Voir Paulin Paris, loco cit., p
bonhommet » avec une effusion qui n'a rien de servile. Le ton de Pantagruel parlant à ses familiers et « domestiques », sa tolérance, sa mansuétude, son humanité et même son urbanité nous font comprendre ce qu*il y avait de délicatesse et de dignité dans ces relations que notre orgueil démocratique juge si difficiles. Au point de vue littéraire, Pantagruel joue, dans la satire, le rôle du raisonneur. Il est plein de bon sens. II corrige d'un mot l'excès du paradoxe, blâme la plaisanterie trop cruelle et ne veut pas qu'on mêle le nom de Dieu aux histoires orJurières. Mais comme le maître tranquille et fort e&t supérieur aux raisonneurs de notre comédie! Comme il a l'esprit plus étendu, l'âme plus grande! Molière lui-même, enfermé dans le cadre de la comédie bourgeoise, dut confier le rôle de l'homme sensé à de pâles Gléante, à d'insignifiants Ariste. Ce sont eux-mêmes des bourgeois : ils ont un petit code de sagesse à l'usage des gens du monde; et si l'on suivait leurs conseils à la lettre, toute originalité, toute passion, toute audace de la pensée disparaîtrait. Pantagruel, au contraire, prend plaisir au mouvement de l'esprit pour lui-même. Il s'amuse des raisonnements les plus extravagants, parce qu'il est le maître et qu'il peut arrêter le jeu quand il lui plaît. Lus raisonneurs de Molière sont en état de défense : ils discutent avec des égaux. Ils ne peuvent rien céder. Pantagruel est placé trop haut pour que la sottise ou la folie l'atteignent. C'est un bon cavalier qui peut laisser la bride sur le cou à sa monture, parce qu'il est sûr de la reprendre en main quand il veut.
l'œuvre.- 167
Cette grande figure achève l'œuvre et nous fait comprendre, mieux que tout le reste, le rêve du XVI® siècle : à savoir la liberté sous un maître. Ces \ termes nous paraissent contradictoires. La suite des ' événements a fait ressortir qu'il y avait en effet con- ^tradiction. Mais dans un temps où l'on faisait cas surtout de la liberté de l'esprit, la suprême ressource était la volonté d'un prince éclairé. Ce fut, on le sait, l'illusion du xviii® siècle. A l'époque de Rabelais, c'était une vérité. Le prince ou le protecteur intelligent était le véritable libérateur qui brisait les chaînes forgées par le moyen âge; et de même que cette volonté souveraine, personnifiée dans un homme, fixait l'assiette des grands Etats, de même elle pouvait couvrir de son indulgence les révoltes de la chair et celles de l'esprit, la turbulence et l'audace, les frère Jean et les Panurge.