mot final et nous disons avec lui :
O Bouteille, Pleine toute De mystères, D'une oreille Je t'écoute :
Ne diâfères I
N'oublions pas cependant que Rabelais se défend de toute conclusion dogmatique. Il nous avertit luimême qu'il en a mis pour tous les goûts. Lorsque les convives de Bacbuc s'abreuvent à la « fontaine fantastique », chacun lui trouve une saveur différente :
à Panurge semblait que ce fût vin de Baune; à frère Jean, vin de Grèce; à Pantagruel, vin frais de Mirevaux.
Semblablement, tous ceux qui, depuis trois cents ans, se désaltèrent à cette source de vie lui ont découvert cent propriétés miraculeuses et jamais la même. Car les uns en sont revenus sceptiques et les autres croyants. Les uns ont pris la moquerie, les autres le fond sérieux. Les uns y trouvent de quoi rire, et les autres, considérant que la peinture du monde réel est toujours mêlée d'amertume, sont bien près de pleurer. Ainsi se vérifie la prédiction de Bacbuc : « Buvant de cette liqueur mirifique, sentirez goût de tel vin comme Faurez imaginé » .
Essayons cependant de résumer la doctrine; et puis nous verrons quelle place l'œuvre entière occupe dans l'histoire de l'esprit français.
Malgré la satire mordante, qui souvent emporte le morceau, malgré les plaisanteries graveleuses, malgré les longueurs, ce livre laisse une impression réconfortante. C'est qu'il s'en dégage une morale et une philosophie : non point une sagesse moyenne et vulgaire, offrant, après chaque épisode, une petite recette pour être heureux, comme on confectionne un manuel de cuisine; mais un système complet sur l'homme et sur le monde.
Ce système paraîtra bien suranné à quelques mo-
' dernes bouddhistes : car c'est un optimisme intelligent, fondé sur la croyance en Dieu.
Toutefois Rabelais, génie pratique, laisse deviner plutôt qu*il n'affirme. Il est moraliste avant d'êtrer philosophe et toutes ses préférences sont tournées vers l'action. Quels sont les grands noms qu'il cite d'abord parmi les plus mémorables « lanternes » de l'antiquité? Démosthène, Aristophane, Epictète : trois hommes de lutte, pour qui l'éloquence, l'art ou la méditation n'ont été qu'un moyen d'agir sur leurs semblables.
S'il fallait condenser dans quelques formules brèves les idées répandues dans son livre, voici quel serait à peu près le catéchisme rabelaisien : ' Le développement du corps doit aller de front avec celui de Vdme,
C'est pourquoi, dans l'éducation de Gargantua, Ponocrate mêle à dose égale les exercices du corps aux études : il apprend « l'art de chevalerie » , branle la pique, manie l'épée à deux mains, courre le cerf, lutte, saute, nage en eau profonde, en un mot subit la mâle discipline qui préparait alors un gentilhomme. On peut voir, dans Fleuranges et dans le journal de Louise de Savoie, ce que furent l'enfance et la jeunesse de François I®'.
• // faut remplacer les abstractions par des faits visibles et tangibles.
Le même Gargantua s'instruit par la vue des choses autant que par les livres. Il apprend l'astronomie en considérant l'état du ciel, l'histoire naturelle en discourant à table sur l'origine des aliments, la botanique en herborisant ; et quand l'air est plu-
LA DOCTRINB ET L INFLUENCE. l'71
vieux, au lieu de s'endormir sur ses livres, il visite les ateliers des orfèvres, monnayeurs, tisseurs, imprimeurs, horlogers, apprenant et considérant a l'industrie et invention des métiers ».
Vdme est supérieure au corps, et, dans le domaine de Vdme, le sentiment moral au savoir,
« Gomme en toi demeure l'image de mon corps, écrit Gargantua à son fils Pantagruel, si pareillement ne reluisaient les mœurs de l'âme, l'on ne te jugerait être garde et trésor de l'immortalité de notre nom, et le plaisir que (je) prendrais ce voyant serait petit, considérant que la moindre partie de moi, qui est le corps, demeurerait; et la meilleure, qui est l'âme, et par laquelle demeure notre nom en bénédiction entre les hommes, serait dégénérante et abâtardie. »
Plus loin, à la fin de cette admirable épître, il ajoute : « Sapience n'entre point en âme malivole, et science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».
Le secret de toute science, comme de toute morale, est le retour à la nature.
Que dit Gargantua à Pantagruel? « Quant à la connaissance des faits de nature, je veux que tu t'y adonnes consciencieusement, qu'il n'y ait mer, rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons; tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et frutices des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes.... » Certes il faut lire les livres des savants; mais il faut recourir sans cesse à l'expérience : « Par fréquentes anatomies, acquières-toi parfaite connaissance de l'autre monde, qui est l'homme ».
Rabelais a présenté cette idée sous mille formes différentes. Dans le domaine moral, elle est le fond de sa philosophie. Ce qu'il déteste, ce sont les ennemis de la nature, qui Font faussée, violentée, torturée; qu*on la rende à elle-même : et la plante de bonne race, dont la sève est riche, ne manquera pas de se redresser. Il a, sur ce point, la foi robuste et les illusions de l'optimiste . Comme Thomas Morus, il a son Utopie : c'est l'abbaye de Thélème, dont il fait précisément le contraire de la règle monastique. Sur la porte de cette demeure idéale, *il écrit : Fais ce que voudras. Là tout le monde est libre ; rien ne s'accomplit par contrainte, et dès lors tout est bien : « Parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice : lequel ils nommaient honneur. Iceux, quand par vile sujétion et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons toujours choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié. »
Suffira-t-il cependant de la liberté? Non, il faut encore étouffer les germes d'égoïsme. D'où cette autre maxime :
La loi cP amour qui régit tout l'univers doit aussi régir la société.
Que l'on s'oublie soi-même, que l'on s'entr'aide; et ce sera « entre les humains paix, amour, dilection, fidélité, repos, banquets.... Nul procès, nulle
guerre, nul débat.... Tous seront bons, tous seront beaux, tous seront justes.... »
Oui, mais nous sommes bien loin de cet idéal. N'y a-t-il point de remède contre les maux inévitables ? Il nous a été donné par la doctrine stoïcienne, qui nous enseigne que tout est secondaire, si nous sommes fermes en notre vouloir. Mais pourquoi cette philosophie serait-elle morose? Avec un peu de hauteur d'esprit et de bonne humeur, ne peut-on se placer au-dessus des hasards de la vie, tout en prenant ce qu'elle offre de bon ? De là ce principe de pantagruélisme qui est une sorte de compromis entre les stoîques et les épicuriens :
Jouis de tout et ne t'émeus de rien ;
a Car tous les biens que le ciel couvre et que la terre contient en toutes ses dimensions, hauteur, profondité, longitude et latitude ne sont dignes d'émouvoir nos affections et troubler nos sens et esprits. » De cette manière, le pantagruélisme « est certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites ».
Surtout fais bonne figure à la mort, y
Pourquoi s'effrayer de la loi qui nous fait rentrer dans le sein de la grande nature ? Ce sont les cafards qui ont entouré la mort d'un appareil affreux. Acceptons en fils soumis et reconnaissants « le doux, le désiré, le dernier embrassement de l'aime et grande mère la terre, lequel nous appelons sépulture ». Attendons la mort comme le bon poète Rominagrobis « avec maintien joyeux, face ouverte et regapâ-Himineux ». A ce prix, nous goûterons d'avance « le bien et félicité que le bon Dieu a pré-
paré à ses fidèles et élus, en l'autre vie et état d4mmortalité ».
Nous ne mourons pas tout entiers.
C'est là un principe essentiel de la philosophie pantagruéline. On ne pouvait faire de Rabelais un athée, car le nom de Dieu se rencontre à chaque instant sous sa plume. Mais, sur la foi de quelques mauvais jeux de mots de Panurge, envoyant « Tasne » d'un mourant à tous les diables, on l'a représenté comme un matérialiste. Rien n'est plus faux : il est étonnant que Henri Martin et d'autres s'y soient J trompés. Ce n'est point à Panurge, c'est à Pantagruel ou à Gargantua qu'il faut demander la doctrine de Rabelais. Or ils n'ont jamais un instant d'hésitation. « Je crois, dit Pantagruel, que toutes âmes intelleclives sont exemptes des ciseaux d'Atropos. Toutes sont immortelles, anges, démons et humaines. » Il est impossible d'être plus explicite.
Rabelais avait d'abord semé ces vérités au hasard, comme des réflexions suggérées par les incidents du récit. Cependant, à mesure qu'il avançait dans son œuvre et dans la vie, elles prenaient plus de consistance, et il trouvait, pour les exprimer, des formules de plus en plus nettes. C'est ainsi qu'au iv® livre il se moque d'Antiphysie, c'est-à-dire Contre-nature, laquelle n'enfante que des êtres contournés, absurdes, pervertis : « les matagots, cagots et papelards, briffaux, caffards, chattemites, cannibales et autres monstres difformes et contrefaits en dépit de nature ».
Plus significative est l'histoire de Gaster, « premier maître es arts du monde ». Aux yeux de Rabe-
lais, la base solide de la civilisation, le point de départ est dans la vie animale, première matière de toute découverte et de toute invention. Les rêveries du moyen âge disparaissent devant cette vue claire de la nécessité physique : les conceptions les plus fines et les plus poétiques ont leur racine dans la satisfaction d'un appétit matériel. Mais en même temps, le service de maître Gaster ne doit être, pour ainsi dire, que la première chiquenaude qui met le corps et Tesprit en branle. Aux hommes actifs et industrieux, Rabelais oppose les « Gastrolâtres » qui ne travaillent pas, et « desquels le ventre est le Dieu : charge et poids inutile de la terre ». Ce joyeux compère, ce partisan des repues franches représente la simple gloutonnerie, sans action, sous les traits de l'ignoble déesse Manduce. En guise de conclusion, il nous engage toujours en buvant et mangeant ferme à « louer le bon Dieu notre créateur, servateur, conservateur, qui par ce bon pain, par ce bon vin et frais, par ces bonnes viandes nous guérit de (nos) perturbations, du corps comme de l'âme ».
Il est difficile d'imaginer une conception plus juste de l'homme et du monde, un ensemble de règles mieux appropriées à notre condition. Mais tant de sérénité, de bon sens et d'équilibre ne s'expliqueraient pas sans le support caché d'une croyance religieuse ou philosophique. Essayons de distinguer le germe fécond d'où cette morale est sortie, à savoir l'idée que Rabelais se faisait de la divinité.
C'est par là qu'il se rattache étroitement aux humanistes, et surtout à l'école d'Erasme. Entre la
Renaissance et la Réforme, à égale distance de Tinsouciance païenne et du fanatisme biblique, il y eut, au xvie siècle, un groupe de penseurs un peu dédaigneux qui rêvaient un christianisme élargi, dégagé de la lettre. Erasme est le chef de ce groupe. « Si Ton veut atteindre cette paix qui est l'idéal de notre religion, dit-il, il faut, autant que possible, peu parler des définitions du dogme et permettre à chacun, sur beaucoup de points, un jugement libre et personnel. » Ailleurs il montre que la mythologie chrétienne serait à peine supérieure à celle du paganisme, si on ne savait en comprendre le sens allégorique. Le sage doit donc dégager le symbole et laisser à la foule le dogme grossier. Un des disciples d'Érasme, Conrad Mutian, a précisé la doctrine : « Il n'y a qu'un Dieu. Ce sont les noms qui diffèrent, mais ne va pas le dire. Ce sont des vérités qui doivent être enveloppées de silence, comme les mystères d'Eleusis. Dédaigne les dieux inférieurs, et tais-toi. » Cette philosophie n'est point négative. Elle recommande la lecture des livres saints, mais avec discernement. Selon Mutian, le christianisme est ou devrait être la doctrine de l'humanité pure, contrairement au pharisaîsme, qui est la religion de la lettre et de l'esprit étroit. « La religion du Christ, dit-il, n'a pas commencé avec l'incarnation : elle était avant tous les siècles, comme la première naissance du verbe. »
La Réforme paraît un recul sur ce premier essor si pur et si haut de la pensée religieuse. Mais ces philosophes avaient un grand tort : il dédaignaient trop le peuple. Erasme, ce linguiste délicat, se van-
tait de connaître aussi peu Titalien que Tindien, et d'ignorer pareillement l'anglais, l'allemand et le français. Les autres sortaient de leur siècle pour se réfugier dans l'antiquité. Ils latinisaient leurs noms, a Un Fischer se transforme en Piscator. Un Schneider s'appelle Sertorius. Un Hans Yàger, d'abord Venator, se change en Grotus Rubianus. »
L'originalité de Rabelais, c'est d'avoir pris la doctrine et d'être resté populaire. Il partage la foi profonde et large des humanistes, mais non leur fausse délicatesse et leurs dédains. Des dogmes, il se soucie assez peu. Mais il revient sans cesse sur l'idée de Dieu, non pour le reléguer sur un trône solitaire, mais parce qu'il voit en lui l'achèvement naturel de toute manifestation de la vie. « Si priaient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foi envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandaient à sa divine clémence pour l'avenir. »... a Mets tout ton espoir en Dieu, et il ne te délaissera point. Car, de moi, encore que sois puissant, toutefois je n'espère en ma force ni en mon industrie; mais toute ma fiance est en Dieu mon protecteur, lequel jamais ne délaisse ceux qui en lui ont mis leur espoir et pensée. »
Pour établir le culte philosophique, il n'est pas nécessaire de rejeter la religion révélée : le Christ est toujours « celluy roi servateur auquel ont pris fin tous oracles et toutes prophéties : comme, advenante la lumière du clair soleil, disparent tous lutins, farfadets et ténébrions ». Il suffira dépasser sous silence toutes les parties accessoires qui embarrassent le
dogme et de s*élever à une conception plus large de la figure du Christ. Cette conception, il l'exprime avec une rare élévation dans le chapitre intitulé : « Comment Pantagruel raconte une pitoyable histoire touchant le trépas des héros ». S'emparant d'une légende antique racontée par Plutarque, sur la mort du dieu Pan, vers le temps de Tempereur Tibère : «Je l'interpréterais, dit-il, de celluy grand Servateur des fidèles, qui fut eH Judée ignominieusement occis par l'envie et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et moines de la loi mosaïque.... A bon droit peut-il être, en langage grégeois, dit Pan. Vu qu'il est le nôtre Tout : tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, tout ce qu'avons, tout ce qu'espérons est lui, en lui, de lui, par lui. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui non seulement a en amour et affection ses brebis, mais aussi les bergiers.».. Pantagruel, ce propos fini, resta en silence et profonde • contemplation. Peu de temps après, nous vîmes les larmes découler de ses œils, grosses comme œufs d'autruche. »
Je n'ai jamais lu ce passage sans penser au Christ puissant de Michel-Ange qui réunit sur son front ■inspiré la grandeur chrétienne et la sérénité robuste des dieux anciens. Couronné de pampre et protégeant la vierge. Dieu de l'âme et Dieu de la nature, il réconciliait l'esprit et la matière, l'ancien monde et le nouveau. Combien supérieur à ce jeune homme blond et fade qui montre aux fidèles de nos jours son cœur ensanglanté !
De même que les Grecs avaient écrit sur le temple de Delphes les aphorismes de la sagesse antique.
Rabelais, tout en badinant et parodiant le style des oracles, donne le dernier mot de sa doctrine dans les deux devises inscrites sur le temple de la Dive Bouteille. La première est une vérité morale :
Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.
En d'autres termes : soumission intelligente à Tordre des choses. Nous sommes les jouets ou les instruments d'une puissance supérieure. Nos résistances, nos systèmes, nos prétentions sont emportés comme un fétu de paille par la grande roue de la nature, que nous n'empêcherons pas de tourner. Mais nous pouvons améliorer notre sort en comprenant ses lois et en y conformant notre volonté.
La seconde devise est une vérité philosophique : /
Toutes choses se meuvent en leur fin.
Donc il y a de l'ordre en ce monde ; et c'est assez pour avoir confiance en Dieu. Au fond, sur cette terre, il n'y a que deux cultes et deux philosophies : les uns adorent Sa Majesté le Hasard, et naturellement, n'espérant rien de l'avenir, ne voyant ici-bas que des apparences trompeuses et des combinaisons fortuites, ils sont pessimistes. Les autres croient fer* mement que ce monde est conduit vers le mieux par une intelligence souveraine : et ceux-là sont optimistes.
Au milieu du joyeux délire bachique qui clôt dignement son poème, Rabelais a placé sur les lèvres de la prêtresse Bacbuc quelques mots que je ne peux m'empêcher de considérer comme son testament : a Nous établissons le bien souverain, dit-elle, non en prendre et recevoir, ains en élargir et donner; et heureux nous réputons, non si d'autrui prenons et
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recevons beaucoup,... ains si à autrui toujours élargissons et donnons beaucoup » . Puis elle ajoute ces belles paroles reprises plus tard par Pascal : « Allez, amis, en protection de cette sphère intellectuelle de laquelle en tous lieux est le centre, et n*a en lieu aucun circonférence, que nous appelons Dieu ».
Pour moi, je cherche vainement une plus b^lle doctrine, plus simple, plus tolérante, plus élevée et plus claire. Après deux ou trois siècles de subtilités, ce que nous aurions de mieux à faire, ce serait de revenir à cette large conception du monde qui voit le mal, espère le mieux et se confie en la providence divine.
Nul doute que la philosophie de Rabelais n*ait compté chez nous beaucoup d'adhérents déclarés ou secrets. Cependant, comme elle n'était point présentée sous une forme raisonneuse, ni hérissée de termes barbares, ni réduite en formules géométriques, on ne peut pas dire qu'elle fit école : son , influence resta purement individuelle.
Il n'en fut pas de même pour l'influence littéraire du vieux maître, car il est, en France, l'ancêtre commun d'une double lignée, celle des comiques et celle des réalistes.
D'abord il peut être appelé le père de la grande comédie : sans lui, Molière n'eût peut-être pas existé. Sa verve comique ne réside particulièrement ni dans les formes du style, ni dans le détail des incidents.
Elle sort de l'œuvre tout entière. Il faut en avoir fait le tour et prendre un peu de recul pour mesurer la portée de ce rire sonore dont l'écho retentit si loin.
Je ne prétends pas qu'avant lui, les Français ne savaient pas rire. Dieu merci, cette bienfaisante contraction du diaphragme, cet épanouissement de la rate font partie du tempérament national. Est-ce, comme on l'affirme, un effet de notre doux climat? ou bien la race gauloise est-elle particulièrement douée pour saisir les contrastes et pour s'en divertir? je l'ignore. Que ce soit insouciance ou joie de vivre, esprit caustique ou bien-être, nous aimons à rire; et les écarts de notre prochain s'offrent d'abord à nous sous la forme plaisante.
Mais avant Rabelais, le comique était de qualité inférieure. Il ne peut en être autrement dans une société féodale : point de plaisanterie profonde sans liberté d'esprit. L'homme qui fait rire les grands est un amuseur, un bouffon, c'est-à-dire un complaisant.- Le rire est trop souvent méprisable. Moquez-vous, devant un grand seigneur, d'un pauvre diable déformé par le métier, devant un géant d'un nain, devant des citadins, d'un rustre de campagne : vous êtes sûr de vous faire applaudir. Ou bien encore, tournez votre verve contre vous-même, rendez-vous ridicule à plaisir, racontez, comme Rutebeuf, vos mésaventures conjugales, montrez, par Ténormité de la plaisanterie, que vous n'avez pas d'intention sérieuse, distribuez à tort et à travers les torgnoles et les coups de poing : surtout respectez les pouvoirs établis, les préjugés de fond. L'assistance vous passera quel-
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ques mots hardis. C'est une détente comme une autre que le maître accepte. Le moyen âge a toujours toléré les bouffons. L'Église supportait même de fortes plaisanteries , pourvu qu'on eût la foi. Mais ce
J comique est sans portée ; il ne déplace pas l'idéal régnant : les saillies d'un Glorieux ou d'un Triboulet
: ne sauraient atteindre le roi de France. On rit une heure et il n'y a rien de changé.
Si cependant le goût de la satire l'emporte, si quelque conteur populaire attaque les préjugés du temps, presque toujours il est forcé de' biaiser. 11 a recours à des allégories plus ou moins transparentes. Le courtisan devient Renard et l'homme de guerre « Isengrin » le loup. A bon entendeur salut. Les gens d'esprit ne s'y tromperont pas. Quant au seigneur brutal et borné, il s'amusera du conte et ne sentira pas la pointe de l'allusion. Devant lui, dans la grand'salle, le poète ambulant récite son fabliau les yeux baissés, d'un air de sainte-nitouche ; et tandis .que le châtelain sommeille à moitié, bercé par la musique monotone des vers, le rimeur jette un regard d'intelligence du côté des pages, plus dégourdis, qui comprennent. Tout à l'heure, sur la place publique, entouré d'artisans et de pauvres diables comme lui, il se livrera davantage. Les manants riront sous cape : pas trop fort cependant, car le majordome ou l'intendant peut passer; alors on fera la bête. Ces vieux contes sont malicieux, narquois, mais ils ne sont pas comiques. Le rire, au lieu de se déployer largement, se retient et s'étoufle. Quelquefois sans doute, la créature courbée se redresse et l'indignation éclate. Mais alors ce n'est plus de rire qu'il s'agit :
le tempérament trop fort, en se cabrant sous Taiguillon de la douleur, ne peut s'arrêter à mi-chemin. Il passe de suite à la colère et à l'invective. Pas de milieu entre l'humilité du parasite, qui sort ses petites malices au dessert, et le cri de haine de la foule séditieuse qui gronde à la porte du château, hurlant :
(( Nous sommes hommes comme ils sont ».
En Allemagne, au xvi® siècle, le ton n'a pas changé. La masse, qui ne peut comprendre le fin sourire d'Erasme, passe immédiatement aux grosses injures, des injures aux coups, des coups à la guerre sociale. Le premier sentiment de révolte aboutit à la prise de Munster et aux saturnales de Jean de Leyde. Ce sont encore les moeurs du moyen âge. Parmi des reîtres ou des fanatiques, sous le règne de la force ou dans l'explosion des passions, il n'y a point de place pour le haut comique.
C'est pourquoi, même dans les moralités, farces et soties, le fond est aussi médiocre que la forme est plate. Tantôt ce sont a des figures métaphysiques \ ^ qui parlent beaucoup, agissent peu et dialoguent sur des abstractions * » , tantôt « l'observation comique se borne à décrire ce qu'il y a de plus bas dans la vie et dans les mœurs », sans qu'aucune idée morale vienne relever cette peinture minutieuse et puérile.
Ainsi jusqu'à Rabelais , le rire est timide ou monotone, quand il n'est pas dégradant. Le premier en France, il lui a donné toute son ampleur et toute
1. Cf. Larroumet, la Comédie en France au moyen âge, Revue des Deux Mondes^ 15 déc. 1891.
sa portée, « pour ce que rire, dit-il, est le propre de riiorame ». Sans doute, il n*est pas exempt des dùiauts de l'âge précédent. Il tombe souvent dans la / froide allégorie, dans la farce grossière et dans la puérilité. Mais ces taches disparaissent dans la grandeur du service qu*il nous a rendu.
Je le comparerais volontiers à l'inventeur de la poudi-e; car c'est un nouveau genre d'explosif qu'il a I diicouvert, une force qui se perdait en vains éclats et qu'il a domestiquée, disciplinée, armée enfin, non pas comme les bouffons de cour, ces tireurs de pétards, pour éblouir les gens ou pour accabler les vaijieas de la vie, mais pour viser les abus triompluiiita qui se croient protégés par la force. Ce rire p*^rc€^ les meilleures cuirasses et traverse les plus gros remparts. Il nous a dotés par là d'une arme vraiiiiotit nationale. Ai-je tort de dire que c'est toute nne révolution ?
Ce n^est pas seulement la direction de la satire qu'il a changée : c'est la manière de s'en servir. Deux causes principales font avorter la plaisanterie : lorsque le travers qu'elle vise est vraiment trop inF=iigniGant; lorsqu'au contraire il s'agit d'un fait si grave qu'il nous inspire de la crainte ou de l'horreur. Coiijuiençons donc par établir que rien, ici-bas, n'est digne de nous émouvoir à fond : c'est justement u cette gaieté confite en mépris des choses fortuites » qui nous dispose à voir dans le monde une vatite comédie plutôt qu'une tragédie. Une fois affranchis de la crainte, nous aurons assez de bonne humeur pour faire comme Pantagruel : « toutes choses prenait en bonne part, de rien ne se courrouçait ». En
second lieu, ayons nous-mêmes une conception juste de ce qui est naturel et sain : nous saisirons mieux les écarts de tout ce qui est faux et factice. Tout comique un peu profond suppose une philosophie de la nature. Prenant notre point de comparaison dans l'œuvre du créateur, notre rire paraîtra la revanche du bon sens et de la vérité.
Enfin, pour que le comique se soutienne, donnons aux travers la force, l'enchaînement, la durée, c'està-dire, autant que possible, toutes les apparences de la vie. Un fou est drôle quand il met de la méthode \ dans sa folie. Un monstre qui se croit beau, bien fait, | qui se pavane dans l'estime de lui-même, nous fait rire par la persistance de son illusion. Pour que le personnage comique soit vivant, prêtons à sa sottise ou à son extravagance plus de suite qu'elle n'en a dans la réalité. La plupart des âmes flottent indécises entre le courage et la peur, entre l'esprit et la matière, entre la franchise et la ruse : le plus souvent même, notre propre cœur est tiraillé par des penchants contraires. Nous hésitons entre la sagesse et la folie, entre les conseils de la raison pure et les soubresauts du tempérament. Rabelais dut connaître ces alternatives. 11 eut tour à tour, et peut-être simultanément, l'âme de Pantagruel, celle de Panurge et celle de frère Jean : l'une sereine et paisible, devant ses livres et dans son cabinet; l'autre, pleine de rancœur contre les humiliations de sa vie errante; et la troisième, joyeuse, insouciante et débridée, comme celle d'un enfant du peuple. Que va-t-il faire ? Dédoubler cette âme riche, tumultueuse, pleine de conflits; incarner dans des
personnages différents ces tendances contradictoires ; aussitôt ces figures vivantes vont s'éclairer mutuellement : de leurs rencontres, de leurs écarts et de leurs contrastes, le comique jaillit avec une puissance irrésistible. Frère Jean et Panurge, ces deux excentriques, ne pourront se regarder sans rire, tandis que Pantagruel marquera le centre, le point fixe, la forte doctrine où l'auteur s'installe, comme dans un observatoire, pour rire à son aise des folies qui l'environnent : il se divertira d'abord de ses deux acolytes, le moine et l'aventurier, enfants de sa chair et de son esprit, dont les taiblesses lui inspirent une secrète sympathie; puis, au delà de ce cercle intime, de tous les maniaques qui peuplent le monde.
Ainsi la grande comédie naquit chez nous d'un heureux concours de circonstances dont Rabelais offrit le premier modèle : détachement philosophique, répugnant au drame ; — conception de l'homme conforme à sa destinée naturelle, c'est-à-dire entier, libre et sain; — faculté de mesurer l'écart qui sépare cette figure centrale des exemplaires réels et défor- / 6 mes ; — puissance d'incarnation qui consiste à dédoubler les âmes pour personnifier leurs travers.
Employé par un savant humaniste contre les erreurs de son temps, c'est-à-dire principalement contre les vices de l'esprit, le procédé, transporté sur la scène et appliqué aux travers du cœur, devait donner la comédie proprement dite, ce que les anciens auraient appelé la comédie moyenne; dans les affaires d'Etat la satire politique ; dans les questions religieuses ou sociales le conte philosophique à la manière du xviii* siècle.
LA DOCTRINE ET l'iNFLUENCE. 187
Chose curieuse, l'influence de Rabelais ne se manifesta ni sur-le-champ, ni principalement dans le domaine de l'art. Ses imitateurs directs sont des maladroits qui lui empruntent ses personnages et son vocabulaire, mais ne sauraient lui emprunter son âme. La Navigation du compagnon à la bouteille (1545) ou bien la Mithistoire harragouine de Fanfreluche et Gaudichon ne sont que de plates contrefaçons. Le théâtre lui-même, au lieu d'utiliser cette veine gauloise, se traînait à la remorque de la comédie italienne. Il était entre les mains d'arrangeurs plus ou moins habiles, dont tout l'art consistait à découper, adapter et transporter chez nous les inventions d'un Arétin ou d'un Bibbiena. Aucun d'eux, pas même Pierre Larivey, n'avait assez d'ampleur pour comprendre Rabelais.
Les esprits étaient ailleurs : comment la muse comique élèverait-elle la voix, aux approches de la Saint-Barthélémy? Le drame était trop sombre, la sérénité manquait. Tout au plus peut-on supposer, comme le fait Mérimée dans sa Chronique de Char^ les IXy qu'un petit groupe de libres esprits, parmi ces seigneurs qui avaient offert à Rabelais un flacon en forme de bréviaire, conservaient le dépôt de la gaieté pantagruéline. On la vit reparaître quand le ciel s'éclaircit et lorsqu'il fut possible de discerner, derrière les grandes passions amorties, la mêlée des bas intérêts. Le spectacle cesse alors d'être terrible et devient grotesque : le rire hautain, digne de Rabelais, éclate dans les vers de Régnier et dans les harangues de la Satire Ménippée, Pendant que la nation rentre en possession de son bon sens et de sa belle
humeur, le même changement s'opère sur le trône. Aux princes de race italienne, figures bilieuses et contractées qui n'ont rien de gaulois, aux Charles IX, aux Henri III, succède un glorieux descendant de Pantagruel, dont il reproduit l'humeur sereine et débonnaire, la haute sagesse, le rire facile et large, l'élan irrésistible, la verte allure et la plaisanterie un peu grasse; idole du peuple français qui se reconnaît dans son maître, incarnation parfaite de l'idéal monarchique tracé par Rabelais. Henri IV découvrit, sous les débris des guerres civiles, l'arme du rire, oubliée depuis cinquante ans, et dans le cours de sa prodigieuse carrière il s'en servit plus d'une fois comme il eût fait d'un mousquet perfectionné.
La première moitié du xvii« siècle n'est pas favorable aux fortes explosions comiques. Les hommes se polissent, le règne des salons commence, c'est-àdire le règne de la femme. Les contrastes violents sont remplacés par des nuances. Nous voilà bien loin du coureur de grands chemins, avec son énorme rire et ses gros mots. Sa grossièreté ferait tache à l'hôtel Rambouillet. Du reste, le cardinal ne plaisante pas et prend mal la plaisanterie. Il
. semble que ces âmes héroïques, repliées sur ellesmêmes par la main du pouvoir, cherchent un dérivatif du côté de la passion intérieuive et des sentiments tendres. La Fronde est presque une guerre de femmes. C'est le temps de l'amour quintessencié.
. Dès lors on ne rit guère ; et la nation se couvre d'un vernis de gravité espagnole.
Pour notre bonheur, le fils d'un tapissier, cou-
rant la province avec une troupe de comédiens, retrouva l'âme gauloise, le xvi® siècle et Rabelais. A cette époque surtout, la province retardait de cinquante ans sur Paris. Les types y étaient plus frustes, plus anguleux, plus saisissants, plus irritants aussi. La vanité d'un Sottenville ou d'une Escarbagnas paraissait plus insupportable que la suffisance d'un Clitandre. Loin du maître, les Pourceaugnac se montraient aussi insolents que grotesques : lisez, pour vous en convaincre, le Roman comique de Scarron. Molière sentit la piqûre : Rabelais lui enseigna comment le rire nous console et nous venge. Il lui dit tout bas qu'au lieu d'agiter des marionnettes italiennes pour divertir les sots, il fallait mettre les sots eux-mêmes au bout des fils. L'influence du vieux maître est visible : non seulement Molière lui a fait des emprunts directs, tels que le caractère de l'ergoteur et certaines idées sur le mariage; mais c'est la même philosophie, solidement assise sur le sentiment de l'homme naturel et complet; la même horreur de toute grimace et de toute contrainte ; le même procédé de dédoublement qui anime et grossit les travers, et place à côté, pour mesurer l'écart, l'avocat du bon sens ; c'est enfin le même rire à longue portée qui va droit au vice essentiel, à travers la triple cuirasse de la bêtise, de l'amour-propre et de l'hypocrisie. Les applications seules diffèrent, parce que la scène et les acteurs ont changé. Frère Jean serait sans emploi dans un Etat bien policé. Panurge rétréci, rangé, toujours supérieur à sa condition, mais moins hardi et moins méchant, est devenu Sganarelle ou Scapin. Il est
entré « en condition » ; au lieu de gaspiller, il amasse • pour ses vieux jours. Il met ses tours de gibecière au service des fils de famille. Sa philosophie s'est amoindrie : il a gardé quelque teinture de logique et de grammaire latine; mais son raisonnement se casse le nez devant le froid scepticisme de don Juan et son latin ne lui sert qu'à faire, à travers la médecine, de folles irruptions qui mettent son cou en danger. Il se mariera même, lui qui a tant hésité; il sera, du moins en imagination, ce qu'il craignait tant d'être et flottera indécis entre sa poltronnerie naturelle et le point d'honneur conjugal. Enfin, les deux grands génies, malgré la différence des temps, se rencontreront dans une haine commune contre les hypocrites. Molière ne sera pas plus tendre pour' la dévotion de commande restaurée au xvii® siècle, que Rabelais pour les papimanes. Le gras Homenaz, moins stupide, moins béat, moins confit dans la superstition du texte, instruit d'ailleurs par la casuistique, trouvera des accommodements avec le ciel et, sous l'habit laïque de Tartufe, se glissera dans les familles pour escamoter les testaments. Les deux rires se font écho à cent ans d'intervalle.
Molière tient une telle place dans les lettres françaises qu'il a fait oublier son ancêtre Rabelais. Ainsi, devant les portraits de famille suspendus dans la grande salle, l'œil s'arrête de préférence sur l'exemplaire le plus parfait de la race, qui a remporté les victoires les plus retentissantes, et néglige le tableau noirci où le fondateur de la dynastie se dresse avec sa barbe inculte et sa lourde
épée. Le culte exclusif de Molière ne fut cependant pas heureux. Pendant tout le xviii® siècle il enferma notre scène dans des bornes trop étroites et des procédés trop mécaniques. Regnard et ses pâles successeurs n'ont fait, avec plus ou moins de verve, que du Molière démarqué. C'est d'une source imprévue que devait rejaillir le grand comique, et peut-être sous l'influence directe de l'ancêtre commun. Voltaire, impuissant dans la comédie, retrouva, sous la forme du conte, le rire sonore, l'invention fantaisiste" et le libre jugement du philosophe. 11 avait beaucoup pratiqué Rabelais et changé plusieurs fois d'opinion sur son compte : d'abord rebuté par l'incorrection puissante qui est justement l'opposé de son style clair et rapide, il y revint pourtant, de même que la main patiente du connaisseur efface l'embu d'un vieux tableau et retrouve, sous la poussière des siècles, le mouvement et la couleur. Il y /^ rencontra cette gaieté qui se joue à travers des fictions transparentes et les met au service des idées générales. Seulement, tant vaut l'homme, tant vaut le rire. La philosophie de Voltaire, malgré des bouffées généreuses, ne venait pas toujours du cœur : elle était un peu courte et comme étriquée. Il lui manquait des parties essentielles, et par exemple le patriotisme, si vif chez Rabelais. Aussi ce rire ailé, \ barbelé, résonne sec. Le comique chez Voltaire a l'aisance et les grâces de ces jolies marquises peintes par Nattier, aux yeux brillants, aux joues fardées, avec une mouche au coin de la lèvre : jamais ces femmes-là ne riront jusqu'aux larmes, car cela gâterait leur carmin. Il faut attendre la fin du siècle
192 ftABELAIS.
pour trouver dans Figaro une nouvelle et brillante incarnation de Panurge : les deux types se donnent la main par-dessus les Frontin et les Lisette du répertoire. C'est, avec moins de bizarrerie et de cruauté, la même verve, la même insolence, les mêmes rancunes contre une société marâtre, le même mépris pour le seigneur stupide et fier. Seulement Figaro est pénétré de son importance; il se sent grandir dans la décomposition de l'ancien régime, et n'ayant plus confiance dans Pantagruel, il va faire une révolution.
Notre siècle a beaucoup ri, et rit encore, bien qu'il n'en ait pas toujours sujet. On ne peut pas dire que l'imitation directe de Rabelais alimente la verve de nos auteurs comiques ou de nos pamphlétaires. Mais son esprit vit en nous : c'est ainsi que le sang de nos pères coule dans nos veinés et que leur âme anime à notre insu notre visage. A travers les agitations de la surface, le bon sens et la bonne humeur subsistent comme les traits essentiels de la race; une antique tradition littéraire porte nos préférences vers le rire qui jaillit de cette source toujours vive. Seulement le rire s'est démocratisé, comme le reste : la source du comique, au lieu de se condenser en un fleuve puissant, se répand dans les mille canaux de la vie bourgeoise. Vingt ou trente théâtres et un nombre infini de journaux, qui ont tous de l'esprit, pratiquent tous les jours de larges saignées dans le réservoir de la gaieté nationale, au risque d'éparpiller cette eau bienfaisante à la surface du sol.
Cependant, lorsqu'il se rencontre un tempérament plus fort et une âme plus haute, capable de féconder
par Tétude cette richesse naturelle, immédiatement on voit reparaître les traits de la grande lignée qui remonte à Rabelais. Pour ne parler que des morts, Emile Augier ofire Texemple le plus frappant de cet atavisme. Gaieté robuste, rire sonore, don de la vie, bon sens et courage, voilà pour les qualités extérieures; — philosophie solide et bienveillante, appuyée sur une large conception de la vie, mais fortifiée, cette fois, par un sentiment net du devoir, voilà pour les ressorts intérieurs; — dédoublement des types sociaux afin de faire ressortir les caractères par les contrastes : Verdelet en face de Poirier, Montmeillan à côté de Presle, Sergine contre Giboyer, voilà pour la méthode; — enfin pour achever cet air de parenté avec les grands ancêtres, Molière et Rabelais, la même haine de subtilités sentimentales et de la grimace hypocrite. Le faux idéal, qui veut, emprisonner l'homme dans des formules étroites, Tasservir, le garrotter pour mieux le sauver et qui considère toute liberté d*esprit comme une suggestion du diable, soulèvera toujours l'indignation de ces vrais fils du sol français : périodiquement, de siècle en siècle, l'échafaudage de toutes les tartuferies s'écroule dans un immense éclat de rire. C'est notre force et notre salut. Dieu nous préserve de perdre jamc»is cette faculté du rire joyeux, du rire optimiste, qui suppose l'amour du naturel et la croyance instinctive dans un meilleur avenir. Dieu nous garde des brouillards qui, de temps en temps, passent sur notre beau ciel et voilent notre regard. Nous serions bien malades, le jour où, prêtant l'oreille à qudaues penseurs dédaigneux, nous
dirions, comme certain écrivain délicat : « Le rire est inintelligent ». Vienne un Rabelais, ou simplement un Augier, pour crever ces lugubres 90phismes.
Rabelais n*eiât pas seulement un grand rieur : il est encore un grand réaliste, le plus grand peut-être qui ait surgi en France avant le xix" siècle. Il Test, parce que, né dans les rangs du peuple, il parle la langue du peuple, savoureuse et pittoresque. Il Test, parce qu'il adore la nature puissante et foisonnante, avec ses jets imprévus et ses brusques saillies. Il Test encore parce qu'il observe et reproduit l'enchaînement des choses humaines, où tout se croise et s'entremêle, où les réflexions les plus graves peuvent être interrompues par un éclat de rire ; parce qu'il ne sacrifie volontairement aucun anneau de la chaîne sans fin, qui rattache l'existence chétive du moindre individu à tous les objets environnants et qui s'élève, de degré en degré, jusqu'aux nobles idées de patrie, de science et de religion. Rarement on a découpé en prose pittoresque, sonore et colorée, de plus larges tranches de réalité. Par sa verve créatrice, par sa haute philosophie, par sa vision large et pénétrante, il marche de pair avec les réalistes de la grande espèce. Il est le digne émule des Shakespeare et des Cervantes. Comme eux et autant qu'eux, il incarne le xvi" siècle, si riche et si touffu. Son exubérance, son amour de la vie représentent cette phase tumultueuse de notre
jeunesse qui prépara la virilité du siècle suivant. C'est la fontaine de Jouvence où chaque siècle est revenu boire, où le nôtre surtout devait retrouver la verdeur du génie gaulois. De même que les individus, les nations n'atteignent leur pleine maturité qu'au prix de certains sacrifices : il faut couper et tailler dans cette luxuriante frondaison juvénile, non sans un soupir de regret pour les rameaux sacrifiés et pour les fruits qu'ils auraient pu porter. Mais les peuples ont cet avantage que leur vie est longue et qu'ils peuvent parcourir plusieurs âges virils, en reprenant et fécondant tour à tour les dons de leur jeunesse. C'est ainsi que la France contemporaine, quand elle a fait l'inventaire de ses trésors, s'est attachée de préférence au côté réaliste du génie de Rabelais. Pour comprendre les motifs de cet attrait, on doit se rappeler quelles mutilations, peut-être nécessaires, notre grand siècle classique avait fait subir aux aspirations désordonnées de l'époque précédente. Le XVII® siècle est sans doute infiniment varié : c'est une illusion d'optique, que de le faire tenir tout entier dans les lignes monotones et majestueuses des parterres de Versailles. Cette pompe un peu froide exprime tout au plus la seconde moitié du grand règne : Louis XIV après Mme de Maintenon. Chacun sait que les œuvres les plus vigoureuses du temps ont été couvées, sinon enfantées, au milieu des agitations de la Fronde, ou même sous le règne orageux du cardinal de Richelieu : l'âme héroïque de Corneille s'est formée à une époque où la nation n'acceptait qu'en frémissant la discipline du pouvoir. Il n'en est pas moins vrai que le trait
dominant du siècle est d*avoir substitué Tordre et la règle à la confusion puissante de Tâge précédent et créé une sorte d'orthodoxie dans toutes les provinces de l'activité humaine : en religion, les discordes violentes s'apaisent et font place au rêve d'unité morale qui nous vaut, malheureusement, Texpulsion des protestants, mais aussi la théologie forte et large d'un Bourdaloue, d'un Bossuet, d'un Fénelon; — en philosophie, le titre principal de Descartes n'est pas d'avoir raisonné comme saint Anselme, ni douté comme Montaigne, ni invoqué le sens commun, à l'exemple d'Erasme ou de Rabelais lui-même : c'est d'avoir, le premier en France, construit un corps de doctrine dont toutes les parties se tiennent, une orthodoxie de la pensée que les Pères de l'Église française, au xvii* siècle, ont pu s'approprier sans efiPort ; — en politique, les factions se taisent, mais l'originalité provinciale s'affaiblit sous la main de la royauté; les délibérations tumultueuses des États généraux font place aux manœuvres savantes d'une armée de fonctionnaires. La province des lettres demeura le refuge des esprits indépendants : on ne brûlait point les mauvaises tragédies par la main du bourreau. Toutefois elle eut aussi ses législateurs, gardiens du bon goût, restaurateurs de la langue, apôtres fervents des a trois unités », ministres jaloux de l'orthodoxie littéraire. Tout poussait nos écrivains vers une régularité grandiose : — l'esprit général du siècle ; — l'influence croissante de Paris, presque nulle au temps de Rabelais, si fortement établie cent ans plus tard qu'en dehors de la capitale il n'y avait point de
salut pour les beaux esprits; — l'influence des femmes et des salons, qui châtie le langage, corrige les manières, adoucit les aspérités, mais en même temps proscrit les locutions pittoresques et réprime la rude énergie. L'hôtel de Rambouillet réservait ses bonnes grâces aux Muses de cabinet, personnes studieuses, assurément fort bien élevées, mais qui n'auraient jamais avoué pour sœur aînée la muse de Rabelais, cette belle fille débraillée, courant au grand air et flânant dans les cabarets.
De plus, il fallait être circonspect : on se cantonnait presque toujours dans le domaine littéraire et plus spécialement dans la peinture du cœur humain, c'est-à-dire des sentiments privés, car le domaine public était le plus souvent interdit. On cite, il est vrai, les hardiesses d'un Fénelon et d'un Vauban, Salente et la Dime royale» Mais on les cite parce qu'elles sont rares; et si timides qu*elles nous paraissent, ce fut assez pour faire passer un nuage sur le front du Grand Roi. Le tendre Racine essaya de plaider la cause du peuple : cette audace déplut au maître, et l'on affirme que Racine en mourut. Même dans la controverse religieuse, qu'est-ce que la querelle des Jansénistes, auprès des batailles de la Renaissance ? 11 n'en fallut pourtant pas davantage pour faire raser Port-Royal.
Ainsi, sous ce règne glorieux, l'esprit français se concentre et s'épure. Il gagne en force et en clarté. Il distribue les idées dans une belle ordonnance. Il peint de préférence les sentiments éternels et atteint par moments la sérénité de l'antique. Mais il tend à sacrifier la verve populaire et pittoresque.
le libre essor de la pensée, la peinture fidèle du détail. Il pénètre loin dans la région des vérités générales, qui ne dépendent ni des temps ni des lieux. Mais sa vue est courte dans le champ des faits concrets qui composent la vie des peuples ; et c'est pourquoi, parmi tant de grands artistes, il ne compte pas un seul historien.
Tâchons de préciser, en nous plaçant au centre de la doctrine qui anime presque toutes les œuvres du siècle. A première vue, cette doctrine diffère peu de celle de Rabelais : c'est le même spiritualisme intelligent, le même bon sens, le même équilibre, la même foi chrétienne, moins tolérante il est vrai, mais aussi largement assise sur un fond de saine raison. Ce sont les mêmes conseils de retour à la nature : Boileau ne dit pas autre chose en son Art poétique. Par là, nos classiques sont les héritiers des humanistes de la Renaissance. Qu'y a-t-il donc de changé ? — Un point capital, à savoir l'idée que les hommes se font de l'âme humaine et de ses rapports avec le monde. Le Discours sur la méthode donne la clef de cette conception : l'âme existe en soi et par soi, indépendamment des organes et des circonstances extérieures. Bien plus, l'existence de cette âme est la seule certitude, puisque nous pouvons douter de nos organes et non de notre pensée. Par suite l'âme est le seul objet digne de notre étude. Il est intéressant de peindre les passions, c'est-à-dire la réaction des âmes sur les autres; mais, derrière cette éternelle comédie, le décor, c'est-à-dire la représentation du milieu, n'intervient que dans la mesure nécessaire à la vraisemblance. On aura soin
d'atténuer tout ce qui détournerait Tattention de Tobjet principal.
Telle n'était pas la philosophie de Rabelais. S'il maintenait « Tâme intellective » au sommet de la hiérarchie naturelle, comme la tête est au sommet du corps, il était trop bon médecin pour ne pas la placer dans la dépendance étroite des organes et trop grand savant pour ne pas discerner les sensations multiples par lesquelles notre âme plonge à moitié dans la vie animale, comme une fleur tient à la tige et la tige aux racines. On a dit de nos jours : « L'homme est un bourgeon à l'extrémité de l'arbre de la nature ». Au moins, c'est la manière dont il pousse sur cette terre, quelle que soit la destinée qui l'attend au delà, lorsque le fruit s'est détaché du rameau. Donc l'arbre entier, qui nourrit le bourgeon de sa sève, vaut la peine d'être étudié. Tel est le but raisonné que se propose toute école réaliste et que Rabelais atteignit presque sans y penser.
Si le mouvement général du xvii* siècle portait ailleurs, cette libre philosophie n'a jamais cessé d'avoir des fidèles. En face des Cartésiens, il y avait les Gassendistes. Molière, discutant avec Chapelle sur Epicure, disait : « Passe encore pour sa morale ». De même, en art, l'orthodoxie avait ses révoltés, ses dissidents ou bien ses habiles, ceux qui tirent leur révérence aux règles, et n'en suivent pas moins leur penchant. Il y a dans l'esprit français un tour observateur et narquois qui ne saurait rester toujours guindé sur les grands sentiments et qui se complaît dans la vérité toute crue. (Je courant de verve malicieuse et de réalisme, dont il faudrait chercher la
. source, à travers Rabelais, jusque dans les vieux fabliaux, n*a cessé de murmurer gaiement à travers les futaies pompeuses du siècle classique, tanuH à fleur de terre et comme à demi perdu dans les herbes, tantôt ouvertement et au grand jour.
\/ C'est La Fontaine surtout qui est à cette époque le vrai petit-fils de Rabelais du côté pittoresque et l'ëaliste. Il devait, tout aussi bien que Molière dans la lig'ne comique, dépasser son aïeul par la perfection de son art, si ce n'est par l'abondance et la bauleur des idées. Il semble réunir tous les petits ruissi^aux du réalisme, qui s'éparpillaient dans des satires sans portée, pour les recueillir dans le lit cbanjpêtre d'une rivière capricieuse qui s'attarde, mais suit sa pente, découpe de grands morceaux de ciel entre les reflets des rives verdoyantes, prodigue son eau limpide à tous les êtres de la création, et convie les hommes à se pencher sur son miroir mobile, pour y contempler l'image à peine grossie de leurs travers.
Celui-là ne peint pas de verve : il sait ce qu'il fait; la preuve, c'est qu'il conclut, pour ainsi dire, à con- Ire-siècle, en opposant au système cartésien sa concepliun de la nature. Il ne pardonne pas à « certaine philosophie, subtile, engageante et hardie », de dire ff que la bête est une machine ». Cette admirable fable est un véritable manifeste réaliste. Il tient, lui, que rbomme n'est point un être exceptionnel, isolé, sêpani par u|[^ abîme du reste de la création; que les animaux sont ses très proches parents. Il propose de lotir donner une âme « aussi bien qu'aux enfants » ;
une âme « capable de sentir, juger, rien davantage », mais une âme, après tout.
Pareille en tous tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots,
Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux.
Il est vrai que pour rétablir l'équilibre, il confère à l'homme « un double trésor », une autre âme « fille du ciel », une raison qui perce l'enveloppe imparfaite et grossière. Mais l'important, c'est qu'il a ressoudé la chaîne qui nous rattache à toute la nature. Cette doctrine sent quelque peu le fagot : Rabelais l'eût désavouée au pied du bûcher, mais soutenue mordicus dans quelque transparente fiction. La Fontaine, pour la faire accepter des hommes de son temps, prit d'instinct le ton léger de la fable. Les histoires de bêtes ne tiraient point à conséquence. Un ingénieux badinage permettait d'accommoder la peinture des détails réputés vulgaires au goût d'un siècle qui voulait en tout la proportion et la mesure. On dirait que La Fontaine craint de forcer la dose. Il administre à ses contemporains la réalité sous forme d'apologues, c'est-à-dire en puules : une dose tous les matins; c'est encore ainsi qu'on fait avaler ses fables aux petits enfants. D'ailleurs, s'il a plus de mesure, de finesse et de variété que Rabelais, il n'a pas, comme lui, la jovialité surabondante et l'indignation sanguine. En face des abus ou des vices, il montre plus de résignation que de colère. Ce trait lui est commun avec d'autres moralistes du xvii* siècle, '*par exemple avec La Rochefoucault et La Bruyère. Son ami Molière a-t-il involontairement pensé au « bonhomme »,
RABELAIâ.
quand il a tracé le portrait de Philinte, ce tranquille pessimiste, qui considère ses semblables comme
... Des Tautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants et des loaps pleins de rage ?
Et n'avait-il point devant les yeux quelque réminiscence du XVI® siècle, quelque tête de vieux ligueur obstiné, quand il opposait à cette philosophie mélancolique les « haines vigoureuses » d'un Alceste ?
Le xviii« siècle, qui a tant fait pour Tesprit humain, n'est point, à proprement parler, un siècle réaliste. Rien ne montre mieux la difiPérence des temps que les sens divers que les générations successives attachent au même mot. Chez Rabelais, la nature est l'antique Physis, la mère robuste qui embrasse dans son vaste sein tous les. êtres, jusques et y compris l'homme. Sous la plume de Boileau, nature et raison sont termes synonymes : cela veut dire le naturel, à savoir l'observation exacte du cœur humain. Au XVIII® siècle, la nature, c'est un paysage, c'est-à-dire un horizon a fait à souhait pour le plaisir des yeux » . Le plus souvent, on se croit « ami de la nature », quand on a fait un tour de parc, entre deux dissertations. Même après Jean-Jacques, le sentiment exquis de la nature, dont il est le restaurateur ou l'inventeur, est une sorte de dialogue entre notre âme et les objets extérieurs, auxquels nous prêtons gratuitement nos émotions :
Rochers inaccessibles, que tous êtes heureux!...
Ce n'est point là cette nature des choses ^ cette grande créatrice chantée par Lucrèce et vénérée de Rabelais.
Le XVIII® siècle en efifet, qui a renouvelé la science et la philosophie, reste classique dans son style et dans ses procédés littéraires. Si l'âge précédent avait surtout étudié l'âme, celui-ci fait l'apothéose de « THomme ». Cet esprit généralisateur était un merveilleux instrument de découverte; mais il était plus apte à construire de vastes hypothèses qu'à en tirer les conséquences. Montesquieu voit distinctement l'influence du sol et du climat : mais les exemples qu'il cite nous paraissent souvent puérils et le don de la vie lui fait défaut. Gondillac expose, en style de géomètre, la théorie de la sensation. Diderot invente la « comédie larmoyante »; mais, novateur plutôt que créateur, il suit un système au lieu de peindre la réalité, laissant à d'autres la gloire d'exécuter ce qu'il n'a fait qu'entrevoir.
Le courant d'observation réaliste, qui avait traversé le XVII® siècle, ne pouvait cependant tarir tout à fait : on lui doit deux œuvres immortelles, Gil Blas et Manon Lescaut, Toutefois, même dans ces ouvrages d'une vérité si précise et si particulière, le génie abstrait du siècle se manifeste par la sécheresse élégante du style, par l'indififérence de l'auteur pour le cadre où se passe l'aventure et par le soin qu'il a d'écarter ou d'atténuer le détail familier ou plaisant.
11 appartenait à notre âge de retrouver la Renaissance et Rabelais; de remettre en honneur, non l/ seulement la peinture littérale, mais la poésie de la vie réelle. Cette révolution littéraire n'a point fait couler de sang : mais elle a été presque aussi pénible et lente à triompher que la révolution politique. Pour les admirateurs de Tabbé Delille, Rabelais était aussi
àoli RABELAIS.
iiïderbiffrable que Shakespeare lui-même. 11 fallait Je coMunenter comme un auteur étranger. Plus tard, h\ bjiLîiille romantique confondit un instant tous les drapeaux. Il est difficile alors de discerner, dans la îuùlvc, la marche des troupes et le terrain conquis. Les pnMaces sont des cris de guerre; les anciennes idoles sont renversées aux applaudissements d'une foule en dt^Iirt^, qui traite Racine de ci-devant. Les poètes mon lent à Tassant du vieux Parnasse, comme les sans'culottes à la prise de la Bastille, sauf à s'asseoir le 1 et t demain « sur leur tambour crevé ». Ce qu'on pril^feVe, on le sait à peine : sont-ce les cathédrales, L?ïi ]>oiirpoints de velours, les nymphes de Jean G[>iijim ou les joyeusetés pantagruélines ? Peu importe : tout plutôt que ce scélérat de Boileau. C'est la piriiiîère ivresse de la liberté.
A distance et maintenant que les passions sont amorties, nous voyons mieux ce qu'il y eut de pro- Tuablc dans ce renouveau de jeunesse. Parmi les sourres anciennes où se retrempa le génie national, le puissant réalisme du xvi® siècle fut une des plus f(5conrles. On ne prétend pas faire ici l'histoire littéraire Je ce temps, mais tout au plus rappeler les (^«tapf s du réalisme contemporain : d'abord la réforme du viK abulaire, chantée par Victor Hugo :
Plus de mot sénateur! Plus de mot roturier!
Puis, avec Balzac, la réforme du roman, qui cherche àr^*produire la complexité de la vie et bâtit les caracteroî^ avec des circonstances locales et des détails tuah'iiels; — puis la même révolution ébauchée dans te dsmiaine de Thistoire par Michelet, accomplie jpar
Taine dans le domaine de la critique et de l'art; — enfin les dernières tentatives, plus ou moins heureuses, pour étendre encore le champ de notre vision, soit en notant, d'un trait rapide et comme à travers un éclair aigu, la poésie des choses et le choc instantané des âmes ; soit en peignant d'une main ferme . et brutale la vie des classes inférieures ; soit en s'efforçant d'introduire dans la langue, non seulement le parler gras du p*euple, mais l'argot des faubourgs.
Quelle que soit la valeur, fort inégale, de ces œuvres, notre réalisme est en général plus pénétrant, . plus méthodique, mieux informé, moins mêlé d'en- ) fantillages que celui de Rabelais. En revanche, il a quelque chose de tendu que le xvi® siècle ne connaissait pas. Trop souvent l'auteur semble montrer le poing au bourgeois qui est cependant son unique lecteur ; car le peuple ne lit guère les peintures qu'on fait de lui : presque toujours il préfère les romans à crimes ou à grands coups d'épée. Ce que nos écrivains réalistes pratiquent le moins, c'est la belle devise que je lis sur la couverture d'un livre contemporain, mais que Rabelais, ce me semble, appliquait beaucoup mieux : c'est la joie de vivre. Est-ce parce que notre siècle est moins jeune ? Parce que nous en savons plus long sur la vie? Peut-être. On ne se donne pas à volonté les grâces de l'adolescence.
Mais il y a une cause plus profonde. Rabelais était . à la fois réaliste et croyant : par suite, son tour d'observation était robuste et gai. Les misères de notre condition ne désespèrent que ceux qui n'y voient pas de remède. Malheureusement la plupart des excellents peintres qui s'attachent à reproduire
la vie moderne ont, en philosophie, des tendances négatives, et Ton s'en aperçoit aux ombres trop dures, aux crudités inutiles, aux caprices violents de leur pinceau. L*univers ne se déploie pas devant eux, comme au temps de Bossuet, sur le modèle . d'une monarchie bien réglée, avec Tâme humaine au centre. Dieu sur le trône et la raison comme premier ministre. Ils n*ont pas davantage — au moins les derniers d'entre eux — la Belle confiance du xviii® siècle dans les destinées supérieures de l'humanité. Sur leurs lèvres, le terme de nature change encore une fois de sens. Il désigne une sorte de force aveugle, inexorable, qui broie le faible sur son passage; et par une singulière contradiction, cette pitié, ce sentiment de justice dont ils ne peuvent se défendre eux-mêmes dans le cours de leur vie éphémère, ils l'éliminent décidément du gouvernement du monde. Dès lors le spectacle des choses humaines peut émouvoir leurs nerfs d'artistes, mais il aboutit à des conclusions désolantes.
Que penserait le vieux maître de ses lointains descendants? Trouverait-il, selon le nK)t de Musset,
Ce siècle indigne de satire.
Trop vain pour en pleurer, trop triste pour en rire ?
Ou plutôt ne rendrait-il pas justice à l'amour sincère de la vérité qui anime les hommes d'à présent? Certes il reconnaîtrait son sang; mais il voudrait nous communiquer un peu de sa belle humeur et de sa sérénité. « Gens de bien, dirait-il, quoi! qu'est-ce I qui vous meut ? qui vous poinct ? Êtes-vous donc entrés au conseil privé de Dieu ? en la chambre de ses menus -
plaisirs? Où prenez-vous le chemin pour y aller, vous autres Français ? Voulez-vous faire rétrograder les planètes ? démancher les sphères célestes ? proposer erreur aux intelligences motrices ? Vous n'avez rien inventé, ô grabeleurs de sentences, tout meshaignés et matagrabolisés comme vous êtes. Votre aveugle Destin n'est que le vieux Saturne, dont il est parlé parmi les apologues antiques. Votre Univers sans âme n'est pas Nature, laquelle en sa première portée enfanta Beauté et Harmonie (sans copulation charnelle, entendez bien). C'est plutôt Antiphysie, laquelle de tout temps est partie adverse de nature. Cette Reine du monde sans yeux et sans oreilles, avec amples mâchoires, est une effigie monstrueuse, ridicule, terrible aux petits enfants. Attendez seulement un quart de siècle, — je n'en mens pas d'un mot : — cette horrifique déesse s'en ira rejoindre le grand diable d'enfer, dans le lieu où l'on met les vieilles lunes. Pour lors, mes amis, vous verrez disparaître et s'évanouir un tas de vilaines bêtes (ce sont vos raisonnements cornus) qui, par leurs importunités freloniques, vous empêchent d'apercevoir le tant beau et tant noble édifice construit par le grand Démiurge (c'est Dieu en grec). Ne croyez donc point, [ sur la foi de quelques faux astrologues, qu'il y ait autre gouverneur de l'universel monde que Dieu le | créateur, lequel, par sa divine parole, tout régit et modère, et sans la maintenance et gouvernement duquel toutes choses seraient en un moment réduites à néant. Voilà mon secret. Prenez-le si voulez. »