‹ Rabelais: sa vie et son œuvreChapitre 5 sur 9 · XLIII · texte numérisé non relu

XLIII

C'est à Paris que le géant reçoit une . j admirable lettre de son père Gargantua ; c'est là aussi qu'il rencontre Panv/rge, qui lui dit, en quatorze langues, sa faim, son dénûment, ses misères qui sont celles du peuple, et lequel il aima toute sa vie; car un trait distinctif des mythologies pantagruéliques, c'est combien on s'y aime. Les voilà donc voyageant ensemble, Pantagruel et Panurge — toute soif et toute œuvre ; — ils ne se quitteront jamais. Quoi que puisse faire Panurge, le bon Pantagruel l'aimera toujours. Ce n'est pas seulement la fraternité, dans Rabelais, qui est enseignée, c'est la paternité. Il fait sentir que le don d'être amis, c'est avoir dans l'âme les uns pour les autres un souffle de la Providence.

« Aimer quelqu'un, disait- il, c'est veiller sur lui d'un œil paternel. »

Pantagruel et ses compagnons, augmentés maintenant de Panurge, apprennent à Paris que les terres de Gargantua ont été envahies par les Dipsodes (altérés), ayant à leur tête le roi Anarche. Ils partent pour les repousser, il les battent, les poursuivent jusque sur leurs terres, détrônent ce malheureux Anarche, et Pantagruel, à sa place, est proclamé roi de Dipsodie.

Mais les interminables détails de cette victoire sont inventés trop à la hâte. Rabelais, du reste, s'en aperçoit lui-même ; il dit en terminant : La tête me fait un peu mal, et sens bien que les registres de mon cerceau sont quelque peu trouilles.

Il comprit qu'il s'était trop pressé, que tout écrit durable devait être préparé longuement. Désormais, il n'aura plus ces

précipitations. Il promet une suite, en finissant ce livre, et il en donne le programme ; mais sa Chronique, lorsqu'il la continuera, prendra un tout autre cours.

On peut dire qu'à partir du livre m, une nouvelle histoire commence, plus vaste en toute manière ; les personnages y gardent leurs noms, mais ils se transfigurent.

Rabelais va quitter la France, Pantagruel et Panurge la quitteront aussi, et; sur la nef qui les emporte au milieu des orages à la recherche de la vérité, nous ne verrons plus, que comme souvenirs, apparaître le Chinonnais, tous ces villages de son enfance : Cinais, Beaumont, Gravant, Panzoust, l'île Bouchard, la Vienne, le pont de Vède, où il allait courir. Il donne pour théâtre à son Gargantua les pays que lui-inême avait habités jusque-là.

Grandgousier est seigneur de Narsay, de la Roche-Clermand, de Sevillé, de Vaugaudry, du Couldray, de Montpensier, de Ligré, de Cande, etc. , villages tourangeaux

qu'il transforme en royaumes; ses États sont traversés par la Vienne. Picrochole est roi de Lerné, etc. Les voyageurs de la nef pantagruélique voguent par tous les pays du monde, bientôt même le monde ne leur suffit plus, malgré les découvertes qui viennent de l'agrandir, il leur faut des îles imaginaires ; mais si loin qu'ils voyagent au pays des chimères, toujours ils reviennent à la chère Touraine, au Chinonnais.

Perdus au milieu des contrées les plus lointaines et les plus merveilleuses, c'est de Chinon qu'ils s'entretiennent. Personne n'eut un génie plus vaste que Rabelais, et personne ne fut plus de son pays.

Mais, avant qu'il reprenne son livre, quatorze années s'écouleront, et Rabelais apprendra bien des choses. Une vie nouvelle va commencer pour lui, vie d'action, de voyages et d'aventures.

Malheureusement, nous avons peu de détails sur cette période de sa vie, et encore est-il arrivé que souvent ses propres

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lanterneries, comme il disait, se sont mêlées au peu que Ton en sai*. Cela s'explique très-bien : de son vivant, on se plaisait à lui faire raconter ses aventures; mais, s'il voyagea beaucoup, s'il observa beaucoup, le joyeux conteur fantasia bien plus encore.

D'ailleurs, ses aventures les plus mémorables, n'étaient-ce pas les aventures de son esprit? En ce sens, il fut certainement le plus terrible voyageur de son siècle. Mais il y avait un peu de difficulté à raconter de semblables expéditions; aussi faisait-il quelquefois, de lui- même, dans ses récits, une véritable chimère qu'il revêtait de ses imaginations naïves et folles. Car, il faut le dire, ce somptueux génie aimait les pompes de l'âme ; sa raison inébranlable, mais humaine, paternelle et compatissante, n'était dédaigneuse d'aucun des amusements, des ornements où se plaît notre éternelle enfance. Le tout de notre être n'était pas trop, suivant lui, pour instruire et conso-

1er le monde. Voilà pourquoi, dans ses créations, il porte souvent le luxe jusqu'à l'exubérance .

Partout où il s'arrêtait, il se plaisait à repaître ses hôtes de telles billevesées. Or, souvent, arriva-t-il sans doute que, se laissant aller aux chimères, le fond, le vrai de ses histoires était emporté dans une sorte de féerie joyeuse. C'est ainsi que nous sont venues plusieurs anecdotes bizarres que Rabelais put très- bien, dans ses confàbulationç, appliquer à ses fantaisies sur luimême, auxquelles, dans son livre, il donnait ensuite les noms de Panurge, frère Jean , Xénomanes , Gymnaste , Épistémon, etc.; mais nous ne pouvons point, sans lui manquer de respect, attribuer ces anecdotes à sa propre personne, c'est-àdire à la personne du savant illustre, ami des hommes les plus considérables de son siècle, et qui, jusqu'à cinquante ans, ne fut point du tout, pour ses contemporains comme pour nous, l'auteur du Gargantua*

mais un écrivain de livres sérieux, un trèsdocte et très-éloquent professeur.

Tous les grands esprits, au xvi e siècle, par un sentiment de curiosité sainte ou profane, se sentaient attirés vers l'Italie ; la splendeur des arts, les souvenirs de l'ancienne Rome, l'éclat et peut-être la ruine imminente delà Rome papale, pn faisaient le centre du mouvement universel.

Mais ce voyage était terrible : de ceux qui l'accomplissaient, disait-on, les uns re venaient fous,les autres hérétiques — tels,sans doute, que le Biscayen Loyola et l'Allemand Luther. — Mais la France, en maître François, y sut conserver son bon sens et sa joie. On imagine s'il désirait de connaître Papimanie ! Par bonheur, le cardinal Du Bellay est nommé, cette année-là, ambassadeur à Rome. Il passe par Lyon, propose

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à Rabelais de l'emmener avec lui en qualité de médecin; Rabelais accepte, plein de joie, plein de reconnaissance. C'était, dit-il au cardinal, la chose que depuis longtemps il désirait le plus. Quelques-uns cependant lui représentaient les dangers qu'il y avait pour lui à ce voyage ; il oubliait donc ce qu'il avait dit des moines dans ses deux premiers livres ! Non; mais il comptait sur sa joyeuse humeur, et, d'ailleurs, il savait bien que la protection du cardinal, représentant le roi, serait toute-puissante. Aussi ne put-il être ébranlé dans sa résolution de le suivre, voire allât' il à tous les diables.

Le malicieux docteur avait, en partant, plusieurs projets, disait-il : d'abord celui de faire un livre sur les plantes, sur les animaux, sur les drogues particulières à l'Italie. Cela rentrait, ajoute-t-il, dans la médecine qu'il appelait son art (guod erat artis mea). Il se proposait aussi de faire, pour monseigneur le cardinal qui le dési-

rait fort, une topographie de la ville éternelle et une histoire des antiquités romaines. De plus, il manifestait l'intention de connaître plusieurs personnages illustres des contrées que ce voyage lui ferait parcourir, avec lesquels il voulait, disait-il, s'entretenir familièrement de certains problèmes qui, depuis longtemps, le tenaient en grande perplexité. On voit cela dans une épitre en latin adressée au cardinal.

Mais ce qu'il n'avouait à personne, et ce qui le poussait le plus vers Rome, c'était le désir d'étudier par lui-même les animaux curieux de Yîle Sonnante; il appelait ainsi les États de l'Église.

Le voilà donc en route, le voilà chez les bons papimanes. . . Il se mita observer toute chose avec une curiosité juvénile, interrogeant la nature, les hommes, les monuments, les cérémonies, les usages. Il n'eut point de repos qu'il ne se fût fait un tableau complet et de la ville , et de ses édifices , et de ses habitants. Il écrivait, il dessinait

sans cesse. Si Ton eût vu les notes recueillies par ce singulier voyageur, — farraginem annotationum, — que de choses étranges ! des signes inconnus ! du grec !

de l'hébreu ! de l'arabe ! peut-être de l'astrologie et de la magie ! puis des conversations reproduites, des fragments de lectures, des dessins; fantasmagorie, sorte de rêve où tout était à demi déguisé, à demi et tout à fait! Dans le Pantagruel, où plusieurs de ces notes ont été transportées, on sait et l'on ne sait ce que c'est ; la réalité vacille, comme au sortir d'un cauchemar terrible.

Les maisons chatftent ; je dis maisons, et ce sont cages grandes, riches, somptueuses et faites par merveilleuse architecture.

Quant aux oiseaux, uniques habitants de ces cages, à les voir de prime-face, eussiez dit qu'ils fussent hommes, mais ils ne Vétoient mie.

On eût vu, dans ces notes, plusieurs de

ces oiseaux dessinés tels qu'on les trouve encore dans les Songes drolatiques de Pantagruel, et, sans doute, on eût été saisi d'épouvante à ce renversement des lois de la nature.

« Hélas ! pauvres papimanes, disait maître François, d'où vous peuvent venir tous ces oiseaux? — Ils nous viennent de l'autre monde : partie d'une contrée grande à merveilles, laquelle on nomme jour sans pain; partie du pays des oiseux (paresseux).

Tous les ans, par volées, ces oiseaux ici nous viennent, laissant père et mère, tous amis et parents. La manière est telle :

quand en quelque n<Jble maison de cette contrée dernière y a trop d'enfants, soient mâles, soient femelles, de sorte que, qui à tous part feroit de l'héritage — comme raison le. veut, nature l'ordonne et Dieu le commande, — la maison seroit dissipée; c'est l'occasion pourquoi les parents s'en déchargent en cette île Bossard. Je l'appelle Bossard; car, ordinairement, ils sont bossus,

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borgnes, boiteux, manchots, podagres, contrefaits et maléficiés, poids inutile de la terre. »

Mais ce qu'il ne se lassait point d'admirer en Papimanie, c'étaient ces beaux évesgauts et cardingauts, et surtout Tunique, le grand Papegaut. Ce qui faisait, pour les contemporains, le piquant du mot Papegaut, c'est que le perroquet alors s'appelait d'un mot quasi pareil: on disait un papegai. Le papegai était devenu un oiseau à la mode depuis la découverte de l'Amérique. Les anciens ne connaissaient que le perroquet vert à collier rouge; celui qui reçut spécialement le nom de papegai était le gros perroquet parleur du Brésil, à couleurs si variées, mais où le rouge et le jaune dominent. Il parle mieux et plus facilement que les autres. C'était l'oiseau le plus admiré alors : ceux qui pouvaient se le procurer à grand prix, lui faisaient bâtir de magnifiques cages. Le Papegaut aussi, suivant Rabelais, est logé dans une cage somptueuse.

L'ambassade , malheureusement , lui .

prenait une partie de son temps, car il ne tarda pas à y jouer un rôle actif, le cardinal ayant reconnu en lui un homme de grande négociation. Il dut donc renoncer d'abord à son livre sur les plantes; il s'en excusa en disant que, dans ce voyage, il n'avait trouvé de végétaux nouveaux pour lui que le platane. Il renonça également, avant de l'avoir terminée, à son histoire des antiquités romaines, sur ce qu'il en parut une d'un Italien de Milan, nommé Barthélémy Marliani. Il ne trouva du temps que pour les papimanes et pour apprendre l'arabe.

Quelles étaient ses contenances devant le pape? On en a fait diverses histoires

dont la plus répandue est celle-ci : Clément VII, sans être précisément un pantagruéliste, était pourtant un des plus savants hommes de son temps; aussi aimaitil fort à s'entretenir avec maître François.

Un jour, voulant lui marquer son contentement, il lui demanda quelle chose il désirait le plus.

— Très saint-père, répondit Rabelais avec un majestueux sourire, puisque telle est votre bonté, je vous prie de m'accorder votre excommunication.

Voilà les assistants ébahis. .

— Oui, continue maître François, s'il plaisait à Votre Sainteté de m'excommunier, je m'en retournerais sain et libre dans ma patrie. Veuillez m'entendre, saint-père ; je suis Français et natif de Chinon, ville insigne, mais ville suspecte; déjà plusieurs membres de ma parenté ont été brûlés. Or, en passant, il y a quelque temps, par la Tarentaise, j'ouïs une bonne femme, ne pouvant allumer un fagot, crier qu'il fallait

que, sans doute, il eût été excommunié de la propre gueule du pape, puisqu'il ne pouvait brûler. Je désire avoir les mêmes, prérogatives que ce fagot.

Clément VII fit signe de l'œil qu'il comprenait l'apologue : il aima depuis lors et protégea ce singulier solliciteur.

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