‹ Rabelais: sa vie et son œuvreChapitre 7 sur 9 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Pendant qu'il étudiait ainsi et enseignait les choses de Dieu, la calomnie, nommée en grec diabolos, comme il disait, continuait de travailler contre lui. Il sentit du danger à rester plus longtemps éloigné de % son protecteur le cardinal Du Bellay; il retourna à Rome vers la fin de 1536. Il était bien aise aussi de connaître un peu le nouveau pape Paul III, Clément VII étant mort. Il adressa au nouveau pontife une supplique dans laquelle il lui demanda trois choses : l'absolution publique de s'être enfui de chez les moines, la permission de pouvoir , au besoin , rentrer dans une abbaye de bénédictins, et l'autorisation d'exercer en tous lieux la médecine gratis,

par piété, dit-il, aux seules conditions de ne se servir jamais ni du fer, ni du feu.

Il avait en horreur ces deux éléments, surtout le feu, si mystérieux alors et considéré comme le purificateur universel. Un aphorisme d'Hippocrate disait : « Les maladies qui ne pourront être enlevées par le fer, qu'on y emploie le feu. » Les médecins coupaient, taillaient et brûlaient leurs malades. « Les chirurgiens de notre siècle, dit le médecin allemand Jean Lange, pour t avoir vu une fois le boucher éventrer un veau ou un porc, sans aucune notion d'anatomie, s'en vont brûlant et taillant sur le corps des mortels... Leur maxime, c'est qu'iZ faut souffrir pour guérir, et ils ne sont jamais plus satisfaits que lorsqu'ils entendent les hommes de haut parage leur donner cette louange qu'ifo sont durs et sans pitié pour leurs malades. »

La sainte inquisition, de son côté, purifiait les âmes d'une façon terrible; mais Rabelais voulut une méthode plus pitoya-

ble, plus humaine. Il ne fut pas sceptique en médecine, comme on Fa dit; il avait été, au contraire, médecin par le cœur avant de 1 être parla science. En présence de tant de malheureux, il avait cru à la possibilité de leur faire du bien, il avait cru en l'art de guérir et de soulager : ce fut la recherche et le but de toute sa vie. Voilà pourquoi il fut maître en cet art divin. Soigner, avoir cure, c'était sa mission ; mais aux procédés destructifs des vieilles doctrines il opposa, pour le corps et pour l'âme, les procédés curatifs. Son génie compatissant eût voulu pouvoir composer de toute sa science une panacée pour les pauvres malades. Il fait, de l'exercice de la médecine, dans un de ses prologues, une sorte de magistrature et de sacerdoce ; mais il demande, comme première condition pour guérir, que le cœur de celui qui l'exerce soit sain. Les malades semblent seuls l'occuper; c'est pour eux qu'il écrit son livre, parce qu'il sait que la plupart des hommes sont ma-

lades des fatigues et des vertiges de l'esprit ; il rend le calme à leurs sens en leur révélant l'harmonie de ce grand spectacle du monde. Tel est le but de ses écrits; mais, hélas ! les cafards et calomniateurs déjà ont enlevé ses premiers livres aux malades, aux goutteux, aux infortunés pour lesquels en leur mai es jouir il les avoit faits et compousés.

Que demande-t-il donc au saint-père? .

D'être le libre infirmier du genre humain.

Dans le temps même où la papauté venait de vendre au monde la permission de pécher, Rabelais ne lui demandait que l'autorisation de guérir.

Le voilà de nouveau en route pour Rome, avec sa supplique. Il y arrive gaiement et disposé, le mieux du monde, à jouir des fêtes que l'on préparait pour

Fentrée solennelle en Papimanie de l'empereur Charles-Quint. Vrai Dieu! quelle chère nous fîmes ! dit-il. D'ailleurs, quelle bonne fortune, pour maître François, de pouvoir contempler en personne ce vivant Picrochole ! Il s'intéressait plus que personne aux destinées de ces deux fantômes du temps : Charles-Quint et Soliman r Souvent il rassura ses amis sur l'avenir de l'Europe contre leur invasion, et prophétisa la ruine de leurs empires.

Avant de partir cependant, tout indique qu'il alla revoir sa Touraine, passer quelques jours dans la maison paternelle ; car même, après la mort de son père, il y retourna tous les ans, autant que cela lui fut possible. Le cabaret de la Lamproie lui appartenait en propriété; il s'y était réservé une chambre et sa part du jardin.

Jusque dans ses dernières années, il ne laissa jamais s'écouler un automne, lorsqu'il était en France, sans y venir assister aux vendanges et jouer à la boule avec les

beuveurs, ses antiques amis. 'Puis, de Chinon, il allait au clos de la Devinière revoir ses braves vignerons et goûter avec eux le petit vin pineau, qui, d'année en année, lui paraissait meilleur.

En passant, il visita, sans doute, le noble abbé Ardillon, alla revoir son ermitage de Legugé, et faire ses adieux au bon d'Estissac. Il promit fort à l'évêque de hii écrire sur tout ce qu'il observerait à Rome, comme aussi d'envoyer à madame d'Estissac, sa mère, des salades dePapimanie, les plus digestives du monde, pour l'estomac de monseigneur. Il devait y joindre, pour le jardin de Legugé, quelques fleurs inconnues en France. Il tint parole, et c'est par lui, en effet, à cette occasion, qu'ont été importés la romaine, les artichauts, les œillets d'Alexandrie, plusieurs espèces de melons et de citrouilles, etc.

Mais, outre des salades et des fleurs, le bon évêque eût été fort curieux que maître François lui pût envoyer le chapeau

de cardinal, avec le titre de légat. En se disant adieu, ils causèrent un peu de cela, et c'est de quoi, dans sa correspondance, Rabelais devait tenir au courant monseigneur d'Estissac, outre ses propres affaires à lui, et tout ce qu'il pourrait apprendre touchant le pape, l'empereur, le roi et le sultan des Turcs.

Cheminant tranquillement pour la Papimanie, le bon médecin s'étonnait des longues files de pèlerins, pâlis de fatigue et de maladies, qu'en tous lieux il apercevait pieds nus et le bâton à la main. Ils allaient, pour être garantis de la peste, en pèlerinage à Saint-Adrien ou à Saint-Sébastien.

La peste était quasi permanente en ces temps. D'ailleurs, l'Europe tout entière n'était qu'un champ de bataille, et, le long des chemins, il n'était pas rare de rencon-

trer des hommes blessés et mourants. Souvent Rabelais leur prodigua ses soins.

Lorsqu'il trouvait quelque troupe de pèlerins faisant la sieste sous un arbre, ému de pitié pour leur crédulité, cette triste maladie de Tâme, il s'arrêtait avec eux, leur demandait d'où ils venaient. « Nous venons, répondaient-ils, de Saint-Sébastien; nous allions lui offrir nos vœux contre la peste. — pauvres gens ! estimez-vous que la peste vous vienne de Saint-Sébastien ? — Oui, vraiment ; nos prédicateurs nous l'affirment. — Oui, les faux prophètes vous annoncent ces abus ! Ils blasphèment en telle façon les justes et saints de Dieu, qu'ils les font semblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains. (Hélas!

pensait-il en lui-même, Homère aussi a écrit que la peste fut mise en l'armée des Grecs par Apollon ! ) Ainsi prêchait un cafard, dans mon pays, que saint Antoine mettait le feu aux jambes, saint Eutrope faisait les hydropiques, saint Gildas les

fous, saint Genou les gouttes. Je m'ébahis si notre roi les laisse prêcher par son royaume de tels scandales; car ils sont plus à punir que ceux qui, par magie ou autrement, auraient mis la peste dans le pays. La peste ne tue que les corps ; mais tels imposteurs empoisonnent les âmes. .

» Mes amis, ne soyez plus, à lavenir, si faciles à ces vains et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en son état, instruisez vos enfants, et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul. Ce faisant, vous aurez la garde de Dieu , des anges et des saints, et n'y aura plus ni peste, ni mal qui vous puisse véritablement nuire. »

Il retournait auprès du cardinal ambassadeur, non plus seulement comme médecin, mais encore comme secrétaire et

bibliothécaire de l'ambassade. Ces titres furent sa force auprès du pape pour obtenir ce qu'il demandait dans sa supplique.

Aussi, son affaire alla très-bien et gratis \ et n'eut à subir que quelques lenteurs pour les formalités. Son attente dura depuis novembre jusqu'en février ; mais il ne s'ennuyait pas à Rome, et il était résolu de n'en pas partir qu'il n'y eût vu l'entré^ de Charles-Quint.

Quant au titre de légat pour monseigneur l'évêque de Maillezais, il ne put l'obtenir, parce que le roi proposait le cardinal de Lorraine, parce que le cardinal Du Bellay se proposait lui-même, et parce que le pape ne voulait pas qu'il y eût de légat en France.

En revanche, les détails qu'il lui envoie sur l'empereur, sur le pape et sur le Turc, sont admirables. L'embarras de Paul III est une comédie des plus gaies. Il lui faut, pour coucher l'empereur , trois mille lits, et il n'y en a plus dans Rome, depuis le

sac des lansquenets. Le saint-père fait des provisions comiques de foin, de paille, d'avoine, d'orge et de vin. Je 'pense qu'il lui coûtera bon, dont il se passât lien en la pauvreté où il est, qui est grande et apparente, plus que en pape qui fut depuis trois cents ans en ça.

Ce pauvre pape n'en est pas moins résolu à faire à l'empereur la plus magnifique réception. Il lui envoie ambassadeur sur ambassadeur; mais ces ambassadeurs ne coûtent rien. Pour l'entrée du visiteur formidable, le bonhomme Paul III fait percer, tout au travers de la ville éternelle, une rue immense qui passe sous les arcs triomphaux de Constantin, de Vespasien, de Titus, de Numetianus et autres.

Elle passe à côté du palais Farnèse, devant le palais Saint-Marc et sous le château Saint- Ange.

Pour percer ce chemin, « on a démoli plus de deux cents maisons et trois ou quatre églises raz terre, ce que plusieurs

interprètent à mauvais présage. C'est pitié de voir la ruine des maisons qui ont été démolies, et n'est fait payement ne récompense aucune es seigneurs d'icelles. »

Pour subvenir au reste, le saint-père, proprio motu, de plenitudine potestatis, impose une taxe aux cardinaux, aux officiers courtisans, aux artisans de la ville et jusqu'aux porteurs d'eau. Aussi, Sa Sainteté voudrait-elle de bien bon cœur que l'empereur ne vînt jamais !

Mais comment ne le recevrait-on pas avec les plus grandes marques de joie, lorsqu'on songe que lui seul peut servir de rempart contre le Turc, qui a jwrë ses bons dieux de venir ravager toute la chrétienté au printemps prochain ?

Le plaisant de cette comédie impériale et papale, c'est que l'empereur n'est guère plus riche que le pape. Le pauvre homme en est aux expédients, bien plus encore que le saint-père. Heureusement, il leur vient de bonnes vaches grasses à l'un et à l'autre *

« Aujourd'hui matin est retourné ici le duc de Ferrare, qui était allé par devers l'empereur à Naples. Je n'ai encore sçu comment il a appointé touchant l'investiture et reconnaissance de ses terres.

Mais j'entends qu'il n'est pas retourné fort content du dit empereur. Je me doute qu'il sera contraint mettre au vent les écus que feu sou père lui laissa, et le pape et l'empereur le plumeront à leur vouloir, d'autant mieux qu'il a refusé le parti du roy... L'empereur a faute d'argent et en cherche de tous côtés, et taille de tout le monde qu'il peut et emprunte de tous endroits. Lui, étant ici arrivé, en demandera au pape, c'est chose bien évidente ; car il lui remontrera que il a fait toutes ces guerres contre le Turc et Barberousse pour mettre en sûreté Italie et le pape, et que force est que il y contribue. Le dit pape répondra que il n'a point d'argent, et lui fera preuve manifeste de sa pauvreté. Lors l'empereur, sans qu'il dé-

bourse rien, lui demandera celui du duc de Ferrare , lequel ne tient qu'à un fiai.

Et voilà comment les choses se jouent par mystères. »

Mais patience ! patience ! comme disait Panurge, voici venir un nouveau personnage dans la comédie, c'est le Grand Sophi de Perse. Que fait-il? Ce qu'il fait, mes bonnes gens ? Il vous bat monsieur le Turc, met son armée dans la plus épouvantable déroute qui se soit jamais vue, et, par ainsi, se trouve ébranlé le grand épouvantait, et « l'empereur est Hors cette peur qu'il avoit que le "dit Turc ne vînt en Sicile, comme il avoit délibéré, à la primevère ; et se peut tenir la chrétienté bon repous d'ici à longtemps ; et ceux qui mettent les décimes sur l'Église, eopretextu qu'ils se veulent fortifier pour la venue du Turc, sont mal garnis d'arguments démonstratifs. »

Les détails sur la personne du pape et sur ses prédécesseurs ne sont pas moins

curieux, surtout sur Alexandre VI, qui avait fait peindre dans la chapelle de son palais, au-dessus du maître-autel, au lieu de l'image de la Vierge, le portrait de sa maîtresse.

Quant au pape actuel, il le connaît bien.

C'est un brave homme, méticuleux s'il en fut et de bonne intention, mais qui a peur de tout, même des astrologues, et qui rend toute la ville peureuse comme lui : « Je vous envoie un livre de pronostics duquel toute cette ville est embesognée, intitulé :

De eversione Europe. De ma part, je n'y ajoute foi aucune. Mais on ne vit oncques Rome tant adonnée à ces vanités et devinations, comme elle est de présent. Je crois que la cause en est

Mobile mutatur semper cum principe vulgus. »

(Souvent le peuple suit l'égarement du prince. )

Telle était la correspondance de maître

François; on y sent, outre son intelligence des grandes affaires, qu'il aimait à se mettre chaque jour le monde entier sous les yeux, et qu'il fut le contemplateur assidu de l'histoire. C'est ainsi qu'au prologue du livre iv, on le voit exposer ce drame immense de son siècle. Ailleurs, il nous montre comment lés destinées, tout à coup agrandies, du genre humain, font entrer les dieux du vieil Olympe en pensement nouveau et tédieux. Mais ils sentent qu'à cette destinée ils ne peuvent contrevenir, car elle est passée par les mains et fuseaux des sœurs fatales.

Au chapitre xli du livre ni, il expose toutes les batailles que les rois sont en train de livrer sur la terre :

François I er contre Venise.

L'empereur contre les Suisses.

Le roi d'Angleterre contre l'Ecosse.

Le pape contre Ferrare.

Le Turc contre le Sophi.

Les Tartares contre les Moscovites.

Peut-être se demandait-il s'il n'y avait pas, aux mouvements si variés de l'histoire, une loi d'harmonie, comme à la formation du sang dans nos veines, comme au roulement des astres sur nos têtes, comme à la croissance du moindre brin d'herbe.

L'hiver passé, il quitte Rome, revient en France avec le bref papal. C'était une réponse aux sots : cela lui eût suffi ; mais, d'un autre côté, ces bulles du pape, au milieu de la chrétienté en proie aux moines, étaient pour lui une sorte de sauf-conduit.

Il revint, cette fois, non plus à Lyon, Dolet n'y avait pu rester, la calomnie l'avait chassé, emprisonné. Rabelais retourna s'établir à Montpellier, et s'y fit définitivement recevoir docteur en médecine, au

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mois de mai 1537. Maître François ne rapportait point d'Italie les fureurs sombres de Martin Luther; pourquoi cela?

Parce que, dans la cité immense des Césars et de Léon X, où Luther n'avait vu que l'Église papale, maître François avait vu l'univers ; parce que, de sa soif ardente, il y avait humé, pour ainsi dire, tous les souffles du monde. Cependant, chaque fois qu'il en revint, il fut bien aise aussi, contre l'horrible ivresse d'Antiphysis, de se raffermir au spectacle de la nature.

Pendant tout cet été de 1537, il fit un cours public sur les pronostics d'Hippocrate, et continua, l'année suivante, par un nouveau cours d'anatomie.

Ses anciens auditeurs, ses amis, ses condisciples de Montpellier accoururent pour l'entendre. Ils furent bien étonnés de voir que, déjà, ce n'était plus le jeune et ardent docteur d'autrefois, celui qui jouait avec eux la comédie, mais un philosophe plein de sagesse et d'expérience. Il était

dans sa cinquante-cinquième année ; sa barbe grise, sou visage austère ne le montraient que trop. Mais le cœur ne vieillissait pas : en tous lieux, en tout temps, sur tous les sujets évoquant la lumière, il recherchait le vrai Dieu dans ses œuvres. . .

Cependant la persécution contre tous les chercheurs allait croissant. Maître François, au milieu des menaces , continua ses études avec calme, répétant peut-être, en souriant, le mot d'un ancien Père :

« Laissez-moi voir, ô mon Dieu, la beauté de votre visage. »

Le bref papal, en le protégeant pour son passé, ne le mettait pas à l'abri contre la calomnie; il sentit qu'il ne pouvait rester ainsi longtemps séparé de tout protecteur ; que, loin du cardinal, il n'y avait de sûreté pour lui qu'auprès du roi. Il part pour Paris. Paris, le voisinage de la cour, était encore le plus sûr asile,pour ces représentants de la liberté future du genre humain; Dolet, plus persécuté que jamais , venait

aussi de s'y installer. Mais que leur destinée fut différente! Il est vrai qu'en Dolet on croyait voir vivante la terrible machine qui, du pays damné de Gutenberg et de Luther, se répandait par toute la terre, dissipant les ténèbres et menaçant de ne pas laisser en Europe un petit coin obscur où se pusgent retirer tant de bons moines accoutumés à vivre, dans la nuit, avec les pharisiens, pattes-pelues, harpies, tous corrupteurs des hommes, tous mangeurs des peuples, tous passés maîtres en diabolologie.

Le temps était terrible : les bûchers succédaient sans fin aux bûchers; tout servait de prétexte aux plus affreux supplices : hérésie, sorcellerie, magie, démonolâtrie, possessions, obsessions, on punissait de mort jusqu'aux troubles de l'Anu».

Ceux qui étaient atteints de maladies étranges, on les brûlait (le diable était en jeux) ; on jetait au feu les fous, sous prétexte que, Fâme étant partie, on devait rendre le corps aux éléments. On brûlait jusqu'aux mélancoliques. Des villages entiers se trouvèrent dépeuplés. Sous le seul règne de François I er , cent mille sorciers furent déférés à la justice. Quelle justice, grand Dieu ! quand je songe qu'un juge faisait ce vœu, de voir cette foule innombrable de prétendus sorciers réunis en un seul corps pour les faire brûler tout à une fois en un seul feu ! Les enfants, quelque fûtteur bas âge, étaient compris dans les procédures; seulement, le même juge pensait que, par bonté d'âme, on pouvait se contenter de les étrangler.

Ce n'était pas assez de l'innocence humaine, il leur fallait l'innocence des bêtes; leur fureur de juger, de damner et condamner, s'étendit (on hésite à le dire) jusqu'aux insectes. On vit des tribunaux,

frappés par Dieu sans doute de vertige, condamner à l'excommunication des chenilles et des limaçons! On croit rêver; l'histoire cependant a conservé des traces de ces aberrations du pauvre esprit humain.

À Troyes, sentence est rendue contre des chenilles, en ces termes : « Parties ouïes, faisant droit sur la requête des habitants de Villenoce, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, faute de ce faire , les déclarons maudites et excommuniées. »

A Grenoble, même arrêt contre des limaces. Dans Févêcbé d'Àutun, les rats s'étaient multipliés d'une manière terrible : procès leur est intenté, assignation de comparoir ; ils firent défaut, on les excommunia.

S'ils n'eussent joué que ces comédies, c'eût été bien ; mais il faut voir le portrait que Rabelais nous a laissé d'eux dans le chapitre des chats fourrés ; ils mangent

les petits enfants..., ils brûlent, écartellent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout, sans distinction de bien et de mal.

On comprend, avec de tels juges, si Rabelais pouvait craindre, s'il avait trop de la protection papale et royale. D'un jour à l'autre, il pouvait lui venir quelque accu sation étrange de magie ou de lycanthropie.

A Paris, cependant, il lui fallait un asile; il demanda d'entrer comme prébendier à l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés Quelques docteurs prétendirent que Rabelais n ayant pas profité immédiatement de l'autorisation de rentrer dans un monastère, que n'ayant pas même repris l'habit reli-s gieux depuis deux ans que ces bulles de réhabilitation lui avaient été délivrées, il ne pouvait être admis à Saint- Maur que sur un nouveau bref du pape. Heureusement, par l'intermédiaire du cardinal, il l'obtint très^vite, et entra à l'abbaye, se

résolvant enfin, cette fois, à revêtir l'habit de Saint-Benoît.

Saint-Maur, dont il nous a laissé l'éloge dans le Pantagruel, n'était plus une tanière à moines, semblable à celles du temps jadis ; le souffle nouveau qui parcourait la terre avait déjà changé bien des choses :

mœurs, langues, institutions, rapports des peuples entre eux, sciences, doctrines religieuses, tout avait soif de réformes. Aux yeux mêmes des contemporains, le monde paraissait renaître... Ce mouvement de renaissance avait pénétré jusque dans certains monastères : Saint-Maur était de ce nombre. Aussi, Rabelais nous dépeint-il ce séjour comme un paradis de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices, et tous honnêtes plaisirs d'agriculture et vie rustique. Mais il faut dire que l'abbé de ce

monastère était le cardinal Du Bellay; qu'il en faisait, lorsqu'il n'était pas en ambassade, le lieu habituel de sa résidence, et qu'il y avait fait bâtir, par l'architecte Philibert Delorme, un magnifique château à l'italienne.

C'est là que Rabelais transporta sa riche bibliothèque, ses manuscrits, ses papiers, ses collections, ses instruments scientifiques. Il retrouva, dans cette retraite, la vie de Legugé, mais agrandie de combien d'années d'expérience, d'études et de voyages ! Plus souvent encore qu'autrefois, il alla, de Saint-Maur, visiter ses amis ; ses promenades les plus habituelles étaient en Touraine, en Poitou, en Normandie.

Il venait là pantagruéliser chez le roi d'Yvetot. Ceci n'est pas une plaisanterie :

la royauté d'Yvetot appartenait à cette époque à l'un des quatre frères Du Bellay.

Il allait aussi chez l'évêque du Mans, René Du Bellay, qui aimait la physique. Ils faisaient, maître François et lui, des conver-

sations, des recherches, des expériences sans fin, et on les eût pu prendre, dans leur évêché, pour deux nécromanciens.

Gomme autrefois, tout entier à ses amis, il écrivit, à Saint-Maur, les ruses de guerre de Guillaume Du Bellay, chevalier de Langey, le même dont il a raconté la mort avec tant de respect dans le Pantagruel.

Depuis qu'il devait au cardinal d'avoir pu connaître la ville éternelle, on voit combien il lui était resté dévoué, ainsi qu'à ses frères; car non- seulement il avait vu Rome, mais il l'avait vue avec 4'ambassadeur ; il avait été initié à la politique du saint-siége. Aussi, comme il remercie bien de cela, le noble cardinal, dans l'épître dédicatoire placée en tête du livre de Barthélémy Marliani ! Il voudrait immortaliser son généreux ami : Puis-je vous remercier, lui dit-il, autrement que par un tel honneur ? Ce que depuis mon enfance je souhaitais le plus, c'était de voir l'Italie, de connaître la capitale du monde ;

votre généreuse bonté a comblé mon désir.

Non-seulement j'ai vu Rome, mais je l'ai vue avec vous, je l'ai vue dans le gouvernement des affaires pendant votre glorieuse ambassade. •

Il espérait, je crois, finir ses jours à Saint-Maur ; on voit qu'il s'y était arrangé pour cela. L'évèque du Mans eut beau le nommer , dans son diocèse, curé de Saint- Christophe-du-Jambet, il n'y alla pas, et s'y fit remplacer par un coadjuteur. D'ailleurs, pour ce qu'il lui restait à publier, il avait besoin de ce refuge de Saint-Maur, protégé par la puissance royale ; il faut considérer qu'il était plus que sexagénaire, qu'il ne lui suffisait plus d'habiter par l'esprit des régions éthérées, qu'il fallait au vieillard un lieu de repos et de paix.

Livré plus que jamais à l'étude sous les beaux ombrages de Saint-Maur, ses amis

attendaient de lui une œuvre de haute portée philosophique et religieuse; ses conversations, d'ailleurs, depuis quelque temps, semblaient indiquer cela. Tous les grands esprits (ainsi que l'atteste un distique célèbre de Théodore de Bèze) avaient les regards vers lui. Que ne pourra pas faire un tel homme dans les choses sérieuses, disait-on, lui qui, seulement en jouant, a écrit un si admirable livre? Il faut citer parmi ceux qui espéraient ainsi en Rabelais, le futur chancelier de THospital, alors conseiller au parlement de Paris; mais l'auteur du Pantagruel les trompa, ne devint point sérieux, et continua de rire.

« Parce querire est le propre de l'homme, parce qu'il faut, disait-il, en éclairant le monde, brûler les brûleurs dans les flammes de l'esprit. Et qu'est-ce que l'esprit, sinon la joie de l'homme? L'esprit est le consolateur du monde; comment la joie n'habiterait-elle pas avec lui? Si l'esprit nous illuminait mieux, tous nous serions

saisis d'un rire olympique au spectacle de Fimpuissance des diables, et avoir combien ce monde, et chacun de nous, est précautionneusement entouré des soins de la Providence. N'en croyons pas un instant qui passe dans une éternité. Le gouvernement de ce monde n'est abandonné ni aux méchants, ni au hasard, ni au diable ; il est tout entier aux mains du Père universel, créateur et conservateur de tout être et de toute vie. Erreurs, fureurs, aveuglement des âmes, maladies terribles, sans doute ; mais ayons confiance au médecin suprême, à celui qui est bon par- dessus tous, et qui a la nature entière et tous ses secrets, et l'éternité pour guérir. »

Outre lès raisons de sûreté, un autre motif l'eût retenu à Saint-Maur : Tiraqueau, qui semble avoir été toujours l'ami le plus cher à son cœur, venait d'être nommé conseiller au parlement de Paris ; cela les rapprochait l'un de l'autre. Jean Bouchet avait été nommé au même parlement, et ils

étaient heureux de retrouver ensemble un souffle de leur jeunesse. Rabelais fut toute sa vie le centre des libres penseurs ; mais il ne donna point à leur association d'autre base que l'amitié. Leur règle consistait à s'aimer les uns les autres. Tout ce qui était de lui ou à lui ne semblait exister que pour ses amis ; jusque dans les moindres choses, on en retrouve la trace. Ainsi, sur chaque volume de son admirable bibliothèque, il avait inscrit cette devise, qu'on eût pu lire jusque dans son cœur : Fran-

Cisd Rdbelesi medici xat rau aurov fiXav

(à François Ralelais, médecin, et à ses amis).

Ce qui l'attirait surtout auprès de Tiraqueau, c'est qu'il trouvait chez lui une famille, famille patriarcale, comme il l'eût aimée pour lui-même. Le docte et bon Tiraqueau avait vingt-six enfants, sans compter les enfants des enfants qui commençaient à naître, et auxquels Rabelais faisait tant de beaux contes !...

La Domination de Tiraqueau à Paris et de Jean Bouchet nous montre que l'humanité commençait d'avoir quelques représentants parmi les parlements. Cependant les affreux bûchers continuaient, malgré Tiraqueau, l'Hospital et quelques autres. Rabelais put entendre, de Saint-* Maur, les cris de Dolet, brûlé sur la place Maubert, à l'âge de trente-sept ans ; il put lire les nobles vers qu'il adressa en vain à ses juges, du fond de son cachot :

Que me veut-on?

Suis-je un loup gris? suis-je un monstre sur terre, Pour me livrer une si rude guerre ?

Suis-je endurci en quelque méchant vice, Pour me traîner si souvent en justice ?

Quand on m'aura ou brûlé, ou pendu, Mis sur la roue et en cartiers fendu, Qu'en sera-t-il ? Ge sera un corps mort.

Las ! cependant, n'aura- t-on nul remord

De faire ainsi périr cruellement Un qui en rien n'a forfait nullement?

Oui, ce ne sera qu'un corps mort, héroïque martyr; mais ton âme, sortie immortelle du milieu des flammes , aura son refuge dans l'âme de tes amis, dans lame de tout un peuple, et au sein même de la volonté divine. Rabelais, à cet horrible spectacle, anticipant de trois siècles, s'écriera, montrant la caverne des chats fourrés : « Quand leur cabale sera manifestée au peuple, il n'est orateur si habile, loi si draconienne, magistrat si puissant, qui le puisse empêcher de les faire tous vifs là dedans leur ràbouillère félonnement brûler. Ah ! s'il en devait être autrement, s'écrie-t-il, que la foudre du ciel en cendre les réduise, puisque les humains tant sont au cœur endurcis, que le mal parmi eux advenu, advenant et à venir, ne recordent, ne sentent, ne prévoient de

longue main, ou, le sentans, ne osent et ne veulent ou ne peuvent le exterminer. »

Je ne parle point d'un nouvel almanach qu'il publia vers la fin de 1545, afin d'ar- . river tout de suite à dire que, Tannée suivante, après le supplice de Dolet, il eut le noble courage d'imprimer le troisième livre de Pantagruel.

Il faut lire ce livre, je n'en donne point l'analyse ; d'ailleurs, tout s'y passe en conversations : point de voyages , point de guerres ; il y est dit seulement, au premier chapitre, que Pantagruel , maintenant roi d'Utopie et roi de Dipsodie, a transporté une colonie d'Utopiens chez les Dipsodes; que Panurge a été créé par lui châtelain de Salmigondin ; que, là, M. le châ-

telain, achetant cher, vendant bon marché, mangeant son blé en herbe, a trouvé le merveilleux moyen de créer quelque chose de rien, en formant beaux et tons créditeurs. Le reste du livre est employé en délibérations sur le mariage de Panurge.

Voudriez-tons, dit-il, qu'ainsi seulet,je demeurasse toute ma vie sans compaignie conjugale f Vous savez qu'il est écrit:

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