‹ Rabelais: sa vie et son œuvreChapitre 3 sur 9 · COMME EST LB FEU PARMI LES BR ANDES · texte numérisé non relu

COMME EST LB FEU PARMI LES BR ANDES

tant il Vavoit infatigable et strident.

Il trouva pour condisciples, à la Bâmette, les quatre frères Du Bellay, dont il se fit, pour toute sa vie, des amis et des protecteurs.

Ses études achevées, il entra, pour y recevoir le noviciat, à l'abbaye de Fontenay-

le- Comte , en Poitou, de Tordre de Saint- François. C'est là véritablement que sa vie s'élève au-dessus de la vie commune des autres moines. C'est là que son génie commence à se montrer; mais c'est là aussi que commencent les persécutions.

Le véritable Rabelais date de Fontenayle-Comte. Déjà je l'y vois célèbre par son savoir, par son inébranlable sérénité, par sa gaieté courageuse. Le voici, dès Fontenayle-Comte, tourmenté par les moines et protégé par les frères Du Bellay ;â devient, à partir de cette époque, la consolation et l'espérance des plus savants hommes de son siècle. Tous attendent de lui on ne soit quoi d'extraordinaire; surtout on l'aime, cet excellent frère François. C'est là qu'au milieu de son étude du grec et des lettres anciennes, il fut ordonné prêtre en 1511, à l'âge de vingt-huit ans.

Il forma, dans l'abbaye de Fontenay-le- Comte, ses amitiés sérieuses avec Antoine Ardillon et Pierre Amy , amitiés bien au-

trement profondes que les anciennes relations avec Buinard, et qui avaient de plus que celles avec les seigneurs Du Bellay, Tégalité de fortune et de rang.

Les voilà tous les trois dans leur cellule, voguant de conserve vers la connaissance suprême, retrouvant ensemble l'antiquité, saluant l'avenir au moment où des navigateurs intrépides continuaient la découverte du nouveau monde. Ceux-là seuls qui ont aimé se peuvent figurer leur joie , leurs causeries, l'épanouissement de leurs âmes, à contempler ainsi, non dans l'isolement, mais à plusieurs, mais du milieu de leur amitié, cet agrandissement soudain de la création. Le ciel, la terre, l'Océan, le monde religieux brisaient leurs vieilles limites.

Les arts reparaissaient splendides et tous associés entre eux.

Comment s'étonner de l'ardeur passionnée qu'ils mirent au travail? Il semble qu'ils se soient élevés dans leur enthousiasme audessus des troubles de la jeunesse ; que la

recherche leur ait tenu lieu de tout. Je vois, eu effet, au chapitre xxxi du m e livre de Pantagruel, comment, par fervente étude, la fureur des sens peut être vaincue. Cette étude et leur joie les rendirent suspects dans l'abbaye. Tant de science, et le grec surtout, déplaisait. Gomment! ils pourraient lire l'Évangile dans la langue même des apôtres, remonter au texte primitif!

Quel danger! Il était urgent d'y mettre ordre. Les trois amis avaient, en outre, ce qui aggravait leur affaire , quelques relations au dehors: 1° avec André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage de Fontenay-le-Comte; 2° avec Jean Bouchet, procureur à Poitiers ; 3° avec Geoffroi d'Estissac, et enfin avec les quatre frères Du Bellay, assez suspects eux-mêmes chez les moines. Le chapitre du couvent, indigné, leur confisqua leurs livres; puis on tâcha de jeter parmi eux la discorde, de changer, par la calomnie, s'il était possible, cette noble amitié en haine.

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Après avoir brûlé aux trois amis leurs livres grecs, on fit chaque jour tant et tant de rapports à Pierre Amy sur Rabelais, et auprès de Rabelais (que Ton commença par châtier) , on insinua si habilement que ses conversations secrètes avaient été dénoncées par Pierre Amy, qu'on réussit, pour quelque temps, à navrer de tristesse les deux amis, en les portant à se défier l'un de l'autre.

Heureusement, Guillaume Budé, un ami du dehors, savant illustre et secrétaire du roi Louis XII, intervint pour leur faire comprendre que leur défiance était mal placée de Rabelais sur Pierre Amy et de Pierre Amy sur Rabelais. Il leur fit parvenir ses conseils en grec, par prudence.

Sa lettre à Rabelais, que Ton a conservée,

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était à la fois amicale et sévère. Grâce à lui, ce nuage se dissipa donc; mais les moines n'en furent que plus indignés : il leur fallait à tout prix briser cette amitié , séparer, par ruse ou par force, ces trois liseurs de livres écrits par Satan (les manuscrits grecs leur paraissaient tels à cause des caractères inconnus). Ils trouvèrent bientôt moyen de condamner le frère François à ïinr-pace perpétuel. On inventa, pour prétexte, qu'il avait voulu, par drogues diaboliques, pousser les bons pères à la concupiscence charnelle; mais Rabelais, longtemps après, lorsqu'il racontait cette histoire, prétendait, en riant, qu'ils avaient craint précisément le contraire.

Ils l'accusaient, outre cela, d'un crime épouvantable qui n'allait rien moins qu'à ruiner l'abbaye : c'était d'avoir outragé le saint du couvent ; d'avoir , par ses propos et par ses actions , cherché à discréditer, auprès des âmes fidèles, le bienheureux monseigneur saint François, patron du

monastère. Toucher au patron, c'était toucher à Véouélh des moines. Ceux-ci, frémissant à cette pensée, répétèrent, promenèrent si bien, sous toutes les formes, leur accusation de sacrilège, les bonnes gens du pays en furent si épouvantés, qu'il s'en fît la belle légende de Rabelais prenant, dans l'église, la place du saint , le jour de la fête, et pissant sur les pèlerins. On crut cela, et des biographes n'ont pas rougi de rapporter ces fables. Mais qui n'a vu se former de ces contes? Quel homme illustre n'en a eu sur lui quelqu'un de cette espèce?

Que Rabelais, cependant, ait offensé par ses propos le patron de l'abbaye, qu'il ait osé même en rire, je le veux croire et je le lui pardonne de très-bon cœur, en songeant que le culte des saints était basé souvent 7 sur des jeux de mots et — l'on est honteux de le dire — sur de véritables calembours.

Saint Marcou guérissait le mal au cou (les écrouelles) ;

Saint Genou, la goutte; Saint Bondon, l'obésité ; Saint Regnault, les maladies des rognons; Saint Eutrope (eau trop), l'hydropisie ; Saint Main, la gale aux mains et la rogne ;

Saint Mammare, les maux de sein ;

Saint Quentin, la quinte ;

Saint René, le mal aux reins ;

Sainte Claire, les maladies des yeux;

Etc.

Mais, en ce temps- là, il ne faisait pas bon rire! Voici donc Rabelais au cachot pour le reste de ses jours, privé de lumière, réduit au pain et à l'eau. Heureusement, pour l'enlever à la fureur des moines, il avait des amis au dehors. La disparition de frère François ne tarda pas à être re-

marquée dans Fontenay-le-Comte ; car déjà tout le monde le connaissait et l'aimait dans les différents endroits qu'il avait habités. Cela s'explique très-bien : au milieu des visages faux, farouches et hideux des autres moines, monstres difformes, contrefaits en dépit de nature, personne n'avait vu, sans en éprouver de la joie, la figure franche, nette et sereine du frère François. Ses amis soupçonnèrent bien vite son emprisonnement.

André Tiraqueau, lieutenant général de Fontenay, parvint, malgré la résistance des moines, à se faire ouvrir le couvent ; mais il fallut pour cela presque une émeute ; Tiraqueau se rendit, au nom du roi, avec les principaux habitantsde la ville, aux portes de l'abbaye, qu'il fit ouvrir de force, et Rabelais fut trouvé dans une des oubliettes de la pieuse maison, où il serait mort en peu de temps. Jamais il n'oublia ce service, et sa reconnaissance était aussi vive après vingt ans qu'elle le fut au-mo-

ment même où Tiraqueau l'arrachait à son cachot. Il parlait de son libérateur, à la fin de sa vie, comme il en eût parlé au jour de la délivrance ; tous les sentiments de ce jour lui reviennent chaque fois qu'il trouve occasion de nommer et d'immortaliser, dans son livre, le bon, le docte, le sape, le tant humain, tant débonnaire et équitable André Tiraqueau**

Le frère François sortit, pour n'y plus rentrer, de l'abbaye deFontenay-le-Comte.

Il implora et obtint du pape Clément VII un induit qui lui permettait de passer de Tordre de Saint-François dans le savant ordre des Bénédictins, et d'entrer à l'abbaye de Maillezais, située dans le Poitou, comme celle de Fontenay.

Il pensa que, chez les Bénédictins, occu-

pés uniquement d'étude, il trouverait une vie plus conforme à ses goûts ; mais il n'y fut pas plus tôt, qu'il vit l'impossibilité pour lui de rester là dedans : il se sauva avant même d'avoir revêtu ce nouvel habit de Saint-Benoît. Il n'eut pas besoin de se sauver bien loin. Justement, son ancien camarade et ami, Geofifroi d'Estissac, était évêque de Maillezais ; il trouva chez lui un refuge. Aussi, le frère François renonçat-il pour toujours à la vie monastique ; et grâce à d'Estissac, qui lui donna le revenu d'une charge de secrétaire, il rentra dans le siècle, sous l'habit de prêtre ordinaire.

D'ailleurs, son savoir, devenu immense à cette époque, lui avait acquis la considération de tout ce que la France comptait de plus illustre. Il avait des amis puissants à la cour, et tous étaient charmés de pouvoir protéger le docte, le facond, le sage, le divin, le gentil Rabelais, On lui donnait toutes ces épithètes.

Enfin, quoique tard, à quarante et un ans, il échappait au* moines, sain et sauf !

L'hypocrisie n'avait point trouvé prise sur son heureuse et franche nature; il était resté homme. Examinons ce qu'il fit de sa liberté, suivons-le d'année en année, dans ses travaux, dans ses courses aventureuses; car, après ces trente années de captivité, nous allons le voir se potrnnensr.

. Préalablement, je le trouve établi chez le bon évêque de Mailtezais, son ami, non à Févêché, mais dans une petite chambre de sa maison de campagne, à Legugé.

Legugé est dans une vallée charmante, arrosée par le Clan, douce rivière que Jean Bouchet a rendue célèbre dans une épitre en vers, adressée à Rabelais.

Au lieu des murs de l'abbaye, il a maintenant les prairies en fleurs, les coteaux, les bois, un jardin qu'il dirige à son gré.

Je le vois, dans ce frais séjour, occupé avec ardeur d'études botaniques. Quel bonheur ! Au lever du soleil, plus de matines, plus de versets, plus de répons, plus de cloches, mais le chant des oiseaux ! plus de moines, plus de masques, mais des amis.

D'abord le noble d'Estissac, puis, comme visiteurs fréquents : Tiraqueau, Budé, Ardillon, Clément Marot, Salel, Bonaventure Despériers, Jean Bouchet. Quelle réunion!

quelles causeries !

Il vécut là paisiblement pendant six années, comme Horace chez Mécénas, J'aime à m'arrèter sur cette époque de sa vie, à le voir goûter à Taise, pour la première fois, les charmes de la nature et de la liberté.

J'ai dit qu'il étudiait la botanique à Legugé ; il y joignit l'étude des langues étrangères : l'italien, l'espagnol, l'anglais,

l'allemand, le danois, le hollandais, l'hébreu, le basque, le bas breton, les vieux dialectes de province.

Au milieu de tant de travaux, il savait se réserver les heures du plus charmant loisir ; il les donnait toutes à ses amis, par lettres, par vers ou par conversations, lorsqu'ils le venaient visiter dans cet asile, car il n'en sortait guère. On peut dire qu'il vécut là d'étude, de poésie, de joie, d'amitié. Comme Horace et Catulle, il conviait ses amis, dans des épitres en vers, à venir avec lui, près de l'excellent d'Estissac, causer, se promener, vider un Ion pot de purée septembrdle, et s'instruire en toute clergie.

Son hôte le plus habituel parait avoir été Jean Bouchet, le procureur de Poitiers.

Mais il y venait bien moins encore qu'il ne l'eût voulu : les devoirs de sa charge et les soins d'une famille à nourrir le retenaient à Poitiers. Il écrivit cela un jour à Rabelais, de la manière la plus touchante.

« Pense bien, lui dit-il,

Que rien de moi n'a été détenteur De retourner voir le tien hermitage, Sauf seulemeut le petit tripotago De plaids, procès et causes que conduis De plusieurs gens, où peu je me déduis.

Mais contraint suis le faire pour le vivre De moi, ma femme et enfans. Car le livre D'un orateur, ou son plaisant devis, Mieux aimerois, ainsi te soit advis. »

Le fils du cabaretier de Chinon devint, en quelque sorte, parmi les hôtes de Legugé, le président d'une société de libres causeurs auxquels il donna le nom de pantagruélistes. Il entendait par là qu'ils étaient les représentants de la soif universelle, dont le monde, à cette époque, était dévoré Chose singulière ! soif se peut prendre ici dans

tous les sens. Les deux dernières années que Rabelais passa à Legugé, 1528 et 1529, furent le commencement d'une sécheresse quasi sans exemple en nos climats. Dans les pays éloignés des rivières, on trouvait, parmi la campagne, les animaux morts de soif, et même beaucoup de rivières avaient tari. Mais, dans le monde moral, c'était bien pis encore. Ce grand fleuve de l'Église papale, où le moyen âge avait bu si longtemps, il était desséché. A boire ! à boire ! était le cri universel; aussi sera-ce* le premier mot de Gargantua.

Les conversations de Rabelais avec les pantagruélistes de Legugé ne nous sont point parvenues; mais on les devine, et, d'ailleurs, des traces s'en retrouvent partout dans le Pantagruel :

— Ne nous laissons point, disait-il, emporter à la male-raige comme ces tas de cafards, cagots et bigots. Arrière ces mâtins ! Si nous allons suivant notre petit pouvoir, le bon Dieu, créateur et conserva-

teur de toutes choses, aura pitié de nous.

A votre avis, les mamelles de sa bonté seraient- elles taries? Non ! non ! je resterai à cet endroit plus incrédule que saint Thomas. Cherchons bien, comme veut l'Évangile, et nous trouverons les mamelles divines plus gonflées qu'on ne les vit jamais. Embarquons-nous, compagnons, joyeusement, tous ensemble, malgré les cannibales, à la recherche du divin Piot.

Les voici qui tendent leurs voiles au souffle nouveau ; peut-être bientôt quelquesuns chanteront-ils, pendant la tempête, le psaume : Beati qui non aMerunt ! Heureux ceux qui n'ont point quitté le rivage ! Mais Rabelais, au plus terrible de la bourrasque, n'aura qu'un seul cri :

— Terre, terre, je vais la terre, amis!

Les entretiens des pantagruélistes de Legugé, quoique tout intimes et familiers, étaient d'un ordre très-élevé ; on n'en peut douter, à voir que ce fut l'un d'eux, Guillaume Budé, qui proposa à François I er , vers ce temps-là, de fonder le Collège de France.

Un autre, parmi eux, Clément Marot, fît aussi une chose grande et respectable en traduisant les psaumes en vers français pour le peuple. — Calvin mit lui-même une préface en tête de ces Psaumes.

— Une faut pas, dit-il, qu'il y ait seulement un spectacle extérieur (dans les cérémonies religieuses) , mais que la doctrine soit conjointe avecques, pour en donner l 'intelligence. . . c'est une pure batellerie d'amuser le peuple en des signes dont la signification ne lui soit point exposée...

Cette traduction était, d'ailleurs, de la part de Marot, un acte de courage, puisqu'elle l'exposait au feu, et que, malgré la protection d'amis puissants, elle lui valut encore la prison et l'exil. L'importance de cette œuvre ne peut être mise en doute, lorsqu'on songe que les protestants, pendant deux cents ans, ont chanté les vers de Marot dans leurs cérémonies religieuses, qu'ils les ont chantés même dans les cachots, dans les déserts et au milieu des supplices.

J'ai comparé nos pantagruélistes à de hardis nochers; eux-mêmes s'y comparaient. Jean Bouchet prenait avec ses amis le titre de traversew de voies périlleuses ; peut-être n'était-il jamais sorti^lu Poitou où il était né, et dont, en ce moment, il

écrivait l'histoire. Mais, naturellement, ils trouvaient de l'analogie entre eux et ces navigateurs que Ton voit, au commencement du xvi* siècle, s'embarquer de tous les ports de l'Europe à la recherche de terres nouvelles. Tout était plein, dans les livres et dans les conversations, du récit de leurs voyages. On en a une idée, lorsqu'on voit le nombre d'éditions qu'eut en peu de temps le récit des expéditions de Christophe Colomb. Les voyageurs pantagruélistes ne couraient pas moins de dangers que les autres : la mer sur laquelle ils voguaient avait aussi ses tempêtes, ses rochers perfides, ses courants sous-marins; je dois ajouter, à la gloire de l'humanité, que ni les uns ni les autres n'étaient poussés à de telles entreprises par la fougue de l'âge, par les besoins de la jeunesse ; ce sont des sages, déjà bien avancés dans la vie :

Colomb, lors de son départ de Cadix, a cinquante ^ns; Rabelais, lorsqu'il quitte sa retraite de Legugé, en a quarante-sept,

et ses compagnons me paraissent tous plus âgés que lui.

Cependant l'heure est solennelle; l'Océan mugit, la foudre éclate avec Luther.

L'Église, sous sa parole, est au moment de se déchirer en deux ; le schisme se manifeste en Angleterre ; on ne sait si tout ne va pas périr. Soliman arrive jusqu'en Allemagne. Ace moment suprême où toute âme a besoin d'un refuge, l'Église papale, toujours attaquée, mais que les peuples avaient crue éternelle et pure, leur apparaît, à travers sa grandeur, couverte de souillures. Le monde est saisi de vertiges.

Des prédicateurs insensés, furieux, semblent, dans leur délire, vouloir demander compte aux couvents et au pape de leur raison perdue. Au milieu de cette démence, la raison cependant et F humanité trouvent partout les plus illustres défenseurs. Mais l'Église éperdue les maudit, les tue et souille leur mémoire ; tout, par elle, est confondu dans l'universelle malé-

diction : elle brûle les sages, pêle-mêle avec les insensés, par milliers, sans pitié ni des uns ni des autres. Que de martyrs! Qui écrira cette histoire? qui saura tirer tant de nobles et saintes vies des abîmes de mensonges où les ont jetées les calomniateurs ?

Je ne voulais point rappeler ces choses terribles; mais un épisode de la vie de Rabelais m'y a conduit malgré moi. Le voici.

Nos amis étaient devenus de plus en plus suspects ; Clément Marot, qui déjà avait été en prison, venait d être de nouveau poursuivi criminellement sous le prétexte d'avoir mangé du lard en carême. Bonaventure Despériers, dénoncé par un moine, se trouvait aussi à deux doigts de sa perte pour des propos iïathéiste qu'il avait, disait-on, tenus avec des gentilshommes à Alençon, chez la reine de Navarre. Mais tout ceci n'était que le commencement.

Bientôt un homme illustre et des plus estimés à Legugé, Louis Berquin, est accusé

de propager des doctrines luthériennes.

On le condamne au feu. Rabelais et ses compagnons entreprennent de le sauver ; Budé use, pour cela, de toute sa faveur auprès du roi, et tâche d'obtenir que Berquin soit condamné seulement à faire amende honorable à genoux, devant la Sorbonne. Il n'obtient rien que d'attirer le soupçon sur lui et sur ses amis. Berquin est brûlé, avec ses livres et ses papiers, sur la place de Grève, le 17 avril

Budé, qui avait été l'âme de toutes les démarches tentées pour sauver Berquin, sentit qu'il avait compromis, dans cette affaire, non-seulement lui, mais ses amis.

Il les engagea aussitôt à prendre la fuite, à se disperser, à chercher, chacun où il pourrait, un asile contre les bûchers qui commençaient à éclairer le monde de si horribles lueurs.

Il semble que Rabelais, ébranlé à ce spectacle, éprouva le besoin de raffermir

nO RABELAIS

son âme en se retrempant aux sciences naturelles. Déjà, la botanique les lui avait fait prendre à goût. D'ailleurs, il pressentait très-bien que les sciences, désormais, à tous chercheurs de bonne volonté, élargiraient connaissance de Dieu et de ses créatures.

Son refuge fut choisi bien vite ; il partit pour étudier la médecine à l'école de Montpellier, alors la plus célèbre de l'Europe.

Ainsi, pour la première fois, à quarante-sept ans, il s'éloigne des lieux de son enfance; jusque-là, il n'avait, pour ainsi dire, jamais perdu de vue son clos de la Devinière. De Legugé, on sait qu'il allait encore, de temps en temps, revoir ses vignerons; du milieu d'eux, en cau-

sant, il contemplait de loin les murs de Sevilié : le frère Buinard, le seul qu'il eût aimé à revoir, n'y était plus ; il était maintenant prieur à Sermaize.

H visitait aussi quelquefois l'abbaye de Fontenay-le-Comte : son vieil ami, Antoine Ardillon en était devenu abbé, et, sans doute, elle avait bien changé sous un tel directeur. 11 aimait à séjourner quelques jours au cabaret de son père, quoique, sans doute, celui-ci n'existât plus. Puis, c'était de passer et repasser devant la Cave peinte, pensif et mélancolieux.

Aujourd'hui, il lui faut renoncer à ces lieux tant aimés. Aussi les emportera-t-il dans le fond de son cœur plus présents que jamais. Les villages du Chinonnais, et l'Anjou et le Poitou vont reparaître bientôt, clans le Gargantua, embellis par tous les charmes de l'imagination.

Il fit ses adieux, le cœur serré, au brave et généreux (TEstissac, et il partit.

Sa réputation l'avait devancé à l'école de Montpellier. Personne n'ignorait son prodigieux savoir, ses relations illustres ; on savait qu'il était le protégé, l'ami du cardinal Du Bellay et de son frère Guillaume, le puissant et redouté seigneur de Langey.

Maîtres et disciples l'attendaient avec impatience. Voici quels détails nous sont parvenus sur sa première entrée à la faculté de médecine : Rabelais avait suivi la foule dans une salle très- vaste, et fort remplie de public et de docteurs, dans laquelle avait lieu, ce jour-là, une discussion sur la botanique. Tous les yeux se tournèrent vers le nouveiau venu. Le doyen de la Fa-

culte, informé de sa présence, le fait entrer dans l'enceinte réservée aux docteurs, et Tengage, le sachant très-versé dans les études botaniques, à prendre part à la discussion. La figure noble, majestueuse, imposante de Rabelais, sa belle prestance, son regard souverain fixèrent si bien l'attention des orateurs, que les voiei tous ne sachant plus où ils en sont. Ils n'osent parler devant un tel auditeur. Tous, au contraire, le prient de prendre la parole à leur place. On sait que, touchant l'étude des plantes, il a joint, pendant plusieurs années, la pratique à la théorie chez monseigneur lévêque de Maillezais. Rabelais s'excuse, on insiste; on le pousse vers la chaire, il y monte : alors il parle des plantes avec tant de charme, d'éloquence et de clarté, et présente la plupart des questions sous un aspect si nouveau, que les applaudissements éclatent de toutes les parties de la salle, et que l'auditoire en masse, docteurs, élèves et public, accom-

pagne maître François jusqu'au lieu de sa demeure.

Le régent de l'université, le noble Schyron, voulut l'avoir pour ami. Rabelais, dès le lendemain, prit son inscription, et, un mois après, fut reçu bachelier par une dispense spéciale, car les délais entre ce titre et l'entrée à l'école devaient être plus longs. Mais la science, l'âge, le mérite du personnage l'emportèrent sur le règlement.

Schyron et les autres professeurs, qui voulaient l'avoir sans cesse avec eux, étaient ravis de l'entendre; il avait le singulier avantage d'avoir, depuis longtemps, étudié Hippocrate dans le texte original; et même, sur un manuscrit ancien qui lui était venu dans les mains, il avait relevé beaucoup de fautes dans ce texte. La mé-

decine lui devait déjà d'avoir rendu aux écrits de son plus vénérable représentant leur véritable sens, dénaturé en plusieurs endroits, ainsi qu'il le prouva. Quand on songe, disait-il, à l'autorité d'Hippocrate sur ceux qui ont dans leurs mains tant de vies chancelantes, on comprend combien le texte a d'importance ici, puisque seulement une virgule retranchée, ajoutée, ou changée de place, peut causer la mort à des milliers d'hommes... Vœula unica, vel addita, vel expuncta, quin et apiculus iwtersùs, aut prapostere adsoriptus multa hominum mïllia haud raro neci dédit.

Il laisse entrevoir, dans ces paroles, d'une manière bien naïve, sa sollicitude pour les pauvres souffreteux. Aussi l'Université créa pour lui une chaire publique, dans laquelle, devant un nombreux auditoire, il expliqua, avec commentaires, les aphorisines d'Hippocrate et YArs parva deGalien.

L'attrait, la nouveauté de ce cours, ce fut de le voir, au contraire des autres pro-

fesseurs, oser enfin discuter les opinions de ces grands hommes, ne pas se soumettre aveuglément à leur autorité dans une chose aussi importante que Test celle de guérir les malades, placés, après tout, disait-il, non pas seulement sous le patronage d'Hippocrate, mais sous le patronage évangélique. Il prenait Hippocrate et Galien comme point de départ, légitime sans doute, mais en restant le libre continuateur' de ce qu'ils avaient seulement commencé.

Hippocrate, Galien, Aristote, disait-il encore, si grands qu'ils aient été, n'ont pu tout observer. Il faut à la science le travail successif des générations ; et ce qu'elle a de mystérieux dans sa grandeur, c'est que plus nous saurons, plus nous verrons se présenter à nous de nouveaux problèmes à résoudre. La science, comme la création, est infinie.

Il ne bornait pas son examen aux choses d'observation et purement scientifiques; quelquefois leurs opinions générales étaient

rejetées par lui avec vivacité. C'est ainsi que toujours il reprochait à Galien d'avoir, dans un certain endroit de ses écrits, nié d'une manière absolue l'immortalité de l'âme. Où avait-il trouvé l'assurance d'une chose semblable, demandait-il, pour se permettre d'en attrister le monde? La nature n'est-elle pas attentive à satisfaire toute soif, tout appétit, tout désir? L'immortalité est la soif de l'âme ; pourquoi cette soif, comme les autres, ne serait-elle pas satisfaite? Si rien ne démontrait à Galien qu'il en dût être ainsi, au moins devait-il l'espé-< rer de la bonté divine.

On trouva, après sa mort, qu'il avait écrit en marge de son exemplaire, à cet endroit : Hic, verè se Oalenus plvmbenm os tendit. Ici. véritablement Galien se montre de plomb.

Outre ce cours sur Hippocrate et Galien, il ne manquait pas de se rendre aux conférences sur la botanique, occasion première de ses succès. Là encore, on Técoutait avec une curiosité ardente : tant il savait donner d'attrait à toutes choses.

Comment cela? En replaçant toutes choses dans la vérité. Il enseignait combien les plantes ont été chères à tous les hommes.

— Leurs noms en sont la preuve, disaitil; souvent ils sont empruntés aux souvenirs les plus touchants : Daphné, Narcisse, Smilax, Cynara, Pitys et autres. Au reste, ajoutait-il, les plantes sont nommées en diverses manières. Les unes ont reçu leur nom de celluy qui premier les inventa, cogneut, monstra, cultiva, appriuoisa, et appropria: comme mercuriale de Mercure;

panacéa de Panace, fille d'Esculapius ; eupatoire du roi Eupator... Les aultres ont retenu le nom des régions desquelles feurent ailleurs transpourtées. Les aultres ont leur nom par antiphrase et contrariété :

comme absynthe, au contraire de pynthe, car il est fâcheux à boire... Aultres sont nommées par leurs vertus et opérations, comme aristolochia, qui ayde les femmes en mal d'enfant; lichen qui guarit les maladies de ce nom; etc., etc. Les aultres par les admirables qualités que Ton ha veu en elles, comme héliotrope qui suy t le soleil... adiatum, car jamais ne retient humidité... Aultres, par similitude, comme hippuris (c'est presle) car elle ressemble à queue de cheval... Les aultres de leur forme : comme trefeuil qui a trois feuilles, pentaphyllon, qui a cinq feuilles ; serpoullet, qui herpe contre terre, etc., etc.

Puis, passant à la description de chaque plante, il disait ses vertus médicinales, ses propriétés dans les arts, la manière de

zedbyVjOC

l'employer, sa culture. Il était du petit nombre de ceux qui commençaient à croire à la sexualité des plantes ; mais les fleurs femelles, en ce temps-là, étaient celles que Ton prenait pour les fleurs mâles.

Je le vois indiquer aussi comment chaque plante a son ennemi naturel, auquel tous sages laboureurs et vignerons doivent faire la guerre avec soin. Cet ennemi est quelquefois un insecte, quelquefois une autre plante.

Le lin a pour ennemi les teignes et cuscutes ;

Le froment a l'ivraie ;

L'orge, Tégilops;

Les lentilles ont le securidaca;

Les fèves, Tantranium ;

Et les pois, rorobanche.

Dans les prairies, il faut, autant qu'on peut, éviter la prêle. .

Les choux ne se doivent point planter au pied des vignes.

. Il enseigne les vertus refroidissantes du nymphéa heraclia et de la semence du saule. Il dit les effets de la graine de fougère sur les femmes enceintes; comment l'aconit empoisonne les léopards et les loups, etc., etc.

Croirait-on que, parmi ces études, il trouvait moyen de faire des comédies et de les jouer avec ses nouveaux amis, Antoine Saporta, Guy Borguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet, Jean Perdrier, tous, comme lui, bacheliers en médecine? Il leur disait que le premier devoir des gens doctes est de penser au peuple, de créer pour lui des fêtes, des divertissements, des chants et des consolations; qu'on ne peut qu'ainsi l'enlever à de plus dangereux bateleurs.

— Rien de plus vain que de crier à ceux qui occupent la scène : t Vous jouez mal, vous jouez faux ! » En attendant, le peuple les regarde. H faut, comme Thespis, sur le premier tonneau, sur la première charrette venue, monter un théâtre nouveau et faire mieux que les autres.

Disons, à la gloire de ces temps, que les plus grands hommes, par toute l'Europe, ne dédaignèrent pas de jouer la comédie. Cette coutume établissait entre les hommes d'étude et les simples une sympathie qui existe peut-être moins depuis que les savants ont tsru indigne d'eux de communiquer avec le peuple autrement qu'en de doctes écrits — qu'il ne lit point.

Mais, à voir ces joyeux bacheliers jouer la morale comédie de celui qui avait épousé une femme muette — composée par Rabelais — je me figure le plaisir des braves habitants de Montpellier, et aussi l'espèce d'amitié qui s'établissait, dans ces divertissements, entre les spectateurs et les acteurs. La

pièce, d'ailleurs, acquérait plus de comique encore à être représentée par une troupe de médecins , puisque le sujet est une femme muette à qui, par une opération chirurgicale, on fait recouvrer la parole ; mais la dame parle tant et tant, que le bon mari, éperdu de ses cris, veut qu'on la rende muette de nouveau. Les médecins n'ont point, disent-ils, de remède là contre ; ils ne peuvent que le rendre sourd, ce qu'ils font. La femme, dans sa fureur de ne pouvoir plus se faire entendre, devient enragée; puis, comme les médecins demandent leur salaire au mari, celui-ci répond qu'il est véritablement sourd et qu'il n'entend pas ce qu'ils disent. Les médecins, au désespoir , voulant lui rendre l'ouïe, à force de drogues pour cela, le font devenir fou. Adoncques le fol mari et la femme enraigée se rallièrent ensemble, et tant battirent les médecins et chirurgiens, qu'ils les laissèrent à demi morts.

Je ne ris moques tant que je fis à ce

patelinage, ajoute maître François, dans l'analyse que, quinze ans plus tard, il en a donnée lui-même dans le Pantagruel.

Un des condisciples de Rabelais, Guillaume Rondelet, qui, je crois, avait joué un rôle aussi dans la comédie de la Femme muette, était alors occupé d'un travail sur l'histoire naturelle des poissons, qui devait plus tard l'illustrer. Rabelais se mit à étudier les poissons avec lui* Il les étudia si bien, il observa avec tant de soin les œufs d'une sorte de petit hareng, au museau pointu, nommé picarel; il connaissait, d'ailleurs, si parfaitement tous les livres grecs et latins qui avaient traité des sciences naturelles, qu'il retrouva, avec ces œufs, la manière de préparer le g arum des anciens.

Le pauvre petit poisson, dans tout cela,

perdit son nom de picarél pour prendre désormais celui degaron. Cette découverte semi-médicale, semi-culinaire, valut à son auteur les plus grands éloges. Clément Marot et Dolet — le célèbre imprimeur de Lyon, devenu son ami, — lui adressèrent des félicitations en vers. Rabelais, luimême, à cette occasion, avait envoyé à Dolet une belle épigramme latine, accompagnée d'un flacon de garum.

Il eut à Montpellier une chose qu'il n'avait pas eue encore : la mer. Il y étudia bien autre chose que les petits poissons.

Ce spectacle de l'immensité plaisait à son âme. Ces bruits solennels, mystérieux, révélateurs d'un Dieu puissant, étaient juste à son diapason. Il aimait, après la tempête, à voir le terrible élément s'apaiser :

il observait avec joie qu'au milieu de ces convulsions, de ces colères, de ces menaces formidables à toute créature, les plus petits êtres étaient épargnés; qu'il retrouvait à son rocher le coquillage fragile et l'herbe plus fragile encore qu'il y avait remarqués la veille. Il prenait foi à l'équilibre du monde. Il comprenait mieux ainsi les doctrines nouvelles où quelques sages commençaient à montrer que la nature entière est réglée en son cours par les lois immuables, éternelles, de la géométrie la plus savante.

Il aimait à se promener en mer. Dans ces petits voyages, il faisait, lui aussi, ses découvertes. Mais, un jour, avec quelques amis, le voilà qui veut s'embarquer à la découverte des îles, comme il le disait en riant ; ils s'en vont intrépidement jusqu'aux iles d'Hyères.

Pour des élèves de Montpellier, ce voyage était un complément d'études : ces iles sont, et étaient encore plus alors, re-

nommées pour leurs plantes médicinales.

Je ne sais quelles plantes ni quelles observations scientifiques Rabelais rapporta de cette navigation; mais le climat enchanteur de ces îles, la beauté de leurs sites, lui plurent tellement, qu'il fit à ses compagnons la déclaration joyeuse qu'ils pouvaient à leur gré poursuivre le voyage et chercher, comme tant d'autres, quelque île dont ils se feraient rois ou empereurs ; que, pour lui, il s'en tenait à ces belles StacAades; qu'à partir de cette heure, et de son proprio motu, il s'en proclamait non le pape, ni l'empereur, ni le roi, mais bien le cailoïer (petit père.) Ses lettres à ses amis, désormais il les signera : F. Rabelais, cailoïer des îles d'Hières. Il conserva même ce titre en tête du Gfar-

Aucun de ses biographes n'a dit un mot de cette promenade; mais (outre ce titre qu'il se donna) j'en retrouve partout la trace dans sa Chronique. Il ne parle de

ces îles qu'avec éloge, et toujours en disant : Mes îles d'Hières, mes Stachades.

En parlerait-il avec cette émotion s'il ne les avait connues, s'il né les avait aimées? Ce voyage ne fait pour moi aucun doute, et même je penserais volontiers qu'il visita d'autres fois encore ses chères îles.

Pendant qu'il étudiait ainsi toutes choses— jtffltttfa^ animantia et pharmaca, — il arriva que, comme les deux universités de Paris et de Montpellier étaient toujours quelque peu en rivalité Fune contre l'autre, l'université de Paris obtint du chancelier Duprat une ordonnance très-dommageable à l'université languedocienne. Grande rumeur dans Montpellier; assemblée de docteurs; discussion, résolution rapide; députation vers le chancelier du plus ha-

bile ambassadeur qu'il se pourra trouver.

Rabelais, par acclamation, est désigné pour remplir ce message ; il part, il arrive à Paris. On annonce au chancelier un envoyé de l'université de Montpellier. Celuici, très-mal disposé, on ne sait pourquoi, contre cette université, refuse de donner audience à son ambassadeur. Qu'imagina maître François? Il s'est fait à ce sujet une histoire que chacun a racontée à sa manière et que voici :

Il s'habille d'un costume extraordinaire; chausse d'énormes besicles, et se va promener de long en large devant la porte du chancelier. Ce siècle était le temps des grandes crédulités populaires— il se voyait alors tant de choses inouïes et merveillèuseà ! — Voilà la foule autour du personnage, qui se montrait, du reste, plein de grandeur. A ceux qui osèrent l'interroger, il répondit avec majesté qu'il était Yécorcheur de veaux, que ceux qui voulaient être écorchés se hâtassent, qu'il n'avait que

peu d'instants à rester dans la ville. . . ; qu'il venait de Jérusalem et s'en allait aux îles du Brésil.

La foule ne faisait qu'augmenter. Le chancelier, qui, de sa fenêtre, avait aperçu ce riche étranger perdu dans un flot de curieux, s'informa qui ce pouvait être, et le lui fit demander à lui-même par quelqu'un de ses gens. L'étranger répondit en latin. Le chancelier, jugeant plus que jamais que c'était sans doute un très-illustre personnage, envoya vers lui un clerc de sa maison. Uécorcheur de veaux, cette fois, parla grec, mais avec les plus douces manières, les plus polies, les plus nobles. Le chancelier observait tout de sa fenêtre.

Quoi ! cet étranger parlait grec! Il l'envoie xjuerir sur-le-champ, le fait monter dans son cabinet. Rabelais ôta ses lunettes, avoua son stratagème, s'excusa, exposa les raisons de l'université de Montpellier dans une harangue si pleine d'autorité, dit un vieux biographe, que le chancelier ne le put

refuser. Et, bien plus, à partir de ce jourlà, il aima, comme tout le monde, ce gentil maître François.

Outre ses travaux sur Hippocrate et Galien, il était encore occupé à traduire, avec notes et préface, les œuvres de Jean Manardi, un médecin de Ferrare.

Cependant, maître François a quaranteneuf ans ; deux années d'études et de professorat lui ont suffi. Le voilà, non pas docteur, mais en état de l'être. Il se dispose à quitter Montpellier. Où va-t-il aller? Ceci est très-remarquable : il quitte Montpellier, malgré son cours, malgré l'estime qu'il s'y est acquise, pour aller s'établir à Lyon. N'y serait pas un peu attiré par les imprimeries d'Etienne Dolet, de François Juste et de Sébastien Gryphe? On dit qu'il

corrigea, chez ce dernier, les épreuves de ces admirables éditions de livres grecs publiés pour la première fois. Il faut se reporter au temps : l'imprimerie venait d'être inventée par inspiration divine.

Quelques contemporains avaient ressenti, à la vue de cette machine, une joie telle, que plusieurs conçurent pour elle une sorte de passion et de culte. Je ne sais comment exprimer d'une autre manière le sentiment qui, par exemple, poussa Érasme à ne vivre, écrire, penser et se plaire qu'au milieu des presses de Froben. Cette passion porta de nobles esprits, des hommes héroïques à se faire imprimeurs — Dolet en est la preuve. Ce n'était point pour eux un métier; c'était une sorte d'apostolat qu'ils exercèrent avec le dévouement des martyrs. Etienne Dolet, encore, me servira de preuve, puisqu'il fut brûlé.

J'ai prononcé tout à l'heure le nom d'Érasme. Ceci m'est une occasion de dire qu'en ce moment même l'illustre vieillard, grâce aux presses de Froben, tenait, depuis plusieurs années, l'Europe attentive à ses publications. Arriverait-il à concilier Luther et la papauté? ferait-il accepter la Réforme à l'Église? Jamais il ne s'était vu que deux hommes, rien que par leurs écrits, eussent, dune telle manière, empli le monde de leurs noms. C'était un premier et merveilleux phénomène de l'imprimerie:

la chrétienté, divisée en deux camps prêts à se déchirer, et les deux camps retenus à la voix d'un seul homme, entendue à la fois sur tous les points de l'Europe, sans qu'il eût à sortir de l'arsenal nouveau dans lequel il s'était établi. Mais Érasme était

vieux, mourant d'infirmités, de faiblesse et de fatigues. Sa mort n'allait-elie pas faire un grand vide? Quel moment pour prendre la parole !

Dans un certain sens, quoique avec plus de verve populaire, Rabelais fut le continuateur d'Érasme. Élevés tous deux par les moines, ainsi que Luther, ils commence* rent avec lui la révolte contre eux. Rabelais n'y mit point la raillerie amère d'Érasme; mais sa Chronique rien fut pas moins la continuation agrandie d'un livre d'Érasme qui dut faire sur lui l'impression la plus vive. L'Éloge de la Folie se terminait par ces mots : « Fols très -illustres, tous tant que vous êtes, applaudissez, allez en paix, vivez et beuvez. » Rabelais reprend : « Beuveurs très- illustres, » etc.

Avant de quitter Montpellier, Rabelais fit imprimer, d'après les conseils de l'Uni-

versité, sa traduction des lettres médicales de Jean Manardi. Ce fut là son début, début bien modeste, ce semble, pour un si savant homme; mais Ton y voit apparaître et son génie et son bon cœur. Ici, je n'en suis plus réduit aux conjectures et aux biographies; le voici qui s'exprime lui-même. La dédicace de cette traduction montre toute son âme. A qui devait-il la vie? à qui devait-il d'être sorti des oubliettes de Fontenay- le -Comte? À Tiraqueau. Il lui dédia son premier ouvrage.

Je transcris ici quelques lignes seulement de l'épître qu'il lui adresse à cette occasion :

4 Très-cher, très-savant, très-équitable Tiraqueau,

» Comment se fait-il qu'au milieu de cette belle lumière de notre siècle, dans lequel, par un bienfait des dieux , toutes sciences se sont améliorées et agrandies, on rencontre encore çà et là des malheureux ainsi disposés, qu'ils ne veulent ou ne

peuvent, des ténèbres obscures des âges gothiques, lever les yeux vers le soleil?...

• Serait-ce que la puissance des ténèbres où ils ont vécu est telle, que les yeux, une fois enveloppés par elles, se trouvent condamnés à demeurer dans une irrémédiable hallucination?... »

L'impression de ce livre à peine terminée, il publie une édition latine d'Hippocrate et YArs parva de Galien, avec commentaire. Nouvelle dédicace; à qui adressée? Le cœur tout seul le devine :

à celui qui, au sortir du cachot des moines, l'avait recueilli, au bon évêque de Maillezais.

Mais, deux mois après cette seconde publication, quelques efforts qu'on employât pour le retenir comme professeur à l'université de Montpellier, il fit Ses adieux, avec promesse de les revoir quelquefois, et de rester en relation avec eux :

d'abord au noble Schyron, le régent, puis

à Guillaume Rondelet, à Antoine Saporta, à Tolet, etc.

Professeurs et disciples, également affligés de son départ, voulurent, par l'institution d'une cérémonie singulière, perpétuer le souvenir de la présence, dans leur université , du docte et éloquent maître François, si bon, si joyeux et si habile, et qui avait fait rendre à l'université ses anciens privilèges. Le fait principal de cette cérémonie, qui avait lieu aux réceptions pour le doctorat, consistait à faire revêtir, en signe d'honneur, au docteur nouvellement reçu, une robe portée autrefois par Rabelais. Cet usage subsistait encore au siècle dernier. Longtemps aussi on a montré, dans Montpellier, la maison qu'il avait habitée.

A Lyon, avec Dolet et quelques autres, les conversations pantagruéliques reprirent

leur cours mieux que jamais. Dolet n'était pas seulement un habile imprimeur, c'était un philosophe, un poëte, un des esprits les plus élevés et les plus nobles du siècle. On a de lui plus de vingt ouvrages, latins et français, en prose et en vers. Il traduisit Cicéron et Platon; l'un des premiers, il mit l'Évangile en langue vulgaire. Il conseillait donc à Rabelais de ne s'en plus tenir à des traductions et commentaires, mais de lancer dans la mêlée intellectuelle un livre véritablement sien. Il voulait qu'il résumât la philosophie du siècle, qu'il donnât au monde ébranlé un mot de consolation nouvelle.

— Oui, disait Rabelais, mais un livre vraiment humain se doit adresser à tous.

Les temps sont venus où la philosophie doit enfin sortir de l'école et rayonner comme le soleil sur l'univers entier. Nous devons, à cette heure, tenir suspendus fraternellement aux mamelles de vérité les ignorants et les doctes. Je voudrais, pour

ce qui est de moi, si je faisais un livre de philosophie, qu'il pût amuser, consoler, instruire mes braves vignerons de la Devinière et les buveurs de Chinon, aussi bien que les plus savants ; qu'il fût le piot universel; que princes, rois, empereurs et pauvres gens y vinssent d'eux-mêmes boire ensemble gaiement. La vérité — d'accès assez difficile et scabreux — doit être, ni plus ni moins que dans l'Évangile de Dieu, présentée sous forme vivante si humaine et débonnaire, qu'enfin, acceptée de tous, elle réveille Fâme de tous à la pensée commune. Quel moyen y a-t-il, sinon en s'appuyant sur l'éternelle conscience, de conter aux bonnes gens les histoires qu'ils aiment qu'on leur conte, des histoires qu'eux-mêmes ils ont faites?

Par exemple, ces chroniques de géants, tant et tant imprimées en notre âge, depuis la découverte de cet art divin que vous pratiquez, me semblent très-propres à cela.

Par toute la France, j'entends conter les

prouesses épouvantables de rénorme géant Gargantua; il faudrait s'emparer de cette histoire, y enfermer le monde tout entier, et la rendre, ainsi anoblie, aux bonnes gens qui l'ont intentée. Voilà le véritable secret : emprunter aux plus simples leur idée, et la leur rendre ornée de tout ce que Tétude et la philosophie nous ont révélé. La pensée rustique et villageoise, tel est le point où je voudrais rattacher tous les trésors enfouis, cachés jusqu'ici par les ennemis de lumière.

— Eh bien, disait Dolet, voici mes presses; elles vous attendent. Contez-nous l'histoire de Gargantua, emplissez-la de pantagruélisme, faites-en notre chronique, notre chrême philosophai. Courage! le monde périt de soif et de rage, à vous de le désaltérer. Je me fais vôtre, pour tout imprimer. Soyez le propagateur invincible de la vérité : avec vous, s'il le faut, je braverai le feu.

Jusqu'à quel point est vraie, dans sa forme, la conversation précédente? Je l'ignore ; mais, ce qui est certain, c'est que Rabelais et Dolet parlèrent beaucoup de ces choses ; c'est que Dolet excita Rabelais à écrire sa Chronique, et que le Gargantua parut au mois de décembre de la même année 1532.

Si cette conversation manque de vérité en quelque chose, ce n'est pas en prêtant à l'auteur du Gargantua des pensées trop sérieuses. Je trouve dans une lettre qui nous est parvenue de lui, datée précisément de ce mois de décembre, une bien autre élévation. C'est une lettre à Barthélémy Salignac — encore une vieille amitié, mais dont j'ignore l'origine ; — il l'appelle son père. « Je vous appellerais ma mère, lui

dit- il, si votre indulgence m'y autorisait.

Ce que nous voyons arriver aux mères qui nourrissent leur fruit avant de l'avoir vu t avant de savoir ce qu'il sera; qui le protègent, l'abritent contre les incommodités de l'air ; s'est reproduit en vous pour moi :

vous m'avez pris informe et sans nom, vous ni avez élevé, vous m'avez nourri aux mamelles de votre science divine ; tout ce que je vaux, je le dois à vous seul; si je n'en convenais, je serais le plus ingrat des hommes. Salut, deux fois salut, tendre père. . . Salve itaque etiam atque etiam, par ter amantissime, pater decus patrie, litteranm adsertor, ake^uuatoq. Veritatis

PROPUGNATOR INVICTISSIME. »

Champion indomptable de la vérité l cet admirable mot, écrit en présence des bûchers et qui montre si bien et sa pensée et son courage, me rappelle un autre mot contemporain, celui de Corneille Agrippa, écrivant à Mélanchthon : Saluez de ma part cet invincible hérétique Martin Luther

qui, comme Paul dit dans les Actes, sert Dieu dans la secte qu'on appelle hérésie.

-Quel tableau il y aurait à faire de 1 état du monde au moment où parut ce livre étrange de Gargantua! L'Europe, épuisée de guerres, de meurtres, de famines, de pestes, de misères morales, présentait l'aspect d'une immense maladrerie. La pauvre France surtout, à ce moment, est accablée :

elle avait eu son roi en prison. Sans la peur du Turc, l'empereur et l'Angleterre eussent tenté peut-être de la démembrer; que disrje ! la chrétienté tout entière, défendue contre les barbares par la seule Hongrie, paraissait sur le point d'être submergée. On venait de voir des événements sans nom : le siège de Rome par les soldats de Bourbon en délire ^ le schisme, la diète

de Worms, celle d'Augsbourg ; anabaptistes, communistes, etc. Luther avait excommunié le pape et brûlé publiquement le livre des Décrétâtes. La multitude, frappée de vertiges et de manie, devenait furieuse. Dans ce trouble universel, un sage était mort de douleur en répétant : Ahl que de maux! Ce n'était point assez : des maladies nouvelles, contagieuses, venaient, apportées par Colomb, d'empoisonner les sources de la vie; les ravages en furent terribles.

Voilà au milieu de quelle situation extérieure Rabelais, dans un mouvement de pitié, publie son Gargantua. Aussi le cornmence-t-il par ce beau et mélancolique dizain, où, s'excusant de ressusciter le rire, il dit :

Autre argument ne peut mon cœur élire, Voyant le deuil qui vous mine et consomme, Mieux est de ris que de larmes écrire.

Rabelais, dans le Gargantua, tendit un piège à son siècle, mais piège paternel et charitable : il appelle à grand bruit la terre entière à entendre des fables, et c'est la vérité, l'histoire, la tradition du monde, la philosophie la plus haute qu'il distribue à tous si gaiement. Les hypocrites prétendaient annoncer la parole divine et n'enseignaient aux âmes que mensonge et diabolologie. Maître François ne promet que contes, bourdes, billevesées énormes; mais, jusqu'au doute, tout est vrai dans son livre. C'est la voix sincère d'un homme; tous sentiments humains ici sont restés invincibles. C'est un puissant seigneur — il le dit lui-même — en guerre contre tous mensonges anciens et nouveaux, d'où qu'ils viennent, d'ignorance ou de malice. Il leur

lance son artillerie d'une forteresse fantastique, entourée à plaisir, comme un monument égyptien, de chimères, de sphinx, harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, loues volants, cerfs limonniers. On croirait qu'il a voulu bâtir le temple du délire. Mille fantômes terribles et menaçants s'agitent au dehors. L'énigme des Fanfreluches, dès l'abord, vous est présentée ; mais, si vous êtes hors de crainte et beuveurs de franc alleu, pénétrez là dedans, vous y trouverez une céleste et impréciàble drogue. Si l'on y voit des énigmes en forme de prophéties, songez que Rabelais fut le contemporain de Nostradamus. Si vous y rencontrez des plaidoyers en baragouin, rappelez-vous combien de fois, oyant discourir MM. les avocats, vous vous êtes dit, exactement comme en enten dant les plaideurs de maître François :

« Qu'est-ce donc que cela signifie? » Un juge, au temps de Racine, commentait trèsbien ce passage du Pantagruel, en disant :

— Après que le demandeur a dit bredibreda, et le défendeur bredibreda , nous disons bredibreda : Ut sit sententia couformis libello...

Ce qu'il faut voir avant tout dans ce livre, c'est que le monde entier, au moment où il fut écrit, répétait la parole suprême du Dieu des affligés : Sitio (j'ai soif), et que, sur son temple, maître François inscrit : Ici Von doit (hic lïbitur). Alors, on comprend qu'un beuveur eut raison d'écrire les vers suivants sur les œuvres de cet inépuisable architriclin :

Le livre de maître François Est une hôtellerie immense, Où l'on trouve tout à la fois : Secours, asile et subsistance.

Secours aux pauvres souffreteux, Asile à tous ceux qu'on oublie, Subsistance aux nécessiteux, Pour tous la parole de vie.

vous, altérés, en ce lieu Entrez, si vous voulez m'en croire, C'est le cabaret du bon Dieu, Chacun gratis y trouve à boire.

Le joyeux hôte de céans, Des buveurs véritable père, Guérit, console ses clients, Les instruit et les désaltère.

La fable de Gargantua était une des plus répandues en France , même avant Rabelais : chaque province, chaque localité avait sur ce géant sa légende particulière que Ton retrouve encore. Il est, en effet, peu de pays où Tonne montre quelque témoignage de son passage, un monument élevé ou détruit par ce voyageur seigneurial, quelque roche taillée au bord de la mer pour lui servir de chaise, etc. Ces légendes locales

ont toutes pour traits communs la grand*jument, l'enlèvement des cloches de Notre- Dame. Rabelais dut conserver, quelque bizarre qu'il fût, ce canevas populaire, ces épisodes universellement adoptés. Mais il eut tout de suite l'heureuse idée de ne prendre la tradition que comme point de départ et de s'en affranchir. Il annonça, dès le premier chapitre , que Gargantua engendrerait le bon Pantagruel , dont il écrirait aussi la chronique. Ce personnage de Pantagruel est tout à fait de l'invention de Rabelais; jamais, avant lui, il n'en avait été question dans la légende gargantuine.

Dès le prologue, on voit bien, sous une apparence bouffonne, que la Chronique n'est tant folâtre. Et le premier chapitre n'est pas lu, que voilà les bonnes gens ini-

liés à toute l'histoire ancienne : le monde, pour eux, s'agrandit dans le temps , dans l'espace ; ils entendent parier de droit et de justice. Ah ! que Dieu soit béni ! un peu de lumière va se faire dans leur âme.

Les premiers chapitres renferment la naissance miraculeuse de Gargantua :

cette naissance est accompagnée des plus admirables circonstances; mais je ne puis m'arrêter chapitre à chapitre, on ne terminerait jamais. J'ai hâte d'arriver à l'éducation du géant ; c'est là que le génie de Rabelais se déploie ; il avait senti que les destinées de l'Europe étaient suspendues à ce problème d'une éducation nouvelle.

Gargantua est d'abord soumis au système gothique; mais son père Grandgousier reconnaît bientôt que ces rêveurs mathéologiens lui abâtardissent l'entendement.

Il le retire de leurs mains, lui donne un précepteur du temps présent, appelé Ponocrate, des mots grecs ponos, travail, et kratéo, je commande, pour signifier au

jeune seigneur que le travail est le roi du monde.

Ponocrate tâche d'abord de lui faire oublier ce qu'il a appris chez les corrupteurs fie jeunesse. Il l'instruit surtout par la conversation, visite avec lui les gens doctes, les artisans de tous métiers.

Il a soin aussi de rélever dans la propreté, chose rare alors, principalement dans les collèges. Les étudiants, au collège Montaigu, par exemple, étaient dévorés de poux.

Pendant sa toilette, le matin, avant les leçons, il fait lire à haute voix, devant lui, quelques pages de l'Écriture sainte. Dans le reste du jour, tout leur est travail et plaisir à la fois, tant sont bien mêlées les deux éducations physique et morale. L'étude est humaine et facile, mais incessante, universelle. Les. sciences, telles que physique, pharmacie, histoire des bêtes, botanique, médecine, astronomie, etc., leur révèlent la grandeur de Dieu; de mo.ine

qu'en étudiant la philosophie, l'histoire, la poésie, la vie des héros, les relations des lointains voyageurs, ils prennent connaissance de Fétenduè, et de la force, et de la variété infinie de l'âme humaine. Ils admi; rent la nature, en recherchent les lois, étudient les arts, sculptent, jouent des instruments de musique, et terminent leurs repas en chantant à quatre et cinq parties, ou sur un thème, à plaisir de gorge.

Aux plus belles heures du jour, maître, disciple et compagnons, jouent à la latte, à lapaîime, à la pile trigone, s'exercent à sauter les fossés, à grimper, à courir, à chasser, à faire des armes, à se battre, à monter à cheval, à nager, à fendre du bois, à botteler du foin, à battre du blé, à l'entrer dans la grange, car ces occupations, suivant maître François, aucun homme ne les doit ignorer. Le pain, le vin, les jeux, les combats et les consolations de lame, cela importe à tous, et tous doivent être initiés à ces arts sacrés de la vie.

Un jour, chaque mois, est consacré à la liberté, à la spontanéité la plus entière.

Ponocrate s'applique à faire un homme, et non pas un moine ni un scribe ; au lieu de^rien étouffer, de rien diminuer chez cet enfant aimé de la nature entière, pour la création duquel se sont entendus les quatre éléments, il veut développer d'harmonie toutes les forces physiques et morales, déposées mystérieusement en ce résumé du monde.

Pourquoi a-t-on répété que l'histoire de Gargantua n'était qu'une histoire de mangeurs? Où a-t-on vu cela? Je sais bien que l'ancien Gargantua, antérieur à Rabelais, n'était qu'une sorte de personnification de la mangerie monacale et seigneuriale ; mais Rabelais ne prit point ce personnage

ooqU

en mauvaise part : il en voulut faire, tout au rebours, le modèle des rois et seigneurs.

Il fit, de sa Chronique, non pas une œuvre de critique et de négation, mais une œuvre d'affirmation , d'éducation , d'espérance.

Lui-même a dit de son livre : Bon espoir y gît au fond. Il affirma, témoigna que le bien était possible, montra, comme Dieu l'avait reconnu au commencement, que le monde était bon, et voulut en Gargantua, anoblissant le héros populaire , comme il l'avait promis à Dolet, montrer le guide de toutes perfections humaines. Loin donc d'en avoir fait un mangeur, je lis ( chapitre 23): Notez que son dîner était sobre et frugal. Au chapitre 24, il dit que, dans les jours pluvieux, ils mangeaient plus sobrement encore.

Les promenades causeuses et savantes de Ponocrate avec son élève et ses comp*-

gnons rappellent le séjour de Rabelais à Legugé chez le bon évêque cTEstissac, au milieu de ses amis :

« Passans par quelques prés ou autres lieux herbus, visitoiènt les arbres et plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont écrit , comme Théophraste , Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer, Galien, et en emportoient leurs pleines mains au logis; desquelles avoit la charge un jeune page nommé Rhizotome;, ensemble des houes, des pioches , des cerfouettes , bêches , tranches et autres instruments requis à bien herboriser. »

Après le dernier repas, après la causerie du soir, « en pleine nuit devant que soi retirer, alloient au lien de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel... Ils prioient Dieu le créateur, en l'adorant, et ratifiant leur foi envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense : et, lui rendant grâce de tout le temps passé , se recommandoient à

sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, entroient en leur repos. »

Gargantua, toujours dirigé par Ponocrate, vient achever son éducation à Paris ; c'est alors que son père le rappelle, ses États étant envahis par Picrochole, Il y a là des discours pleins de sagesse, d'admirables récits de batailles ; après quoi, la victoire demeure à Grandgousier, parce qu'il est juste, parce qu'il est actif et courageux, avec l'esprit de paix.

C'est ici qu'il faut se reporter au temps, si l'on veut se représenter l'effet que put avoir, pour les contemporains, la harangue à Picrochole, répandue entre les deux armées envahissantes de Soliman et de

Charles-Quint l c Foi, loi, raison, humanité, Dieu vous condamnent, et vous périrez, leur dit-il; le temps n'est plus d'ainsi conquêter les royaumes. Cette imitation des anciens est contraire à la profession de l'Évangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarasins et Barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous l'appelons briganderies et méchancetés.

» Mieux eût fait Picrochole soi contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne hostilement la pillant ; car, par bien la gouverner, l'eût augmentée; par me piller sera détruit. »

La victoire gagnée, le noble Gargantua, avec ses compagnons, parmi lesquels est

maintenant frère Jean, fonde le temple de la Liberté. Ici, la prose ne suffit plus à l'enthousiasme de maître François, il lui faut la parole créatrice des dieux : c'est aux sons de la lyre, comme Apollon etNeptune, qu'il bâtit X abbaye de Thélème, c'est-à-dire l'abbaye de la Volonté ; s'élevant au ton des prophètes, il grave en dithyrambes les lois dejce libre séjour. Par des strophes rapidement cadencées, il en exclut les hypocrites» cafards, serties, clercs, pharisiens, hazoehiens, usuriers, mangeurs du populaire, puis les séditieux, larves, lutins, mutins. Mais de quelle voix séduisante il y appelle, en chantant, tous nobles et francs chevaliers, avec les belles et vertueuses dames, puis les bons et doctes prêcheurs humains et débonnaires, qui savent, quoiqu'on gronde, interpréter l'Evangile purement, entièrement et simplement ! Il inscrit sur la porte :

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