‹ Rabelais: sa vie et son œuvreChapitre 8 sur 9 · VM SOLI ! ( MALHEUR A L'HOMME SEUL · texte numérisé non relu

VM SOLI ! ( MALHEUR A L'HOMME SEUL

Mais, de l'humeur dont il est, il aura peutêtre, dans le ménage, tant de chagrins! — Donc, doit-il ou non prendre femme? Il entremêle Tune et l'autre réponse de tant de si et de mais, que le sage Pantagruel lui-même ne sait plus que résoudre. Les quatre facultés sont tour à tour interrogées sur ce point, et les sorts et les songes, et la sibylle de Panzoust, et le médecin Rondibilis , et les fous et les sages ; oh interroge jusqu'aux muets. Enfin, on se résout à mettre à la voile pour le grand voyage vers la Dive-Bouteille, qui seule,

\®ï RABELAIS

peut donner réponse à cet insoluble problème.

Pour la première fois, sans être arrêté par rien, il avait osé mettre son nom à son livre : un déluge de fureurs, de calomnies, d'accusations, tomba sur lui, mais n'altéra pas sa sérénité. Bravant cette hideuse, morveuse, caterrheuse, vermolue cagotaille, il se mit à raconter, au milieu de leurs cris, le voyage du bon Pantagruel aux îles de Tohu et de Bohu, aux îles de Nargues et de Zargues.

Remarquons qu'à partir du m e et plus encore du iv e livre, la sagesse de Pantagruel est devenue plus inaltérable ; pas une parole légère sur ses lèvres. A mesure qu'il s'éloignait de ses jeunes années, Rabelais faisait vieillir avec lui ses personnages.

Hélas ! les cheveux de Panurge lui-même avaient blanchi. Qu'ils étaient loin, en effet, ces souffles de jeunesse, ces temps heureux où l'aurore du jeune Pantagruel semblait se lever avec l'aurore du monde ! Le sage

contemplateur les avait vus disparaître ces parfums des Florides apportés par Colomb, et ces joies de l'imprimerie naissante et de l'antiquité retrouvée, et du premier salut des sciences. . . Il y avait dans l'air, au temps où nous sommes, des pressentiments funèbres. Tous ces bûchers, qu'était-ce, sinon les feux précurseurs de la Saint- Barthélémy? Cependant, malgré les années, Panurge et frère Jean, de livre en livre, augmentent en folie et en fougue ; on ne sait quel flot de révolte s'élève de leur àme... Toute parole sérieuse de Pantagruel est emportée par leurs bouffonneries quelquefois terribles.

Pendant qu'il prépare la suite de son Pantagruel, la rage des bigots, leurs injures, leurs calomnies répétées, imprimées, prèchées publiquement, . devinrent

si violentes, que Rabelais finit par s'attrister. Il se voyait attaqué non-seulement par les moines, mais par tous ceux qui, pour défendre leurs doctrines, ne rougissaient pas de répandre le sang (ce sang, fruit des efforts de la nature entière). Calvin lui-même dénonça Rabelais à la haine de ses sectateurs.

« Mais il n'y a que les adorateurs des faux dieux, disait Rabelais, qui veuillent maintenir leur culte sur la ruine de ce qui est la vérité vivante. Ils brûlent le plus beau livre de Dieu, qui est l'homme, pour conserver leurs doctrines éphémères. Mais la doctrine des doctrines, la loi suprême, le verbe divin, a-t-il donc besoin d'eux et de leurs barbaries pour se maintenir éternel? » Gomme il lisait alors, plus que jamais, l'Écriture sainte, il aimait à s'arrêter sur ces paroles de Job : Numquid Deus indiget vestro mendacio, ut pro ïllo loquamini dolos ? — Numquid faeiem ejus aecipitis, et pro Deo judieare nitimini ? (Dieu a-t-il besoin de votre mensonge, et que, pour le dé-,

fendre, vous ayez recours à ces fraudes? — Prétendez-vous protéger Dieu, et serait-ce à le favoriser que tendent vos manœuvres?)

Cependant, les plus doctes, les plus grands personnages, toute la cour et François P. r lui-même, se prononcèrent pour Rabelais. En reconnaissance de son bon, franc et loyal courage, les pantagruélistes lui offrirent un flacon en or et argent ayant la forme d'un beau et ample bréviaire.

Mais la Sorbonne ne riait pas ; elle représenta au roi que le 111 e livre de Pantagruel était un livre plein d'hérésies. François I" se le fit lire, l'approuva, en reconnut X utilité, et prit en horreur quelques mangeurs de serpents.,. Leur charité ardente eut recours à un autre moyen : ils inventèrent que Rabelais était Fauteur de livres infâmes qui circulaient alors.

Suivie-champ , Rabelais voulant s'expliquer, voulant remercier le roi et tous les pantagruélistes du royaume, publia par anticipation quelques chapitres du livre iv.

Il les fit précéder d'une épître au cardinal Odet et d'un long prologue.

Sans vous m'étoit le cœur failli, dit-il au cardinal, la calomnie de certains cannibales, misanthropes, agelastes (qui ne rient pas), avoit tant contre moi été atroce et déraisonnée, qu'elle avoit vaincu ma patience et plus n'étois délibéré d'en écrire un iota.

Mais la défense que tant de nobles et grands personnages ont prise de son livre lui a rendu, dit-il, l'espérance et le courage. D'ailleurs, il s'est rappelé que Dieu a voulu que sa voix soit entendue et que la loi de vivifique science soit annoncée à ceux qui sont dans les ténèbres. Ce sont, dit-il, les paroles de Salomon, au chapitre 45 de l'Ecclésiastique.

Les premiers chapitres de ce iv e livre nous montrent Pantagruel, Panurge et leurs compagnons voguant vers l'oracle de # la Dive-Bouteille. Ils parcourent, à travers les mers, des îles inconnues, mystérieuses,

fantastiques ; mais au milieu de quelle tempête!

Et qu'est-ce que cette tempête, sinon la tempête morale du xvi e siècle? Tous les éléments se combattent, l'air devient opar que, le soleil a disparu, le fanal du navire est éteint. Autre lumière ne nous apparaissoit que des foudres. Chacun pense à son âme, crie le pilote, n'espérant aide que par miracle des cieux.

Pantagruel levant les mains au ciel :

« Seigneur Dieu, dit-il, sauve-nous, nous périssons. Non, toutefois, advienne selon nos affections, mais ta sainte volonté soit faite! »

Panurge, pour qui se fait le voyage, dans son effroi, la raison troublée, veut qu'on arrête : Puisque surgir ne pouvous à Ion port, mettons-nous à la rade je ne sais où. Plongez toutes vos ancres.

Mais le noble Pantagruel, plein de confiance en Dieu, l'œil à la proue, tenant le gouvernail, rend la joie à tous ses compa-

gnons, en s'écriant le premier : Terre!

terre! je vois la terre, enfants.

Il ne faut pas oublier que cette horrible tempête n'a d'autre cause que la présence, sur TOcéan, d'un gros navire chargé de moines : jacobins, jésuites, capucins, augustins, bernardins, célestins, théatins, egnatins, amadéans, cordeliers, carmes, minimes et autres saints religieux, lesquels s'en vont au concile de Chésil, c'està-dire au concile de Trente. Aussi, la vue de tous ces beaux pères concilipètes, qui divertit Panurge, attriste le bon Pantagruel.

Rabelais vivait à Saint-Maur depuis neuf ans, lorsque François I er , le protecteur des protecteurs, mourut. Cette mort devait être la fin du cardinal Du Bellay. Il fut remplacé auprès du nouveau roi, Henri II,

par le cardinal de Lorraine (plus connu sous le nom de cardinal de Guise). Mo* mentanément , il résolut de quitter la France, de retourner à Rome. Rabelais, quoique dans les bonnes grâces du cardinal de Guise, jugea prudent de disparaître aussi, et, pour la troisième fois, il accompagna en Italie monseigneur Du Bellay.

Il n'est resté de ce troisième voyage qu'un seul monument : c'est le récit des fêtes véritablement pantagruéliques que le cardinal donna à Rome pour célébrer la naissance du dauphin de France ; récit curieux, qui montre un certain côté des mœurs du temps. Maître François, dans ce récit, ne fut guère que le secrétaire de Du Bellay : celui-ci le chargea de rédiger cette Scioinachie pour être envoyée au cardinal de Guise. C'était faire sa cour, en même temps, au Guise, au roi et à madame de Valentinois, laquelle put voir qu'il y avait eu, dans ces fêtes, une belle allégorie en son honneur.

Malgré ces hommages à la nouvelle cour, deux ans s'étaient écoulés, et Ton ne rappelait pas monseigneur Du Bellay de son exil volontaire. Rabelais, espérant que, peut-être, il pourrait le servir auprès du cardinal de Guise, prend sa résolution, revient seul à Paris, se rend auprès du cardinal de Guise, s'en fait aimer, négocie pour son ancien protecteur, obtient pour son Pantagruel la protection du roi, et ( publie la fin du iv e livre, et, de plus, un almanach nouveau pour 1550. D'avoir revu ses chers, ses bienheureux papimanes, il semble que cela l'eût remis en verve et en gaieté.

Il montre maintenant nos voyageurs arrêtés dans l'île des Macréons, île tout encombrée de vieux temples ruinés et de sépulcres antiques. Ils traversent l'île Farouche, visitent le lamentable pays des Papefigues, assujettis, grugés, ruinés, minés, exterminés par Tes Papimanes; l'état de misère où ils les trouvent leur fait

horreur, ils n'osent qu'à grand'peine pénétrer dans leurs terres.

Partis de chez les Papefigues et poussés par un vent frais, ils abordent aux rivages prospères des beaux, des bons, des doux, des gras, des béats Papimanes :

O gens heureux !

semi-dieux !

Ils y voient l'archétype d'un pape! ils y entendent les discours naïfs du bonhomme Homenaz, évêque de Papimanie; ils y voient le livre des Décrétâtes, par la vertu desquelles est l'or subtilement tiré de France en Rome.

A cette vue, une tempête d'éclats de rire se soulève parmi les pèlerins : c'est une avalanche d'exclamations, d'histoires, de propos... Ils parlent tous à la fois, Homenaz et Pantagruel, Panurge et frère Jean, Ponocrate et Eudémon, Carpalim et Gymnaste, Rhizotomeet Épistémon.Épistémon, quoiqu'il en ait vu bien d'autres, quoi-

qu'il ait été mort, quoiqu'il ait vu l'enfer et tous les diables, gagne la colique de saisissement à cette cohue décrétaliarcale Tous racontent pêle-mêle ce qu'ils savent des miracles advenus par les saintes Décrétâtes; tous s'écrient ensemble sur leur puissance auriflue, tous anathématisent et dévouent aux plus épouvantables supplices certains hérétiques décrétaiifuges, décrétalicides, pires que homicides, pires que parricides, décrétaiictones du diable.

A tant de ris et de cris les gorges s'altèrent : Beuvez, mes amis, et que votre âme ne soit jamais troublée, même au spectacle de ces beaux Papimanes, emmortaisant la charpente du monde avec leurs Décrétâtes; car, s'ils chevillent mal, l'univers, pour cela, ne s'écroulera pas : science et conscience nous montrent qu'il a pour base le sein de Dieu, et, pour limites, l'éternité.

Science et conscience , voilà les Décrétâtes de vérité, les seuls guides dont se doit servir l'homme, en s'appuyant sur ses frè-

res, et chacun ayant en ce monde un ami :

car, à bien sûrement et plaisamment parfaire le chemin de la connaissance divine, deux choses sont nécessaires : guide de Dieu et compagnie d'homme.

Science, conscience, amitié, Décrétâtes éternelles! Ensemble vous révélerez aux hommes la bonté et la majesté du Créateur.

Lesanciensrappelaientrinvisible,rabscons, le caché ; l'avenir l'appellera la lumière. . . Vous révélerez aux hommes qu'eux-mêmes ils sont bons et bénis de Dieu, et dignes de la liberté...

Telle est la loi, la foi, la consolation qu'apportent au monde les pantagruélistes.

« Où manque la conscience il n'y a que néant, et le savoir des plus profonds docteurs ne serait que ténèbres sans cette lueur divine que porte en soi le plus simple homme. C'est elle qui inspire au pauvre bûcheron de ne réclamer que sa cognée de bois, et c'est elle qui porte les dieux à l'en récompenser. En dehors d'elle, rien ne

peut exister, tout tombe et périt; il n'y a de vie, de durée, de fécondité qu'en elle.

Moines, papes, rois, chattemittes et chats fourrés passeront ; ce ne sont que fantômes de l'imagination et de la peur; mais pas un iota ne sera effacé de l'universelle conscience. Tout y grandira au contraire, s'y développera et s'y éclairera davantage. Et avec elle croîtront l'amitié, l'harmonie entre les nations ; voilà où s'en va le monde (ducunt wlefotem fata, nolentem trahunt).

Entendez- vous sa voix crier en toutes les langues : Sinite, viri impii, quà me fata vocant àbire?... mes amis, ne travaillons que pour faire briller de plus en plus cette lumière : poésie, arts, philosophie n'ont pas d'autre but, car science sans conscience n'est que ruine de l'âme. »

Cependant nos voyageurs, partis de chez les Papimanes, tendent leurs voiles à de nouveaux souffles : ils continuent, en pleine sécurité, sur les flots, leur causerie éternelle, sans arriver encore au terme de leur

voyage. Mais quels étranges pays parcourus! que d'aventures merveilleuses! quel enchevêtrement bizarre d'histoires réelles et fabuleuses, de détails scientifiques et des plus informes rêves ! La raison, le délire, les deux côtés de l'âme humaine semblent y trouver leur encyclopédie. Il y avait aussi, pour les contemporains, dans les livres c}e Rabelais, un charme qui n'existe plus pour nous : la publication des Chroniques pantagruéliques était, pour eux, le journal longtemps attendu, ardemment dévoré, où ils retrouvaient les événements extraordinaires survenus dans l'intervalle d'une publication à une autre.

Les anecdotes vraies abondent dans le Pantagruel; c'était pour les contemporains une espèce d'encyclopédie et de chronique universelle. Tout le monde, dans ce siècle de batailles, s'était entretenu d'un combat sanglant livré entre toutes les pies et tous les geais du royaume réunis dans un lieu où la terre était restée couverte de leurs

corps. On voit encore le récit de cette bataille dans des écrivains sérieux, tels que Mézerai par exemple ; on le retrouve aussi dans Rabelais, mais admirable, mais embelli de Tépisode du vieua oncle Frapin, et du barUer Bahuart. — L'histoire des Chiguanous daublés en la maison du seigneur de Basché n'est qu'un récit trèsvéridique de ce qui s'était passé chez le duc de Bourgogne, Philippe le Bon adjourné par un huissier le propre jour de Saint- André, grande fête de Tordre de la Toison d'or. Tout le monde aussi avait reconnu Charles-Quint dans la fameuse histoire de Picrochole et de ses fouaciers. . . — H y a dans le Pantagruel plusieurs chapitres tout faits pour l'histoire. Ce qui enchantait les contemporains, c'est que le conte était brodé de telle façon sur l'histoire, qu'il devenait quasi impossible de distinguer l'un de l'autre. Les deux mondes fantastique et réel s'absorbaient mutuellement d'un bout à l'autre du livre, qui devenait ainsi chose

RABELAIS il!

indéfinissable comme la vie même, un mélange de sublime et de burlesque que Ton ne peut point se retenir d'aimer; parce qu'on y sent, au fond, quelque chose d'immuable et d'éternel : ion espoir y gît.

Il ne faut pas oublier combien le fantastique, l'obscur, tenaient de place alors dans les esprits; ce siècle apparaissait comme un grand sortilège : la nuit du moyen âge allait finir, des scintillations de lumière apparaissaient partout, et donnaient à la création une lueur douteuse d'autant plus effrayante alors, que l'on ne savait pas encore ce que l'on voyait. Dans ce combat de la nuit et de la lumière, il se formait je ne sais quelles ombres soudaines qui, facilement, étaient prises pour le mauvais Esprit. Luther, aussi bien que Loyola, nous affirme qu'il a vu le diable.

Que dis-je ! Ambroise Paré, le père de la chirurgie française, un des hommes les plus dévoués de ce siècle à l'affermissement de lu science et de la raison, n'en croyait

pas moins à la magie, aux démons, aux plus épouvantables histoires, aux diables transformés en crapauds , chats-huants , corbeaux, boucs, ânes, chiens, chats, loups, taureaux, transformés en hommes et même en anges de lumière. La nuit, il les entend hurler, traîner des chaînes, bercer les enfants, feuilleter ses livres et compter son argent. Il parle de châteaux soulevés en l'air par les démons et remis à leur place. . . Mais, à la même époque, Paracelse enseignait de bien autres mystères ! . . .

Dans les livres de science les plus vantés, on lisait les mêmes choses que dans F Apocalypse. L'imagination, depuis des siècles, avait entassé, dans ces annales du rêve, les bêtes les plus fantastiques : dragons voluits, loups-garous, licornes, leucrotates, mantichores, catoplèbes, etc. Pline décrit des hommes sans bouche qui ne parlent ni ne mangent; d'autres qui ont des oreilles si grandes, qu'ils s'en enveloppent tout le corps comme d'un manteau. Il rapporte

qu'en de certains pays, les juments sont fécondées par le vent.

La science était alors dans un tel dédale, que déjà, trois siècles auparavant, Roger *Bacon, ce précurseur de Cuvier (de l'avis de Cuvier lui-même), avait émis le vœu qu'on brûlât tous les livres afin que l'esprit humain, dégagé des rêves du passé, pût entrer librement dans une observation nouvelle de toute la nature.

Voilà, pour le bien comprendre, au milieu de quelles sombres visions il faut replacer le Pantagruel, Rabelais, suivant le vœu de Roger Bacon, y brûlait dans un grand feu de joie toutes les vieilleries du pays de Ouï-dire.

On a souvent parlé de l'obscénité du livre de Rabelais ; qu'on se rappelle donc les mœurs de ce temps-là, et les conversa -

tions même des dames (on les peut voir encore dans Brantôme, ainsi que les occupations des gentilshommes d'alors); contentons-nous, sur ce point, d'une seule remarque : Dans le temps même où tous les esprits étaient pleins des œuvres de l'Arétin, lorsqu'on les trouvait, avec les gravures de Marc- Antoine, au chevet de tant de cardinaux eux-mêmes, Rabelais, qui, cependant, n'oubliait rien dans sa chronique, ne lui fit jamais l'honneur de le nommer. S'il ne nous était resté de ce siècle que le Pantagruel, TArétin eût été à jamais effacé de la mémoire des hommes.

Puisque, sans y songer, je me suis laissé aller à ces digressions sur la chronique pantagruélique, je veux dire encore ceci :

qu'il est arrivé à Rabelais ce qui est arrivé à tous ceux qui ont caché la sagesse sous des bouffon ueries ; des esprits grossiers n'ont pas craint de toucher à ses œuvres, de les interpoler. C'est ainsi que, dans le v e livre du Pantagruel, qui n'en est pas

moins le meilleur, je ne puis attribuer àRabelais le tournoi de la quinte. Il faut, si Ton veut éviter les langueurs et l'ennui, dans ce livre, passer tout de suite du chapitre des chats fourrés au chapitre des frères Fredons.

En effet, ce v e livre, qui fut publié après la mort de Rabelais, parut d'abord sans l'épisode de la quinte; ce ne fut que, quelque temps après qu'un éditeur s'avisa de cette augmentation. Peut-être ces chapitres intercalés furent-ils des chapitres trouvés à l'état de projet dans les papiers de maître François, dont la rédaction et la mise en ordre furent confiées à quelque écrivain du temps. On sent que, dans ce long épisode, le souffle manque ; ce n'est qu'un interminable procès-verbal sans invention, sans verve, sans génie.

Quant aux chapitres sur les frères Fredons, sur le voyage dans l'île de Satin et dans le pays de Lanternois, ajoutés aussi après coup, c'est bien du Rabelais ; seulement, s'il les eût publiés lui-même, je me

figure qu'il les eût placés ailleurs, ou rattachés d'une autre manière au voyagea l'Ile Sonnante. Peut-être, le v 9 livre n'aurait-il pas été encore le dernier. Sans doute, l'arrivée au temple de la Dive est bien la fin du livre; mais, dans le plan qu'il s'était tracé, avant d'en arriver là, il pouvait ajouter indéfiniment. Toutefois, en cas de mort, il écrivit d'avance cette fin testamentaire de son Pantagruel, qui en est évidemment la partie la plus soignée de forme et la plus inspirée.

La seconde partie du iv* livre venait de paraître et avait été, par Heiiri II, déclarée profitable, lorsque le cardinal de Guise et monseigneur Du Bellay, d'accord dans leur admiration, dans leur amitié pour maître François, le nommèrent ensemble curé de Meudon.

Rabelais accepta avec joie. Ce titre de curé (du latin curare, avoir soin) lui plaisait et répondait bien à ses propres instincts. II était si bien né cela, que ce titre, dès qu'il l'eut, lui resta pour toujours, lui resta par-devant la postérité, par-devant toutes les traditions populaires, quoiqu'il ait été curé fort peu de temps (deux ans seulement), et qu'il ait été, au contraire, longues années professeur, médecin et secrétaire d'ambassade. Mais la postérité , presque jamais, ne se trompe dans le point par où elle saisit un homme. D'ailleurs, le monde attend toujours le curé de la France, et Rabelais est resté le type de ce magistrat national des âmes. Il a été le premier prêtre d'en bas qui ait replacé les choses de Dieu dans la liberté, dans l'esprit de la France; qui ait été curé suivant le double idéal de la conscience et de la patrie.

Il venait, d'ailleurs, dans des conditions qui étaient celles que l'instinct de tous les peuples demande à l'éducateur religieux ;

il était âgé, il était éprouvé, connu ; il avait servi Dieu dans la grande mêlée de son siècle, il était en droit, maintenant, de lui consacrer ses années de repos. Ajoutons qu'il pouvait être aussi, par sa science, le médecin des corps, le conseiller universel.

Qui n'aurait confié volontiers à un tel homme l'éducation de sa famille? Car 1 éducation, l'ineffaçable empreinte apposée sur une jeune âme, ne vient pas de celui qui lui apprend à lire, mais de celui qui lui apprend Dieu et la création. C'est celui-là qu'on aime, car il satisfait les plus doux, les plus mystérieux besoins de l'âme.

Rabelais comprit d'abord que ce titre de curé le devait élever au-dessus de toute polémique; il cessa de rien publier davantage de son Pantagruel.

Il voulut non-seulement que sa vie fût innocente, mais encore qu'elle apparût telle à ce troupeau auquel il se croyait chargé d'enseigner d'abord que la vertu n'est pas une chimère, qu'on la peut voir en ce

monde. Il voulut, malgré son âge, malgré le besoin qu'il avait alors de tendres attentions, qu'aucune femme n'entrât dans son presbytère. Au dire même de ses ennemis, il s'acquittait scrupuleusement de tous ses devoirs. Il prêchait, le dimanche, ses paroissiens assemblés, et faisait chaque jour le catéchisme aux petits enfants. Qui n'eût voulu l'entendre ! qui n'eût voulu, par un beau jour de Pâques, assister à sa messe, contempler sa majestueuse et sereine figure, lorsque, entendant chanter autour de lui :

Quemadmodum desiderat cerons ad fontes aquarum, il repensait, avec un divin sourire de satisfaction, à cette soif infinie de son Pantagruel.

Il apprenait, dit-on, le plain-chant à ses enfants de chœur, il montrait à lire aux plus pauvres, se plaisait à orner lui-même son église, le faisait avec goût et n'y employait le plus souvent que des fleurs. Il les avait, en effet, toujours aimées ; elles avaient été l'objet de ses premiers triom-

phes à Montpellier, elles lui rappelaient les charmantes années passées à Legugé, et ses études sur la botanique. Quoi de plus simple qu'il aimât à voir dans son église ces fleurs bienfaisantes, destinées par la nature à charmer et guérir ? On accourait de Paris pour le voir sous ses habits sacerdotaux, pour causer avec lui et pour l'entendre prêcher.

La tradition nous rapporte qu'après l'office il fit quelquefois danser lui-même les jeunes gens de Meudon devant le presbytère ; c'est pour moi une sorte de bonheur de croire à cette histoire ; elle répond à ce besoin que nous avons tous de sentir mieux notre fraternité, par la présence, au milieu de nous, d'un vieux conseiller paternel.

Dans ses heures de loisir, il se délectait à lire les Moraux de Plutarque, les beaux dialogues de Platon, mais surtout Y Évangile. Puis il se rappelait toute sa vie passée : il avait parcouru les cités les plus en-

chanteresses, Florence, Rome, Venise, etc. ; il avait connu les plus illustres et les plus puissants personnages : savants, poètes, capitaines, ambassadeurs, rois, empereurs, papes; et cependant, chose étrange ! ce qui lui revenait le plus souvent au cœur, ce n'étaient ni les rois, ni les papes, ni les vaillants hommes de guerre, ni les docteurs illustres, ni les cités glorieuses , c'étaient les buveurs de Chinon, c'était le cabaret de son père. Telle est la force des souvenirs d'enfance ! Il les avait vus à l'éveil de luimême, et les avait enveloppés de son innocence d'alors. D'ailleurs, ils avaient tous des figures si cordiales, si franches, si joyeuses! Et puis, lorsqu'ils trinquaient, il partait de leurs yeux une telle étincelle, qu'il semblait, après soixante ans, au solitaire curé de Meudon, que son âme en était encore pénétrée. Il lui semblait que son génie se fût allumé au choc au trinq de leurs verres ; les premiers, et pour toujours, ils lui avaient révélé la bonté hu

maine. Aussi, dans les pensées sérieuses qui l'occupaient alors pour les derniers chapitres de son Pantagruel, qu'il ne voulait pas publier, mais qu'il voulait que Ton trouvât terminé après sa mort ; dans le temps même où nous le voyons trouver cette sublime définition de Dieu, que Pascal lui a enlevée [sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part) y le mot sacramentel qu'il fait prononcer à la pontife Bacbuc, quel est-il?

C'est la chère syllabe : Trinq. Quand on songe atout ce que signifie ce mot pour lui, on voit bien ce qu'il a pu entendre par là, c'est à-dire : Aimez-vous, mes amis, soyez bons et rapprochez vos cœurs, comme les buveurs de Chinon. Trinq ! Oh ! s'il m'était permis de parler ici, non plus avec les seules pensées d'un homme du xvi e siècle, mais comme un homme du xix% c'est-àdire avec les espérances permises en ce temps-ci, je dirais que le mot fatidique, inscrit dans les entrailles de la terre,

non pour les individus seulement, mais pour les nations,, est aussi le mot trinq.

Puissent les peuples, dans un rapprochement fraternel, le réaliser bientôt! La France Ta eu, ce beau moment du trinq, dans ses fédérations de 1790. Hélas!

quand reviendront de semblables moments!

Mais nous voici partis bien loin du presbytère de Meudon. Retournons-y; pourtant ne nous hâtons pas trop non plus, car nous n'y rentrerons que pour assister aux derniers moments de Rabelais. C'est en ces circonstances qu'il est besoin, comme pour tous ceux qu'on aime, de ne pas croire à la mort.

On n'a aucun détail sur la maladie qui emporta Rabelais ; on sait seulement qu'étant venu à Paris aux premiers jours d'avril 1553, après deux ans de résidence à Meudon, il y mourut le 9 du même mois, dans la rue des Jardins, à l'âge de soixante et dix ans.

S'étant senti malade, n'aurait -il pas

quitté, ne le pensant faire que pour quel* ques jours, sa solitude de Meudon, pour venir chercher des soins dans la famille de l'un de ses amis, de Tiraqueau, par exemple?

Quoi qu'il en soit, le bruit de sa maladie, qui, sans doute, prit tout à coup un caractère grave, se répandit bien vite, et il était à ses derniers moments et venait de recevoir l'extrême-onction, lorsqu'un domestique, assez niais, de monseigneur le cardinal Du Bellay, se vint informer de son état. Rabelais voulut lui parler luimême : c Mon ami, lui dit-il, tu diras au noble cardinal dans quel état tu me vois ; que je suis prêt à partir pour la navigation suprême ; que j'aurai tout à l'heure le véritable mot de la Dive- Bouteille; dis lui adieu de ma part, et qu'il continue d'être heureux en ce monde, et que, pour moi, je vais quérir un grand peut-être. »

Le domestique crut que le grand peutêtre était le diable d'enfer; il fut épouvanté.

Ce mourant qui, d'un regard terrible, dans son agonie, lui avait parlé de bouteille, c'était plus pour le pauvre garçon qu'il n'en pouvait comprendre. Il courut dire au cardinal Du Bellay que M. le curé de Meudon était mort ivre.

Cependant .Rabelais respirait encore. Il parlait, il souriait à ceux qui l'entouraient. Lorsqu'il sentit monter son dernier souffle, il dit ces paroles ; Tirez le rideau, la comédie est finie, et il rentra en paix dans le sein de la vérité éternelle.

Ses funérailles se firent à Saint- Paul, de la manière la plus simple. Son corps fut déposé au pied d'un arbre que Ton montrait encore un siècle après, et que Molière et la Fontaine ont pu voir.

Quant aux paroissiens de Meudon, ils voulurent, puisqu'ils ne le trouvaient plus au presbytère, avoir au moins son portrait sur la porte, ce qui eut lieu, et il y resta longtemps. Combien de bonnes gens, jusqu'à ce que la génération eût disparu, lui

492 RARELAIS

jetèrent, en passant, un regard de reconnaissance, Dieu seul le sait ! . . .

Plusieurs vieillards, à Meudon, au temps de Henri IV, parlaient encore de lui avec respect. C'était là, non dans les livres, qu'il eût fallu chercher la vraie tradition sur son compte.

Un siècle après sa mort, le peuple de Paris disait encore, en proverbe : « Allez à Meudon demander conseil à M. le curé. »

Et vous qui lisez sa légende, si, dans des circonstances difficiles et tristes, vous vous sentiez abattus, si, surtout, vous sentiez faiblir en vous l'esprit de la France, l'esprit de sa Révolution, moi aussi, je vous dirais, avec le peuple de Paris : Allez à Meudon demander conseil à M. le curé.

Page 1