‹ Rabelais: sa vie et son œuvreChapitre 4 sur 9 · ENTREZ1 QU'ON FONDE ICI LA FOI PROFONDE · texte numérisé non relu

ENTREZ1 QU'ON FONDE ICI LA FOI PROFONDE

Le Gargantua eut un succès immense :

— Il en fut plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans, disait en souriant maître François.

Je l'ai quitté à Lyon, pantagruélisant chez Dolet ; je l'y retrouve encore, étonné lui-même de l'avidité du public à boire au tonneau pantagruélique. Cela lui donna le goût des livres populaires. Il se mit sur-lechamp à composer un almanach pour 1533.

Ceci, d'ailleurs, était indispensable. Les almanachs et astrologues, depuis quelques années, ne pronostiquaient que désolations.

En 1524, un astrologue allemand nommé Stofler avait annoncé que, la conjonction de Jupiter, Saturne et Mars devant avoir lieu cette année-là dans le signe des Poissons, il en devait résulter un débordement de la mer,

et, par suite, un déluge universel. L'approche de cette conjonction des trois grandes planètes dans les Poissonsjeta l'épouvante et la terreur en Europe. Rabelais voulut confondre ces fols: il s'était fait le gardien des .âmes; il les protégea comme un père, autant qu'il put, contre toutes erreurs, contre toute hallucination, contre les vaines tristesses ; le monde avait assez de ses malheurs réels sans s'en forger encore d'imaginaires.

La croyance à un cataclysme universel était quasi générale.

< Oui, disait Rabelais, s'il n'y avait que les rois pour gouverner la terre; mais, quelque chose que vous disent ces fols astrologues de Louvain, de Nuremberg, de Tubingue et de Lyon, ne croyez pas que, cette année, y ait autre gouverneur de l'universel monde que Dieu le créateur, lequel, par sa divine parole, tout régit et modère, par lequel sont toutes choses en leur nature, propriété et conditions, et sans la maintenance et gouvernement duquel toutes choses seraient

en un moment réduites à néant, comme de néant elles ont été produites en leur être. Car de lui vient, en lui est, et par lui se parfait tout être et tout bien, toute vie et mouvement.

» Sans doute, continue-t-il, si Dieu ne nous aide, nous aurons prou d'affaires; mais, au contre- point, s'il est pour nous, rien ne nous pourra nuire : Si Deus pro nobis quis contra nos? dit l'apôtre saint Paul. »

Et je le vois, en effet, la même année, inscrire en tête d'une édition nouvelle du Gargantua, sa belle devise grecque :

Ayafy Tua;* (tuv 0f w : Que craindre de la destinée avec Dieu?

Cet almanach pour 1533, qui nous est parvenu, nous montre une fois de plus qu'il ne faut point chercher les personnages réels de Rabelais parmi les rois et les grands personnages du temps. Si l'on veut absolument qu'ils aient existé, on les trouverait bi«n plutôt parmi ses amis les plus simples,

qu'il se sera plu, dans cette fantasmagorie, à habiller en puissants et invincibles empereurs. Plusieurs, en effet, étaient, à ses yeux, des souverains indomptables dans le royaume de Vérité. Si les villages de son enfance deviennent, dans son livre, de puissants empires, il est bien naturel aussi qu'il transforme en monarques tous ses amis.

D'ailleurs, c'est des petites gens qu'il aime à s'occuper :

« La plus grande folie du monde, dit- il dans cet almanach, est penser qu'il y ayt des astres pour les roys, papes et groz seigneurs, plustout que pour lea paoures et souffreteux... le laisseroy es aultres folz prognosticqueurs à parler des roys et riches, et parleroy des gens de bas estât... »

Quoique le Gargantua n'eût paru que •sous le nom d'Alcqfrilas N osier — ana-

gramme de François Rabelais, — personne n'avait eu le moindre doute sur son auteur; il reçut des félicitations en vers, en prose, en latin, en grec. Le plus heureux de tous, ce fut le cardinal Du Bellay. Il n'avait pas vu Rabelais depuis longtemps ; il arrivait justement de son ambassade d'Angleterre : il nomma le livre de Rabelais un nouvel Évangile. Il disait avec respect, le livre, le livre de vie ; il y trouvait, disait-il, le véritable élixir contre toute blessure. Maître François, lui-même, ne put s'empêcher de sourire un peu à tout cet enthousiasme; néanmoins, voyant cette soif ardente, il continua la Chronique, et donna tout de suite le deuxième livre sous le titre de Pantagruel, roi des Dipsodes (altérés).

C'était la même année que l'almanach, en 1533 ; Rabelais avait cinquante ans,

Le deuxième livre se ressent un peu de

cet empressement ; excepté le prologue où maître François s'égaye lui-même de l'enthousiasme du bon cardinal, ce deuxième livre est long, languissant; la fin même, en plusieurs endroits, semble peu digne de son auteur. Je croirais aussi volontiers à quelques interpolations.

Mais l'origine, la généalogie, la nativité du grand Pantagruel, le deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec, les faits du noble Pantagruel en son jeune âge, quelle veine !

Pantagruel étudie d'abord à Poitiers ; il vient à Maillezais, à Legugé ; il visite le noble Ardillon; il traverse Sansay, Celles, Colonges. AFontepay-le-Comte, il salue le docte Tiraqueau. Altéré de science, mais calme en son âme et plein de confiance aux destinées d'un monde oùDieu seul préside, le royal promeneur cherche en tous lieux où apaiser sa soif : il voyage d'université en université, c'est-à-dire de beuverie en beuverie. Il arrive à Montpellier, et il

y séjourne quelque temps ; mais, toujours grand amateur de pérégrinité, il recommence ses promenades : il voit Avignon, Valence, Bourges, Orléans, etc., etc.

Enfin il vient à Paris : il y visite avec respect la belle librairie Saint-Victor, si chère aux pantagruélistes et à laquelle Jean Bouchet légua tous ses livres, à la condition qu'elle serait rendue publique.

— Ceci, parmi tant d'autres choses, nous montre ce qu'étaient les pantagruélistes, combien toute leur vie ils eurent, à cœur l'éducation du genre humain. Désaltérer fut véritablement leur devise. Qu'on songe à l'amour de Dolet pour Yimprimerie in • ventée, dit Rabelais, par inspiration divine; qu'on se rappelle l'ardeur qu'il mettait à dissiper les ténèbres gothiques, en publiant pour la première fois la plupart des chefs-d'œuvre de l'antiquité .

Page 1